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Full text of "Le Boul' Mich'."

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LE 



BOUL' MICH 



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ChàteaupouK. — Typ. et sléréotyp. A. MAJESTÉ. 



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LE 



BOUL' MlCff 



PAR 



JOSEPH CARAGUEL 



DEUXIÈME ÉDITION 



PARIS 

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 

28 biSf RUE, DE RICHELIEU, 28 his 
1884 

Tous droits réservés 



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ocT 5 ms 




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À MON MAITRE 

EDMOND DE GONGOURT 

EN HUMBLE TÉMOIGNAGE 

DE 

MON ADMIRATION RECONNAISSANTE 

J. G. 



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LE 

BOUL' MICH' 



A une heure du matin, les cafés se fermant, les 
derniers noctambules gagnaient, instinctivement, 
comme des bêtes Tabreuvoir, la Sambre-et-Meiise, 
la grande brasserie en vogue : les uns, par le bou- 
levard Saint-Michel, en traversant le café qui la 
précède et fait avec elle un angle droit ; les autres, 
directement, par la rue Champollion, le long de la- 
quelle elle s'étend. Depuis déjà deux heures, tassée 
sur les divans, recroquevillée sur les chaises, errante 
autour des tables, y tempêtait une foule faite de 
grues en besoin ou en puissance de miches, de mâles 
en quête de femelles, de don Juans en piste delapins, 
de pochards en cuvaison d'ivresses. A cette heure, 

i 

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2 LE BOUL MIGH 

la vie joyeuse, près de s'éteindre, y flambait par tou- 
tes les trognes, y braillait par toutes les gueules, y 
soifiFait et bâfrait par tous les ventres, y tirait, dans 
un épanouissement dé convoitises, le fulgurant 
bouquet de son feu d'artifice quotidien. Et les 
discordances rogommeuses des gosiers ivres, les 
commandes aiguës des filles de salle, les répons 
graves et traînants des garçons s'harmonisaient 
dans une symphonie de tumulte. De même, les ba- 
nalités des plaisanteries, les stupidités des scies, les 
insultes des querelles, lescruditésdes miirchandages, 
s'idéalisaient dans le déchaînement grandiosement 
brutal de celle kermesse nocturne. L'hunianité qui 
s'ébattait là étalait une bestialité épique. 

Les étincellements luxuriants du gaz, reflétés par 
les grandes glaces, irradiés par les cannelures des 
vitres» renvoyés par les stucs des murs aux tons rose- 
chair et par les blancheurs polies des tables de mar- 
bre, servaient Cette idéalisation de la vie joyeuse. 
S'ils dénonçaient quelques maquillages de vieilles 
gardes, quelques plombages de grues malsaines, 
quelques faces blanches de mauvais ivrognes, ils 
montraient par contre, et en plus grand nombre, des 
trognes rubicondes de pochards heureux, des lèvres 
épanouies comme des fleurs de chair saignante, des 
formes de statue dans des moules de soie, des têtes 



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LE boul' mich' 3 

de Vénus et de Minerves où Ja poudre de riz ache- 
vait de mettre l'illusion marmoréenne des chefs- 
d'œuvre, des frimousses charmeusement fines, de 
celles qu'aime à croquer Grévin et sur lesquelles la 
santé de la gaieté plaquait les roseurs des ingénues 
de Greuze; ils illuminaient les bocks, les chartreuses, 
les menthes, les curaçaos, les faisaient pareils à des 
fusions de pierres précieuses, transformaient les 
tons vineux d'un gpog vulgaire en des incandescences 
de rubis, donnaient aux plus infâmes des mixtures 
des teintes radieuses telles que les Anacréons de- 
vaient les rôver* pour les ambroisies des Dieux, 
changeaient la buée épaisse et lourde qui emplissait 
la salle en une rosée adamantine de soleil de midi. 
Et cette magnificence de lumière prêtait à ce sabbat 
de brasserie un peu de la poésie de nature des satur- 
nales antiques. 

Le miracle était que, dans le tumulte, tout ce 
monde de vadrouille, pareil à un équipage dans le 
chambardement d'une tempête, s'interpellait, se ré- 
pliquait, correspondait. Les commandes se trans- 
mettaient régulièrement ; les cours et les marchés se 
faisaieA très bien ; les insultes arrivaient à leurs 
adresses. On se comprenait d'un mot, avec des clins 
d'yeux, avec des esquissements de gestes, avant de 
s'entendre, avant de se parler, tant chacun savait en 



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4 LE BOUL MIGH 

quoi tel autre pouvait Tintéresser, tant les préoccu- 
pations étaient identiques ou réciproques. Une franc- 
maçonnerie tacite liait tout ce monde ; une véritable 
âme commune l'animait. C'était à croire qu'à cette 
heure et dans cette atmosphère, les individus s'ef- 
façaient, se perdaient, se confondaient pour donner 
vie à un monstre collectif et typique, à une superbe 
bête de joie aux cent ventres : la vadrouille. 

C'était à croire aussi que ce monstre, pour répon- 
dre à ses insatiabilités, avait à son service un autre 
monstre non moins admirable, une inlassable bête 
de somme dans la Sambre-et-Meuse. La brasserie, 
en effet, ayant autant de tonneaux à percer que de 
ventres à combler, tenait héroïquement emplis les 
verres que la vadrouille tenait héroïquement vidés ; 
et ses nerfs, les filles de salle, veillaient à tous les 
désirs ; et ses muscles, les garçons, suffisaient à 
toutes les soifs; tandis que son cervelet, le gérant, et 
son cerveau, le patron, maintenaient l'ordre : le pre- 
mier avec des rudesses de sergent de ville ; le second 
avec des cajoleries de courtisane. Môme, excitées 
parles exigences du service, les filles, se rappelant 
leurs antiques vaillances de servantes de ferme, don- 
naient la main aux garçons, se mêlaient de la grosse 
besogne, allaient et venaient de leurs tables au comp^ 
toir, h travers les vols de baisers, les surprises de 



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LK boul' mich'' * 5 

tailles, les licences des pelotages, avec, sur les faces, 
des joies d'être dans le coup de feu d'une bataille. 

Plus joyeux encore el plus actif était le patron : 
patron Sourire, un gros homme rouge aux yeux cli- 
gnotants et rapetisses par l'immuable sourire qui 
plissait de la bouche au front la peau flasque de son 
visage bouffi ; un malin, dont ce sourire, spirituel ou 
béte au gré d*un chacun, avait fait la fortune. Il ser- 
rait des mains, tapotait amicalement des dos, se 
laissait laper sur le ventre, offrait des bocks, accep- 
tait de tremper ses lèvres dans un cassis, saluait 
chaque vadrouilleur par son nom comme un général 
populaire, surveillait le service, apaisait les querelles, 
venait apporter son indulgence après les fâcheries 
du gérant et, à tous et à tout, aux réclamations 
comme aux félicitations, aux insultes comme aux 
blagues, imperturbablement, souriait. 

Seul, dans cette Sambre-et-MeusCy le gérant, le 
père Beôoît, un»ancien sergent cloué là par les cent 
sous dont il faisait vivre sa femme et son fils, était 
triste. Sévère par consigne, par suite d'un calcul de 
Sourire qui, pour maintenir Tordre sans se dépopu- 
lariser, forçait le pauvre homme à proférer contre 
les perturbateurs des menaces d'expulsion qu'il se 
réservait de réduire à néant lui-même, le père Be- 
noît, représentant de l'autorité par ses sévérités et 



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b LE BOUL MIGH 

de raustérîté par le rigide de ses traits de irîeux sol- 
dat, était la bête noire de la vadrouille. Une ignoble 
scie: 

Oh ! maman, ne pleurez pas tiihti 

avait été faite spécialement contre lui. Était-il indul- 
gent, on la fredonnait en sourdine ; était-il sévère, 
on la chantait tout haut ; se fâchait-il, toute la bras- 
serie la braillait furieusement. C'était, de huit heures 
du soir à deux heures du matin, une provocation per- 
pétuelle, un amusement dont on ne se lassait pas, 
un supplice de pion, avec cette agejravation de 
cruauté que ceux qui s'en régalaient n'étaient plus 
des enfants. On voyait souvent le pauvre homme 
grincer des dents, fermer convulsivement les poings, 
parfois môme lever la main, quand son vieux cœur 
vaillant de militaire se surprenait à bouillonner, 
mais pour l'abaisser aussitôt, dans un soupir grogné^ 
ses entrailles de père lui remuant au ventre. A plu- 
sieurs reprises, il avait voulu s'en aller, rendre sa 
serviette ; mais Sourire, qui tenait à lui pour ses bons 
services et surtout pour la popularité de la scie, une 
des attractions de la Sambre-et-Meiise, le retenait, le 
cajolait, le gourmandait, lui parlait raison et lui criait, 
en guise d'argument suprême : 

— Mais enfin I qu'est-ce que ça peut vous fiche 
qu'on vous appelle cochon ? 



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LE BOUl' MIGH^ 



II 



Tout à coup, le père Benoît ayant donné le signal 
de la retraite en aveuglant un bec de gaz, du tu- 
multe, comme si la vadrouille eût reçu un gnon dans 
l'œil, s'éleva une clameur stridente, âpre, coléreuse. 
Il fallait donc quitter la lumière, le bruit, la chaude 
atmosphère de joie ! il fallait, à travers les rues noi- 
res, les brumes froides de cette nuit d'hiver, rega- 
gner sa chambre attristante et sans feu ! il fallait, * 
entre les draps glacés, mettre sa cuite en suaire ! il 
fallaitsurtout se retrouver seul avec le vide de soi- 
même ou, au pis-aller, avec le vide d'une grue, ren- 
trer chez soi et en soi dans le mauvais accueil du 
logis déserté et de la conscience réveillée en sursaut! 
Et il le fallait. Les garçons descendaient les ferme- 
tures ; les becs de gaz s'éteignaient un à un ; les 
filles se faisaient hâtivement régler ; le gérant, de 
sa voix sévère de soldat, criait monotonement : « On 
ferme, messieurs ! on ferme ! » Alors, le temps jugé 
précieux et les regrets inutiles, entre vadrouilleuses 
et vadrouilleurs, des dialogues pratiques, en un argot 
aux concisions cornéliennes, s'échangeaient. 



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LE BOUL MIGH 



m 



— La cote, la cote ! cocotes I criait un ivrogne 
dans une charge de book-maker. 

— Un louis. 

— Un louis 1 Va donc, morue ! 

— Morue ! avec des bosses comme ça ! répliquait 
la gadoue, élalant par un cambrement de reins ses 
mamelles énormes. 

— Chameau, alors ! 

— Charlotte ! hurlait un client à une fille de 
salle. Et ton ballon? 

— Ohl j'en ai assez. 

— Tant pis ! Bois ou je ne paie pas. 

— Sourire, hélait un autre ! Sourire 1 comprends- 
tu qu'Élisa me fasse payer une soupe qu*elle n'a pas 
prise ? 

— Je ne me mêle que des affaires des clients de 
passage. 

— Mais elle me vole ! 

— Et tu le fâcherais si je l'en empochais, vieux ' 
farceur I Elles ne volent que leurs amis. C'est un 
privilège. 



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LE BOUL MIGH 9 

— Mince de privilège, alors. 

Un miche, qui sortait, une femme au bras, et au- 
quel une jalouse soufflait une médisance sur sa com- 
pagne, répondait : 

— Et moi donc !.... Puis, ce n'est ni sa faute ni 
la mienne si l'Amérique ne nous a rendu la civilisa- 
tion que par à peu près. 

« — Qui m'amène ? faisait un pochard à un groupe 
de vadrouilleuses. 

— Moi, répondait Tune en montrant ses mains 
gantées, j'ai la gale, je crains. 

— Alors, c'est Saint-Louis qu'il te faut ! Trop cher 
pour moi.... Et toi, Criquetle? 

— As-tu de l'os, au moins? 

— Pas sûr. 

— Alors, rien à gratter. Pas de galette, pas de Cri- 
quette ! 

— Hé, Charles ! demandait une vieille garde, 
tu m'accompagnes ? 

— Non, pas ce soir. 

— La cause....? 

— La cause? Vous demandez la cause , dit Hamlet . . . . 

— A sec ? 

— Comme le Pérou. 

— Qu'est-ce que ça fait? de vieilles connaissances 
comme nous.... 

1. 

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10 LE BOUl' MIGu' . 

Et, ce disant, elle s'éloignait, lentement, comme 
à regret, retournée à demi ; puis, *de la porte, au 
moment de la franchir, reprenait : 

— Ainsi, tu ne veux pas? Tu sais pourtant bien 
que ça ne fait rien, entre nous 

— Tu vois bien que si, vieille. . . . I 



IV 



Cependant, pour calmer la tempête de regrets que 
soulevait la retraite forcée. Sourire sortait toutes ses 
roublardises, pelotait les vanités de fea plus fine 
patte de velours, courtisait les sympathies imbéciles, 
prodiguait les lieux communs de sa bonhomie. Et, 
dans la discussion des comptes, dans l'engueule- 
ment des marchandages, dans le brouhaha des inter- 
pellations, dans le tohu-bohu de la sortie, on l'en- 
tendait crier, avec sa voix enrouée et voilée de 
vieil eunuque : 

— Allons, mes enfants ! C'estPheure. Que voulez- 
vous que j'y fasse ? C'est le règlement. Je ne l'ai pas 
fait, le règlement. Voyons, veux-tu me faire fermer? 
J'ai déjà pincé une amende. Et, vous savez, à la troi- 
sième.... Je sais bien que c'est vexant. Faites-le pour 



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LE BOUL' MIGh' Il 

moi ! Est-ce que je ne suis pas gentil ? Soyez-le ! 
Si je pouvais, pardi.... I Allons, soyez raisonnables! 
A demain, les enfants, à demain ! 

Et il allait de table en table, de groupe en groupe, 
toujours souriant, plus que jamais cajoleur, en- 
traînant peu à peu son monde, le poussant dehors 
par le boulevard et la rue, radieux de voir cette 
difficile évacuation menée à bien, sans un froisse- 
ment. 



Seul, dans le fond de la brasserie, un groupe, au 
milieu duquel pérorait un jeune homme de beauté 
rayonnante et conquérante, tenait bon. Plusieurs 
fois entamé par le gérant, il avait toujours résisté, 
pareil à un carré de braves ; et, serré autour de l'ora- 
teur comme autour d'un porte-drapeau, il le défen- 
dait contre toute approche gênante, contre toute 
intervention irrévérencieuse. Cependant, Sourire, en 
se faufilant sans bruit jusqu'auprès du harangueur, 
put lui faire doucereusement, pendant une pause 
d'éloquence: 

— Voyons, Tralala, tu n'es pas raisonnable ! 



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12 LE BOUL' MIQH^ 

— Encore un bock, messieurs 1 et j'ai fini, susurra 
Torateur avec Taccent sucré, avec le geste rond, avec 
la physionomie satisfaite et béate d'un professeur de 
Sorbonne. 

— Eh bien, mademoiselle Esther I et votre caisse ? 
cria coléreusement le père Benoît à une colosse 
brune, en arrêt d'admiration devant Tralala. 

• — On la rend, mon Dieu, on la rend ! 

Et, s'asseyant au coin d'une table, devant un 
plateau, Esther se mit à compter ses jetons et sa 
monnaie, en disposant le tout par rangées distinc- 
tes. 

Le bock lampe, d'une voix claironnante cette fois, 
l'orateur reprit : 

— Le Boul' Mich', ce que c'est T Tenez, en un 
coup, c'est la réduction Collas du Boulevard. C'est le 
carrefour des cent routes et des mille ornières qui 
mènent à la bourgeoisie ou à la bohème, à la science 
ou au savoir-faire, à la considération ou à la gloire, 
à l'art ou au (jpmmerce, à Bicètre ou à l'Académie, à 
la presqu'île Ducos ou au Sénat, au Panthéon ou à la 
Morgue. C'est la limite extrême entre la province et 
Paris. C'est Montmartre au quartier latin. C'est le 
cancan moderne dansé sur le sarcophage antique, 
et en toc. C'est Balzac enfonçant Cicéron. C'est 
Spencer en taillant un à Aristote. Le Boul' Mich', 



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LB boul' mich' 13 

c'est ]a brasserie pour forum, les feuilles de chou 
pour organe^ les bocks pour verres d'eau su- 
crée, les vers pour littérature. Le Boul* Hich\ 
c'est Télape entre la jobarderie et la roublardise ; 
entre la fille que l'on relève et celle que l'on exploite; 
entre l'opinion pour laquelle on meurt et celles dont 
Ton vit. Le BouF Mich', c'est le crépuscule des 
illusions et l'aube des désenchantements. C'est 
Fheure où l'on n'est plus enfant sans qu'on soit 
homme ; où Ton n'est plus idéalement bon sans qu'on 
soit effectivement mauvais. C'est le doute sur tout 
avec un reste d'habitude de gober tout. Le Boul' 
Mich\ parbleu ! c'est vous et moi. C'est Rossignol à 
la recherche d'une opinion révolutionnaire. C'est 
Lestapy en quête d'un amour de femme. C'est Dou- 
merc à Taffûi d'un collaborateur. C'est Prochot à la 
piste d'un financier. C'est Tatave criant à la concierge 
du temple de la gloire : « Cordon, s'il vous plaît ! » 
C'est Esther guignant un Jésus dans le tas d'ivrognes 
qu'elle sert. Le Boul' Mich', c'est l'étudiant qui 
n'étudie pas encore ou qui n'étudie plus. C'est 
l'avocat sans causes, le médecin sans malades, le 
dramaturge sans théâtre, le reporter qui veut devenir 
journaliste. C'est le gommeux assez riche pour en- 
tretenir une femme et trop peu pour entretenir un 
cheval. C'est la grue en train de monter boulevard 



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14 

Malesherbes ou de descendre boulevard Sébasto- 
pol. C'est le jeune homme qui sera grand homme ou 
prudhorame un jour. Le BouF Mich', c'est le début, 
le tâtonnement, l'apprentissage. C'est le tâtemenldu 
pouls de la vie moderne. C'est l'école des mousses 
des navigateurs de l'océan parisien. Le Boul^ 
Mich'...... 

— Ah ça, messieurs ! gronda le père Benoît. . 

— C'est, continua Tralala, la débauche à la ma- 
melle que sa nourrice envoie coucher à deux heures 
du mathx. C'est.... 

— C'est ça I Au dodo, les mioches ! fit Sourire, 
prenant Tralala par le bras et arrêtant du coup, avec 
la liberté de son geste, l'effusion de son éloquence. 

Tralala conquis, désarmé, pour ainsi dire, le 
groupe, comme une armée sans chef, se rompit. Mais 
il fallut pour le décider à la retraite la fugue hontifiée 
dequelques gadoues, restées là dans l'espoir d'un 
caprice du beau vadrouilleur et qui s'éclipsèrent en 
entendant dire à Esther : 

— Tu m'attends dehors, mon Tralala. 

— Par le boulevard, messieurs ! avertit le gérant. 
La porte de la rue est fermée. 

Un moment, la retraite fut arrêtée par une bande 
qui, trompant la vigilance des garçons de garde à 
l'entrée, se précipitait dans la brasserie, et, dans la 



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LE boul' mich'' 15 

joie de sa maraude, criait sur des tons triomphaux : 

— Des bocks, Sourire I des bocks ! 

— Impossible, mes amis. Absolument. Je suis 
désolé.... 

— : Pleure, que nous buvions au moins les 
larmes ! 

— Sortez, messieurs ! Je vous en supplie ! gémit 
Sourire. Voyez, il' est deux heures passées. 

Tous les moyens de lanterner épuisés, tous les 
espoirs de boire éteints, les vadrouilleurs, du pas 
museur des écoliers rentrant en boîte, durent se 
résigner à sortir, et, ce qiji était bien la symbolisa- 
tion de leur affalement, comme la blague méchante 
des choses, par une porte basse ménagée dans la 
fermeture tombée. 

Une fois tous dehors, Sourire, mû par une sollici- 
tude suprême, passa la tète par le portillon et, les 
jaçabes ployées, le cul rasant le sol, la gueule en 
l'air, dans une pose de crapaud de gargouille, leur 
cria : 

— Au revoir, les enfants ! A demain ! 

VI 

Maintenant, dans la brasserie apaisée, et juste 

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16 LE boul' migh' 

au-dessus du comptoir, un seul bec, évoquant l'œil 
du maître, flambait. La patronne, une boulotte que 
les amateurs, d'antithèses appelaient sans autre rai- 
son maman Grimace, écrasant sur un long registre 
les rondeurs molles de ses mamelles, réglait les 
comptes avec les filles de salle qui faisaient queue, 
un plateau à la main. Celles dont les caisses étaient 
rendues quittaient, d'un geste hâté, leurs tabliers 
blancs, le jetaient, avec une affectation de dégoût, 
dans un tas de linges sales, couraient chercher leurs 
frusques et revenaient s'attifer devant Tun des coins 
de glace laissés libres par la carrure de la pa- 
tronne. 

— Eh bien, avance-t-on? demanda Sourire, les 
vadrouiljeurs congédiés. 

— Oui, fit sa femme. — 'A votre tour, Charlotte. 
Tous avez reçu? 

— Cent francs de jetons. Une fois, soixante ; une 
fois, quarante. 

— 11 vous en reste ? 

— Pour treize francs quarante, que voici... Est-ce 
ça? 

— Oui c'est ça, c'est juste, fit la patronne, son 

registre consulté Ah! vous avez trois francs 

d'amende. 

— Pour? 



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LE BOPl' MIQH' 17 

— Pour vous être absentée deux heures, vous le 
savez bien. 

— Et un franc cinquante de dîner, ça fait quatre 
francs cinquante (jne je vous dois? 

— C'est cela même. 

— Je m'en fiche un peu, glissa Charlotte à sa voi- 
sine. J'ai fait vingt-deux balles. 

— Moi, que douze. C'est dégoûtant. 

— Qui est de sortie demain? 

— Moi ! cria Esther. 
— Et de onze heures ? 

— Mademoiselle Élisa, fit le gérant. 

— Toujours, alors ! 

— Mais c'est votre tour. Et soyez exacte ! 

— Ou l'amende, pas? 11 est d'un aimable, ce père 
Benoît! 

— Si vous disiez un peu monsieur Benoît ! Est-ce 
que je dis la filje Ëlisa, moi ? 



VII 



Le boulevard Saint-Michel, assoupi de une à deux 
heures, reprenait vie un moment. Des vadrouilles 
obstinées, dans leur tournée des tartines et des laits 
encore ouverts, le sillonnaient en braillant ; puis, k 



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18 LE boul' mioh' 

la vue des sergots, coupaient brusquement leurs 
scies dans une désharraonie de couacs pareille à 
celle d'un orgue alors qu'un passant jette un sou. 
Des eneartées, suivies déjeunes hommes louches en 
vestons, ratatinés par le froid, le balayaient, ramas- 
sant les pochards comme des ordures. Des couples, 
pelotonnés, passaient, rapides, pressés de rentrer. 
Des filles de brasseries, une sacoche à la main, 
gagnaient discrètement, dans un trottinement de 
souris, des 'domiciles d'amoureux. Des garçons, le 
pas étouffé par leurs chaussons, glissaient silen- 
cieusement le long des murs comme de fantastiques 
automates. 

Devant la Sambre-et-Meiise^ les amants des filles 
de salle et leurs amis, la tête engoncée dans les cols 
relevés de leurs pardessus, les mains dans les po- 
ches, battant des pieds, marbraient de longues om- 
bres chinoises la coulée grise de l'asphalte. Des 
raccrocheuses, dans leur va-et-vient, les accostaient, 
leur lançaient des propositions sales, tâchaient de 
faire sourdre leurs désirs par des promesses de plai- 
sirs raffinés et, quand besoin était, par des attouche- 
ments licencieux. Quelques-uns, faciles à allumer, 
se laissaient tenter, prendre le bras, emporter farou- 
chement ainsi que des proies. La plupart babillaient, 
flanellaient, se faisaient peloter jusqu'à ce que la 



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LE boul' mich' 19 

gadoue les invitât carrément à la suivre, puis, sur 
leur refus, les engueulât vertement. EnQn, certains, 
ceux qui attendaient leurs maîtresses^ se dérobaient 
aux propositions. L'un deux, très épris de Charlotte, 
allait même jusqu'à se fâcher contre l'invite maté- 
rielle d'une encartée qui, cyniquement, lui criait : 
— Eh ! va donc, eh ! feuille de vigne ! 

VIII 



Tout à coup, une pierreuse en cheveux, un fichu 
bleu croisé sur les seins, s'abattit, dans un épuise- 
ment de biche forcée, sur la poitrine de Tralala, en 
faisant d'une voix suffoquée : 

— Ton bras ! Je m'appelle Floflo, Florence ! Ta 
maîtresse ! 

— C'est que j'en ai déjà une ce soir. 

— Messieurs I reprit-elle, rapprochez-vous ! Ca- 
chez-moi ! je vous en prie ! On me suit î II m'a 
dénoncée ! 

— Maintenant, dit Tralala, quand ses camarades 
eurent improvisé autour de la grue pourchassée 
comme un nid protecteur, si nous nous entendions 
sur II et sur On ? Il, ce n'est pas Victor Hugo ? 

— Pour sûr, non ! C'est Chariot, mon homme. 



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20 LE boul' migh* 

— Bien. Et On? 

— : On, c'est les moeurs^ tiens !.... Ah ! mon Dieu! 
mon Dieu ! les voici ! 

A ce moment, deux hommes, un gros court et un 
maigrîot flasque, en melons crasseux, des foulards 
blanchâtres flottant lâche autour du cou, atteignaient 
le groupe, et, d'un regard louche, le sondaient. 
• — Elle est là, dit tout bas le maigriot. 

— Pardon, messieurs ! fit l'autre en s'arrêtant ; et 
tendant un carton vert : Voyez cette carte... 

— Si c'est une contremarque, il est bien tard, 
remarqua Tralala. 

— Ce n'est pas une contremarque. Voyez plutôt. 

— Si c'est une carte transparente, il fait bien noir, 
reprit le vadrouilleur. 

. — C'est une carte d'agent des mœurs. 

— Ah ! très bien. Mais je vous remercie. Je pose 
des lapins quelquefois, je n'en impose jamais. 

— Quand vous aurez assez plaisanlé, vous nous 
permettrez de faire notre service et d'emmener cette 
femme. 

— Floflo ! ma maîtresse 1 par exemple ! 

— Ce n'est pas votre maîtresse. 

— C'est presque un démenti, ça ! 

— Au nom de la loi, nous vous sommons de nous 
livrer cette fille. 



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LE boul' migh' 21 

— Au nom de notre bon plaisir, nous nous y 
refusons. 

— Ah ! prenez garde ! 

— A quoi, s'il vous plaît ? 

— Mais d'abord aux sergents de ville qui 

— Arriveront trop tard. — Tiens, Tatave I pour 
•onvaincre ces messieurs, emmène-la.... A propos, 
tu déjeunes chez moi demain, et la petite, si elle 
veut. — Suis mon ami, Floflo. Et ne crains rien !.... 
Allons ! vite, filez ! 

Et tandis que la grue, effarée, se laissait entraîner 
par Tatave, Tralala, campé devant les agents, la 
canne levée, reprit : 

— Maintenant, passez, si vous l'osez ! 

— Yous aurez de nos nouvelles, monsieur ! fit le 
gros. Nous nous retrouverons ! 

— Et tâchez que ce ne soit pas dans un coin ! 

— Savez-vous ce que vous faites ? insinua le mai- 
griot après un silence, vous favorisez la prostilution^ 
tout simplement. 

— Quand cela serait, répliqua l'un des témoins, 
ce serait moins sale. que ce que vous favorisez, 
vous ! 

— Vous nous insultez, monsieur I 

— Allons donc ! C'est sur la dénonciation de son 
dos que vous TarrèLiez. 



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22 LE BOUL* MIGH' 

— Ce ne sont point vos affaires ! 

—7 A quoi bon discuter, Lestapy ? dit Tralala. Ces 
messieurs voient parfaitement que nous avons le 
droit pour nous. 

Et, d'un signe de tête, il montra sa canne, tou- 
jours men£fl;amment levée. 

— Tu peux les lâcher, fit au vadrouilleur Tun 
de ses amis. La petite doit être en sûreté. 

— Messieurs, déclara Tralala en abaissant sa canne, 
je ne vous retiens plus. 

— Mais nous, nous vous retenons ! grommela le 
maigriot. 

Une huée, lâche, de la foule, jusqu'alors hési- 
tante, salua la retraite penaude des agents. 

— Que je t'embrasse, mon Tralala ! s'écria 
Esther, sortie à temps de la Sambre-et-Meuse pour 
assister à la fin de la scène. 

— Un ban pour Tralala, le "chevalier des dames ! 
dit quelqu'un. 

— On va au lait ! proposa un autre, après que la 
foule eut réglementairement battu un triple ban. 

— Sans a, corrigea Esther. Pas, mon beau Don 
Quichotte? 

— Comme il te plaira, ma Rossinante. 

— 3on ! Tralala qui se laisse mener par les 
femmes I 



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LE boul' migh' 23 

Juste, comme se dispersait la foule, les sergents 
de ville, qui, faits aux désordres de ces heures, 
étaient venus vers le boucan à leur pas, proportion- 
nellement ausi lent que le trot des chevaux de fiacre, 
arrivaient pour demander : 

— Voyons ! voyons ! qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? 



IX 



La stature haute, les épaules larges, la taille ronde 
et souple, les reins incurvés, les fesses saillantes, 
Tralala mêlait les vigueurs d'athlète et les grâces 
d'éphèbe. Sa tête, qui rappelait, avec plus de 
rayonnement et de douceur, celle de l'empereur 
Caracalla, avait les fortes proportions, l'envahisse- 
ment chevelu du front et des tempes, l'épanouisse- 
ment floral des lèvres, l'adorable nez camus des 
têtes enfantines ; et jusqu'à la confusion des teintes 
du jeune âge par le bronze clair de la peau et Té- 
bène fauve de la chevelure. Tout son être, ainsi fait 
d'amalgames exquis, d'éléments multiples admira- 
blement fondus qui semblaient l'idéal produit des 
amours d'un Hercule brun et d'une Vénus blonde, 
indiquait, révélait presque l'origine rare de ce bâtard 
d'aventurier biterrois et de grande dame russe. La 



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24 • LE boul' migh' 

coupe de sa barbe taillée en pointe et cejle de ses 
vestons de tricot, collants ainsi que des pourpoints, 
complexaient encore ses hétérogénéités de nature, 
lui donnaient l'apparence étrange d'un ligueur de la 
gomme. En dernière analyse, la marque suprême 
des individualités supérieures s'affirmait, dominait 
toutes les autres impressions, le montrait très homme 
et un peu femme. 

De lignes et de couleur, de traits et d'expression, 
des pieds à la tête et des cheveux aux ongles, par- 
faite était sa beauté: non pas seulement un type 
exquis de plastique morderne, mais, selon l'admi- 
rable expression de Stendhal x< une promesse de 
bonheur )),ou plutôt, et pour être tout à fait précis, 
de volupté. Si, par suite de ses théories contre l'a- 
mour idéalisé, de ses goûts de plaisir facile, de ses 
mœurs de pacha, de ses impartialités de coq, peu 
de femmes l'aimaient, si, même, certaines le haïs- 
saient, toutes, absolument toutes, âprement^ le vou- 
laient. 

Son esprit, la correspondance exacte de son corps, 
était un autre foyer non moins radieux, non moins 
réchauffant, et dont il gaspillait les flammes avec la 
même insouciance des conventions vulgaires. Tenant 
la gloire en aussi mince estime que l'amour, il ne 
visait pas plus à dompter les foules que les femmes ; 



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LE boul' miqh' 2^ 

et, s'il iaisait résonner les brasseries des tonilrû- 
ments de son éloquence comme les alcôves des péta- 
rades de ses baisers, c'était tout simplement parce 
qu'il en avait de trop, par hygiène. Pas une pensée 
d'ambition ou de vertu ne s'y mêlait. 

Cependant, dans une certaine mesure, sa prédi- 
cation d'amateur des« idées scientifiques modernes 
aboutissait à un apostolat effectif, et, sans effort 
aucun, par un simple effet de nature au vol fécon- 
dant des bourdons comparable, sa parole semait, 
dans les jeunes cerveaux ouverts aux curiosités, les 
germes des opinions de l'avenir. Seulement, le re- 
tentissement qu'une grande tribune donne à l'élo- 
quence, l'autorité que prête l'acclamation d'un audi- 
toire, la consécration parle succès et parla popularité, 
tout ce qui fait de la force individuelle de Torateur 
la force sociale du tribun, tout cela lui manquait et 
devait, à son opinion, lui manquer toujours. Il se 
prétendait, en effet, un raté, c'est-à-dire un mal- 
chanceux dont les facultés ne trouvent pas à se 
développer dans un milieu donné. Cela, pour deux 
raisons : d'abord, parce qu'il était un homme d'ac-^ 
tion, un homme à qui les tumultes des places publi- 
ques, les hasards des guerres civiles, les surprises 
des révolutions sont nécessaires pour donner sa 
mesure ; ensuite et surtout parce que son arme. 



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26 LE boul' migh' 

l'éloquence, Toratorerie, ne devait pas trouver d'em- 
ploi dans noire monde moderne, à une époque de 
parlementarisme et de journalisme^ après Timpri- 
merie et le télégraphe, sous un ciel du Nord, dans 
TAthènes qu'est Paris. La fortune de tel avocat célè- 
bre, loin de Témouvoir, venait à l'appui de son dire. 
Que d'autres, aussi bons mimes, penseurs autre- 
ment profonds, orateurs plus littéraires, tribuns 
plus fougueux, politiques plus sagaces, hommes 
bien supérieurs, étaient restés dans la pénombre de 
la considération alors que celui-là, sur le tremplin 
de la popularité, sautait à l'horizon de la gloire ! Et 
cette apparente anomalie, pourquoi? parce que 
celui-là seul avait eu l'esprit d'intrigue, le génie de 
la politique de coterie, la science des raanoipfvles de 
^ coulisses, et aussi la banalité d'ambition vouî|te. Très 
volontiers. Tralala se comparait à un Guillaume 
Tell habile à tirer de l'arc à une époque oîi les chas- 
sepots font merveille. Une autre cause de son im- 
puissance tribunitienne venait de la précocité de 
ses opinions progressives. Il ne se rencontrait qu'avec 
l'élite dont le bons sens est le sens commun des 
générations à venir. Quant à marcher au pas de la 
foule pour la vanité de la conduire, quant à embour- 
geoiser son génie pour la gloriole de commander 
à des prudhommes, son naïf et superbe orgueil ne 



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LE boul' migh' 27 

lui permettait même pas d'y songer. Ainsi, jugeant, 
non sans quelques raisons, n'avoir rien à faire dans 
le siècle où il vivait, il ne cherchait à y faire quoi que 
ce fût, hormis ses caprices. Ne pouvant pas être un 
Mirabeau de peuple et ne voulant pas être un Fer- 
dinand Lassalle, il se contentait d'être un joyeux 
vivant, un bon garçon, un dandy hilare, l'homme de 
son surnom : Tralala. 

Son existence n'en était pas moins fort intelligem- 
ment remplie. L'escrime, le tir, le chausson, la boxe, 
l'équitation, le canotage, la lutte, la gymnastique, lui 
étaient des exercices familiers qui enlretenaient et 
développaient sa vigueur physique. Non moins sou- 
cieux de sa santé intellectuelle, il s'arrangeait, dans 
les apaisements des vadrouilles, pour lire énormé- 
ment, lisant durant ses repas, ses ballades, aux 
goguenots, au lit en se couchant, au café tout le 
temps qu'il ne causait pas. Et combien supérieure- 
ment, de par l'application généralisée des principes 
formulés dans la préface des Jeunes-France: les 
chefs-d'œuvre en entier ; des autres livres, les cha- 
pitres bien venus, les passages réussis, les pages 
saillantes ; de beaucoup, rien que les préfaces ; 
de quelques-uns, à peine la table et le titre. Deux 
comptes rendus lui suffisaient pour avoir une idée 
juste de la valeur et du succès d'une pièce de théâ- 



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28 LE boul' migh* 

tre. En une demi-heure, il dépouillait vingt jour- 
naux, du premier Paris aux annonces, et par un pro- 
cédé bien simple : en ne relisant jamais le même 
article dans deux feuilles différentes. 

Le corps et l'esprit ainsi régulièrement exercés, 
c'était presque impunément qu'il pouvait pérorer des 
heures, vider des tonneaux, aller et venir des lèvres 
des bouteilles aux lèvres des filles, brûler sa vie 
par tous les bouts, comme un soleil; et ne s'en 
gardait pas. 



Tralala habitait, place de la Sorbonne, une mai- 
son bourgeoise dont la concierge, madame Bianchon, 
sous-louait, meublés, quelques petits appartements. 
Celui de Tralala, composé de deux pièces, en dépit 
du goût économique de portière qui avait présidé à 
l'ameublement, n'était point banal et témoignait de 
l'exubérance de celui qui Thabitait par le mouve- 
ment, la furie des décors de bataille de Salvator 
Rosa. Dans la chambre, des peignes et des épingles 
à cheveux, des tire-boutons et des tire-bottes, des 
citrons et des savons de toilette, des flacons d'essen- 
ces et des carafons de cognac, erraient un peu par- 



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LE boul' mich' 29 

tout ; sur les dossiers des chaises et des fauteuils 
s'étalaient des vestons^ pendaient des culottes ; aux 
coins des glaces, pareils à de minuscules tours pen- 
chées, luisaient des chapeaux de soie ; sur la table 
de nuit montaient deux piles de livres à dos bigarrés 
avec dessus tout ce qu'il fallait pour fumer; dans un 
coin était roulé le tapis qui, étendu, alors que Tra- 
lala était au lit, le gênait pour cracher. Le salon, plus 
encombré, offrait un désordre pire. Les meubles, 
sans place fixe, se heurlaient, coupaient le passage, 
donnaient l'idée d'une ébauche de barricade. Le 
piano était un buffet, la bibliothèque un cellier, le 
secrétaire un bureau de tabac. Sur la tapisserie 
pourpre el or, éraflée et tachée en cent endroits, 
sortaient des masques et des plastrons d'escrime, 
étincelaient des trophées d'armes, luisaient douce- 
ment, dans l'ébène des culottages, des râteliers de 
pipes. Du plafond, descendaient des lanternes véni- 
tiennes, des ombrelles japonaises, des bonshommes 
en pain d'épice, des polichinelles multicolores, tous 
les achats du raccroc des vadrouilles. Dans un coin 
de la cheminée béait une grande caisse à charbon ; 
dan§ l'autre se déroulait harmoniquement toute une 
théorie d'haltères. Sur le tapis constellé de crachoirs, 
quelques assiettes oubliées faisaient de tout dépla- 
cement une caricature de la danse des œufs. 



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30 LE boul' migh' 

Tandis que madame Bîanchon desservait la table, 
dans le désordre et l'encombrement de ce salon, 
semblable à un magasin de brisure, dans les voiles 
flottants de la fumée des cigares et des cigarettes, 
dans le rougeoiment réverbéré de Tâtre, Tralala 
couché sur un divan, Ksther écroulée à ses pieds, le 
contemplant placide comme une vache en sieste, 
Tatave assis dans un fauteuil, Floflosur ses genoux, 
digéraient, silencieux. 



XI 



— Tu as beau t'en défendre, tu as commis une 
bonne action hier soir, fit Esther quand madame 
Bianchon, le café versé, se fut retirée discrè- 
tement. 

-^ J'ai joué un mauvais tour à ce pauvre Tatave, 
voilà tout, répondit Tralala. 

— Pourquoi? Elle est très jolie, la petite. 

— Heu, heu ! 

— Comment, heu, heu ? Regarde-la donc ! 

— Pourquoi faire? A cette heure-ci, à une heure 
de l'après-midi, toutes les femmes sont laides, de 
même qu'à une heure du matin elles sont toutes déli- 
cieuses. Affamé, le lion fait cas ; repu, fi. 



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LE ^OUL' MICH' Si 

— Oh I le matérialiste ! Tathée ! le. . . 

— Voyons, Esther, tu ne vas pas profiter de ça 
pour nous démontrer l'existence de Dieu. 

— Pourquoi non ? 

— Après ça, c'est original : l'existence de Dieu 
prouvée par les filles. 

— Voilà : de la blague, de la charge toujours I fit 
Esther en se relevant. Veux-tu discuter une fois 
sérieusement, oui ou non ? 

— Non. 

— Alors ne touche pas à ça. 

— A ça, Esther? et le style noble? — tiens, ma 
fille, pour te parler franchement, eh bien ! dans la 
position horizontale, tu ne manques pas de sens, 
mais dans la verticale, aie, i aie, i aie ! C'est vrai- 
ment malheureux que, dès que tu t'habilles, tu te 
fardes 

— Moi ! protesta Esther 

— Que la chemise te voile d'innocence, que le 
corset te cuirasse d'idéal... 

— Oh... assez ! tiens I !...:.! 

— Ne faites pas attention ! Elle n'a pas été élevée 
aux Oiseaux, quoique grue. 

— En quoi m'as-tu joué un mauvais tour? 
demanda Tatave pour détourner la conversa- 
tion. 



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32 LE boul' migh' 

— En ceci : que la petite va te la faire à la colle. 
Pas, Floflo? 

— Mais je ne le force pas. 

— Si tu le persuades, c'est la même chose. 

— Eh bien, quand il serait aimé 1 fit Eslher. Oîi 
serait le mal? 

— Est-ce que vous Taimez, lui, madame? de- 
manda Floflo en montrant Tralala. 

— Oh non ! Dieu m'en préserve ! 

— Esther, elle n'aime que les âmes, que les 
esprits, que les apôtres, que les poètes, que les 
semeurs d'idéal, que les fabricants de progrès. Mais, 
j'y songe. Tu as fait un sonnet là-de.ssus, Tatave. 
Rends-le. 

— Le tercet seulement. Les quatrains sont ratés, 
mal rimes : 

Esther, exaltant l'àme et matant Tanimal, 
A fait vœu de n'aimer, fût-il paralytique, 
Que Tapôtro qui doit nous délivrer du mal ; 

Et voilà qu'en dépit de son rêve mystique, 

C'est Tralala (|u*elle aime, un beau mâle, un sceptique! 

C'est absurde et, partant, d'une femme normal. 

— Méchant, va ! fit, dans une moue adorable, Flo- 
flo. 

— Mais non, je ne l'aime pas! dit Eslher. Seule- 
ment, voilà, je le préfère. • 



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LE boul' migh' 33 

— Ici, Esther ! commanda Tralala, que je t'em- 
brasse, pour le mot 

—r Alors, vous craignez que je ne sois une gêne 
pour Octave ? reprit Floflo. 

— Dame, ouï ! Après ça, si tu n'y mets pas d'exal- 
tation ; si tu te contentes de le voir une ou deux 
fois par semaine ; si, le reste du temps, tu turbi- 
nes.., 

— Mais ne puis-je vivre avec lui et travailler 
honnêtement? 

— Voilà ! c'est que ça ne rapporte pas assez, 
l'honnêteté. Puis, il s'agit de s'entendre ; et il n'y 
a pas de sot métier, dit un proverbe. Pour ma part, 
je n'en connais pas de plus utile, de plus immédia- 
tement humanitaire que celui que tu pourrais faire. 
Si c'est beau d'aimer un homme, c'est plus beau de 
les aimer tous. La courtisane a un.... cœur d'a- 
pôtre. 

— Tiens, Tralala ! s'écria Esther indignée, tu es 
tout purement infect, à ce moment-ci ! Que tu débites 
de ces ignominies à la Sambre-et-Meme, devant des 
vieilles grues comme moi, passe encore ! Mais que 
tu pousses cette pauvre enfant au vice, que tu la dis- 
suades de se relever, que tu la rejettes dans la boue 
de la rue... 

— Pardon, pardon ! je l'élève à l'apostolat. 



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34 LE boul' migh' 

-r- Un propre apostolat, la gruanderie ! 

— Dame, c'est souvent pénible, mais c'est tou- 
jours utile. Et, même, quand on a la vocation, c'est 
utile dulcL Enfin, si elle n^a pas la vocation, soit! 
Mais alors, gare à Tatave ! S'il sacrifie à la femme, 
adieu l'art ! L'amour est le casse-noisettes du génie, 
n'en déplaise aux rengaines. Quand un pur sang 
devient étalon, il dit adieu aux triomphes d'Epsom et 
Longchamps. Écoute ceci, Tatave : si tu as la préten- 
tion d'assigner à ta vie un noble but , à tes facultés 
une belle œuvre, il te faut sacrifier toute la partie 
basse de ton individu, le cœur y compris. Choisis 
donc entre la muse et la grue, Polymnie et Flo- 
flo... 

— Dirait-on pas que je vais Tabrutir ? 

— Mais si, ma petite, on le dirait. Et on le 
dira. 

— Et quand tu m'abrutirais ! fit Tatave en baisant 
Floflo sur les yeux. 

— Au fait ! conclut Tralala. 



XII 



A quinze ans, Octave Salvy, tombé amoureux de 
la fille, mariée et mûre, de son correspondant au lycée 
de Toulouse, s'était mis à versifier en français, et, du 



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LE boul' migh' 3S 

coup, aussi heureusement qu'en latin. Deux ans plus 
tar^ rimitalion de Virgile lui ayant valu un accessit 
de versification latine au concours général et celle 
de Lamartine Tamarante des jeux Floraux, ce 
double triomphe le forçait presque, quand il venait 
à Paris comme étudiant, à faire, en même temps 
que son droit, sa poésie. Après s'être mis au cou- 
rant des procédés prosodiques des Parnassiens, il 
débutait avec succès aux Imberbes^ dans les feuilles 
de chpu du Boul'Mich' et dans quelques petites 
revues littéraires. Ainsi encouragé, il allait sonner 
aux portes des poètes qu'il imitait et en était sym- 
pathiquement accueilli. Quand il avait la matière 
d'un volume, il faisait éditer chez Leprînce ses 
Herbes folles dont quelques-uns de ses maîtres par- 
laient avec éloges dans leurs feuilletons. Ce début 
ayant coïncidé avec sa réception à la licence, il devait 
se demander s'il continuerait son droit ou s'il se des- 
tinerait définitivement à la littérature: et, après 
quelques hésitations, il s'arrêtait à ce dernier parti. 
Malheureusement, la véritable vocation littéraire, 
celle qui exige qu'on vive dans le souci, dans la pré- 
occupation incessante de Fœuvre, qu'on renonce 
aux glorioles vulgaires comme aux joies faciles pour 
se vouer au culte austère et souvent rebutant de 
l'art, lui manquait. La force de travail qui suffit à 



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36 LE boul' mich' 

faire un journaliste ou un feuilletoniste \ivant de 
sa plume, Ténergie, la modestie et la ténacité qui 
font l'homme de lettres lui manquaient non moins. 
Pour arriver h une situation lucrative, il eût fallu 
qu'il se remît en apprentissage, qu'il devînt prosa- 
teur au prix d'efforts pour le moins doubles de ceux, 
déjà lassanls, développés pour devenir prosodien ; il 
eût, en outre, fallu qu'il complétât son instruction, 
arrêtée à son baccalauréat, qu'il acquît des idées 
générales, qu'il cherchât des opinions. Et tout ce 
long et rude labeur l'effrayait. Il affectait bien, pour 
se donner le change, de tenir la prose pour une 
forme inférieure, le journalisme pour une basse car- 
rière, le roman pour une vulgaire mine à copie. 
Mais, au fond, il se sentait incapable de pondre un 
article présentable, de lorcher proprement une nou- 
velle, et ne pouvait se résigner à acquérir l'éducation 
générale nécessaire. D'ailleurs, il s'effrayait du labeur 
auquel il se condamnait en cas de réussite, le jour- 
nalisme ou le feuilleton à perpétuité ne lui parais- 
sant pas, avec raison, des meules très agréables à 
tourner. Restait le coup de foudre de son génie 
délonant en pleine Comédie-Française, devant une 
assemblée de gloires. Mais, jamais, il n'avait pu 
venir à bout de la première scène d'un drame en vers 
commencé depuis Irois ans. Cependant, il ne renon- 



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LE boul' migh' 37 

çait pas définitivement au théâtre, se disant, une 
gasconnade hypocrite dont sa suffisance le faisait 
dupe, que ce qui Tempéchait d'aboutir, c'était la 
crainte de n'être pas lu, la certitude de n'être pas 
reçu, l'inutilité de l'effort dans la situation oîi il se 
trouvait. Alors, après une longue flâne, il reveïiait 
aux vers et préparait un second volume à titre tapa- 
geur; Les Zigzags d ivrogne, qui, peut-être, il ne 
Tespérait que très vaguement, ferait venir un direc- 
teur frapper à sa porte. En réalité, il était à une de 
ces périodes où les ambitions ne battent plus que 
d'une aile dans la tête, où Ton est blasé de la soûle- 
rie des espoirs fous, où les médiocres se résignent 
hypocritement à la médiocrité, oi^ Ton se console de 
ses insuccès avec les insuccès d'autrui, où les im- 
puissants, par une vanité dernière, se disent des 
ratés. 

Même des rêves bourgeois lui venaient ou lui 
revenaient. Il regrettait presque de ne pas avoir 
continué son droit, de ne pas s'être fait inscrire au 
tableau, des avocats, de n'avoir pas commencé un 
stage d'avoué ou de notaire. Il se surprenait parfois 
à penser, en souriant devant un miroir à sa jolie 
figure, que, s'il trouvait l'occasion de se bien marier, 
eh bien ! tant pis 1 il se marierait I 

Durant cette lente tombée de ses vagues espéran- 

3 

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38 LE BOUL* MIGH' 

ces, devant les ombres de son avenir, il s'abandon- 
nait, attendait : il ne savait trop quoi, tout aussi bien 
une illumination de génie qui le nimbât d'une gloire, 
qu'un ordre de sa famille 1 exilant à jamais dans les 
limbes de la province. Dans cette attente, ses Zig-- 
zags (Tivrogne ne faisaient pas grand chemin. L'inspi- 
ration était rare, aussi rare que le travail. D'ailleurs, 
sur le thème choisi, l'imitation était assez difficile, les 
modèles n'abondant pas. Tatave, dont une délicatesse 
distinguée faisait toute l'originalité, n'était, ce mai- 
gre lot mis à part, qu'un de ces nombreux talents 
qui vivotent des miettes des grandes œuvres, qui 
appuient là oîi les maîtres ont glissé, qui développent 
ce qu'ils ont indiqué, qui font leur passion d'un de 
leurs caprices ; parfois, c'est vrai, avec une virtuo- 
sité telle qu'on suppose de Taisance à ces parasi- 
tismes, qu'on les croit assez riches pour payer leur 
écot au pique-nique de la gloire. Pourtant, cette 
piraterie décente, si elle trompe le gros public, n'é- 
chappe pas au monde artiste ; Tatave en avait fait 
l'expérience à ses dépens. Son ancien clan, le clan 
du Saint-Louis^ composé de débutants désabusés, 
ironiques et mélancoliques, résignés à la bourgeoisie 
ou à la bohème, l'avait en effet puni des quelques 
accès de vanité, des quelques air importants 
qui l'avaient pris immédiatement après la publica- 



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LE boul' migh' 39 

tion des Herbes folles en étiguetant chacune des 
pièces du volume des mentions: prairie Lamartine, 
pampa Leconte de Lisle, forêt vierge Hugo, jardin 
anglais Coppée, serre Banville, terreau Baudelaire, 
cours Musset, etc. A la suite de cette fumisterie cri- 
tique, Tatave, sans se fâcher, très décemment, en 
garçon de tenue, un peu tous les jours, avait même 
lâché le clan. Mais, voulant dans son nouveau volume 
faire œuvre personnelle, puiser à même Fivrogne- 
rie, il n'avait pas renoncé à la vadrouille et s'était 
mis à la suite du michelin alors en vue. Tralala. 

L'éteignement de ses ambitions lui avait fait des- 
cendre comme un froid au cœur, lui avait donné le 
désir d'un foyer où le réchauffer. L'indifférence de 
fond des camaraderies, Téloignement des affections 
de famille, l'effarement d'être seul dans l'immensité 
de Paris le prédisposaient aussi, ainsi que tous les 
faibles, à la tentation de l'amour. Joli garçon, les 
conquêtes ne lui manquaient pas. Mais quoi ! c'étaient 
des grues qui n'avaient pas le luxe de se payer des 
passions, qui le gobaient de temps à autre, quand 
elles avaient le loyer payé et de belles frusques sur 
le dos. Desbonnes filles, sansdoute, jolies, élégantes, 
désirables, mais des filles I Avec elles, impossible de 
pousser l'illusion bien loin. Il eût été honteux de 
leur livrer tout son cœur, cru ridicule d'idéaliser 



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40 LE boul' mich' 

leur amour, de leur donner plus qu'il ne recevait, de 
s'attacher à ces jolis papillons à poudre de riz dont 
il savait la fatale et prochaine métamorphose. En 
somme, son idéal bourgeois, qui ne lui aurait pas 
interdit d'aimer une épouse, ne lui permettait d'aimer 
qu'une femme toute à lui. 

Dans de telles conditions, un collage avec Floflo 
n'était pas fait pour Teffrayer. Outre que la pierreuse 
était charmante, elle était neuve, ou à peu près. 
C'était un fruit picoré des moineaux, sali de quel- 
ques bavures de chenilles, mais oîi personne n'avait 
mordu à même. Cejle-là, au moins, l'aimerait, l'ado- 
rerait, l'admirerait, le cajolerait, lui serait dévouée et 
reconnaissante. Us vivraient, seuls à seuls, dans un 
coin, loin des soûleries, loin des tumultes, comme 
des amoureux de roman, dans la douceur d'une ten- 
dresse réciproque, dans le charme d'un amour jeune. 
A celle-là, il pourrait balbutier toutes les niaiseries 
qu'il avait sur le cœur, tous les lieux communs de la 
passion qu'il était obligé de contenir avec les grues, 
par crainte de leurs indiscrétions et de la blague 
des camarades. Avec Floflo, il pourrait aimer et 
être aimé comme on aime et comme on est aimé, 
bêtement. 



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LE boul' migh' 41 



xm 

Quoique grisée par les sentimentalités des feuil- 
letons, quoique gangrenée par les corruptions de 
l'atelier, Floflo avait été préservée d'une défloration 
précoce par la peur des sévérités de sa mère. Mais, à 
seize ans, quand elle s'était vue grande et jolie fille, 
elle avait quitté sa famille pour un vague apprenti 
bijoutier, un j'eune garçon louche qui n'avait pas 
tardé à vivre de ses grâces. Bien que ce trafic lui fût 
une corvée répugnante, comme'elle était prévue, et, 
dans son milieu faubourien, normale, Floflo s'y était 
vaillamment soumise, jusqu'au jour où le bruit des 
bonnes affaires qui s'y faisaient décidait son dos vert 
à venir faire bouillir la marmite au Boul' Mich'. Ce 
transplantement réveillait en la pierreuse la grisette, 
en la dépravée des bastringues et de l'atelier la 
rêveuse romantique des feuilletons et des théâtres 
de drame. Le Boul' Mich', le quartier latin, c'était la 
patrie rose des amours, le nid des baisers et des 
rires ; c'était l'étudiant, le Roméo né des grisettes, 
l'amoureux rêvé, l'idéal vivant ; c'était l'amour dans 
la joie et sans la honte, la vie sans tracas et dans le' 
bien-être, la âatisfaclion de ses rêves de jeune fille 



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42 LE boul' mich' 

dans rassouvîssement de ses appétits naissants de 
fille ; c^était le cœur et le ventre pleins, Tamoureux 
joli et la robe fraîche. 

Du coup, elle s*était rebellée, avait carrément re- 
fusé le turbin, renversé la marmite et, naïvement, 
couru le boulevard Saint-Michel à la recherche d'un 
amoureux. Malheureusement, sa mise éreinlée de 
rouleuse, les usures de son jersey, les avachisse- 
ments de ses bottines lui avaient beaucoup nui, et 
comme elle ne voulait pas s^offrir au premier pas- 
sant venu sur l'asphalte du Boul' Mich', force lui 
avait été, pour ne pas crever la faim, d'aller faire le 
quart aux alentours des Halles. Chariot, aussi dépe- 
naillé qu'elle, avait essayé de l'attendrir, de la rai- 
sonner, tenté de la battre, sans aucun résultat. Et 
c'était alors que, sur le conseil de ses confrères qui 
s'imposent aux pauvres filles novices par la menace 
de la police*ou l'a^urance de sa complicité, il l'avait 
dénoncée aux mœurs. 

Floflo avait été tout de suite folle de Tatave, un 
poète, une sorte d'étudiant supérieur; elle était ravie 
non seulement de sa beauté, mais de la finesse de 
sa peau, de la blancheur de ses mains, de la dou- 
ceur de ses manières, du moelleux de ses caresses, 
de la politesse de son langage, de l'élégance de sa 
compagnie, de la distinction de son nom. Octave 



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LE BOUL* MICH' 43 

était Tamant de ses rêves d'amour, mais plus beau 
qu'elle ne Tavait imaginé, plus beau que les héros 
illustrés des livraisons à dix centimes, plus beau que 
les jeunes premiers du théâtre Beaumarchais, Pour 
tout dire, son idéal en mieux. 



XIY 



Tatave avait les formes rondes, les traits réguliers, 
la physionomie avenante, souriante, banalement 
heureuse. Même les rougeurs de ses pommettes pa- 
reilles à des feuilles de rose, son teint blanc et lui- 
sant qu'on' eût dit stuqué, la soie envolée du collier 
de sa barbe et des ailes de ses moustaches, le regard 
doux et vague, quasiment mou, de ses grands yeux 
bleus saillants, son front élevé et poli, sans protubé- 
rances ni rides, ses lèvres minces, ses cheveux abon- 
dants rejetés en arrière, lui donnaient un peu la tête 
endiipanchée, bourgeoisement embellie, d'un héros 
sympathique de musée de cire. A la ville, avec sa 
redingote serrée à la taille, son chapeau de soie à 
bords plats et sa chevelure débordante, il rappelait 
les jeunes amoureux de Tony Johannot, évoquait 
l'étudiant de 1840. 



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44 LE boul' migh' 

Floflo avait la taille fine et ronde, les traits me- 
nus, la figure mignonnement grassouillette des 
jeunes faubouriennes ; et aussi leur crâne caracté- 
ristique, énorme et comme enflé, qui semble fait à 
souhait pour le cancan des caprices, pour le chahut 
des chimères. Ses cheveux, d'un châtain lustré, peu 
abondants mais bien répandus, tombaient sur le dos 
en queue de vache, et sur le front, dont ils cachaient 
mtelligemiiient la bombure, comme les dents d'un 
peigne rond. Ses yeux d'un gris bleu, très grands, 
très mobiles, voilés de longs cils ainsi que de ri- 
deaux propices, étaient les réflecteurs nécessaires 
des multiples fantaisies de sa cervelle inéquilibrée. 
Par contre, le bas de la face marquait par les dents 
bien rangées, par les lèvres maigres et serrées, par 
le menton gras et tant soit peu engaloché, l'entête- 
ment et l'appétit. Pour un observateur, Floflo était 
l'un des produits les plus réussis de ces filles pari- 
siennes à la fois envolées, capricieuses, entêtées, va- 
niteuses, goulues, taquinantes; personnelles, tou- 
jours à s'admirer dans les glaces, à se tapoter les 
jupes, à se parfaire la coiffure, à fureter, à question- 
ner, à occuper tout le monde de leur amour-propre, 
à lanciner leurs amants des coups d'épingles de leurs 
malices, à leur crever le cœur comme un ventre de 
joujou. Elle avait dû être de ces gamines qu'on voit 



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■ llJJ i 



LE boul' mich' 45 

dans les rues suçant des sucres d'orge avec des airs 
vicieux, mordant dans une pomme comme dans du 
fruit défendu ; elle devait devenir de ces sphinges 
exquises et ignobles, rusées et stupides, changeantes 
et troubles, d'une invraisemblance et d'une fascina- 
tion de sirènes. 



XV 



— Ah ça ! c'est donc si charmant que ça, l'un 
à deux ? fit Tralala en pénétrant chez Tatave. 

Le poète logeait, au coin de la rue Gay-Lussac et 
dti boulevard Saint-Michel, dans un hôtel confortable 
et bien tenu. Sa chambre, au cinquième, était petite 
et, partant, logiquement meublée de l'indispensa- 
ble : un lit, une armoire à glace, un secrétaire, un 
guéridon, un fauteuil, deux chaises. Cirée tous les 
matins, tapissée tous les deux ans, elle ne rappelait 
le navrant garni classique que par sa pendule dorée 
qui n'allait pas. Durant l'été, son balcon, d'oîi Ton 
avait vue sur le carrefour Médicis et un coin du 
Luxembourg, en faisait un observatoire agréable. 

— Ma foi, ce n'est pas torturant, répondit Ta- 
tave. Puis, moi, j'ai à piocher et je m'entraîne. Et 
toi? tu vas ? 

3. 



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46 LE boul' mich* 

— Pas mal. Et à Nice. Je pars ce soir. Si tu veux 
dîner avec moi ? 

— Ohl merci, fit vivement Floflo! Nous aimons 
mieux ne pas sortir. 

— Toi, lu as encore peur de la police.... Ne rou- 
gis pas! C'est bien naturel. Mais rien à craindre 
maintenant que te voilà honnête femme. 

— Autant que je le puis, fit-elle sèchement. 

— Je t'avouerai que ça m^étonne un peu. A 
première vue, Ton ne t'aurait pas crue si com- 
mune. 

— Alors, c'est commun, l'honnêteté? 

— Vulgaire, si tu préfères. Eh! sans doute, c'est 
vulgaire, l'écumage 'du pot-au-feu, le torchage du 
bébé, le dorlotage de l'amant! Les femmes de 
l'élite, les grues de haut vol 

— Dont je ne suis pas ? 
. — Je le crains. 

— Un petit malheur ! 

— Eh ! ma petite ! n'en est pas qui veut ! 

— Comme ça, vous me méprisez ? 

— Non, non ! quoique à vrai dire, si tu ne te crois 
pas taillée pour être fille, je ne te crois pas taillée 
pour être mère. Tu ne serais que de la troisième 
catégorie — 

— Quel est ton classement? demanda Tatave. 



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ilL.JI|-l.JJll.iiw.il 



LE BOUL* MIOH' 47 

— Les courtisanes, les mères, les amantes, les 
vierges- Il y a aussi les hybrides, plusieurs catégo- 
ries d'hybrides ; entre autres la Parisienne : à peine 
fille, à peine mère, à peine amante, à peine vierge. 
Tâche de ne pas en être^ ma petite!... Sur ce, 
souhaitez-moi bon voyage. 

— A propos, fit Tatave, comme Tralala sortait^ 
ton voyage, une occasion pour lire mon bouquin. H 
t'aidera à pioncer en route. 

— Donne 1 Seulement, s'il m'endort, je te l'avoue- 
rai. 

♦ 

XVI 

— Tu sais, il est par trop dégoûtant à la fin ! fit 
Floflo, Tralala parti. 

Flôflo, en dépit du service que le vadrouilleur lui 
avait rendu, avait tout de suite haï Tralala, d'instinct, 
comme un ennemi né, aussi naturellement qu'elle 
avait aimé Tatave. Elle l'avait haï pour son mépris 
des femmes, pour sa négation de l'amour, pour ses 
apologies de la prostitution et de la débauche, pour 
le peu de cas qu'il faisait de l'honnêteté, pour sa 
beauté qui, bien que toute différente des modèles 
chromolithographiques, lui tumultuait les sens, 



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48 LE boul' migh' 

l'émouvait d'imprévus lancinements de désir ; elle 
l'avait haï pour sa 'blague, son rire, son esprit, sa 
crudité d'expressions, son audace d'analyse, pour 
sa connaissance du cœur féminin, pour les défail- 
lances qu'il prédisait, pour les hontes inavouées 
qu'il découvrait sous les hypocrisies des conventions 
et des poses ; elle l'avait haï pour l'influence qu'il 
paraissait avoir sur Tatave, pour la supériorité qu'il 
montrait sur le poète, pour le bonheur de sa vie 
si en dehors de la conception qu'elle avait du 
bonheur ; elle l'avait haï, parce qu'à son sens, il re- 
présentait la prose, le cynisme, le scepticisme, 
parce qu'il était l'antithèse de son idéal, le mau- 
vais ange de son rêve d'ivresse, l'antéchrist de ses 
religions de grisetfe. D'ailleurs, Tralala réunissait 
deux qualités bien faites pour exaspérer une antipa- 
thie de femme : la bonté qui ne donne pas de raison 
avouable à la haine et la force qui ne laisse pas de 
prise à la vengeance. Tout d'abord, Floflo avait dû 
se contenir par respect pour les devoirs de la recon- 
naissance. « Mais, puisqu'il renouvelait ses abomi- 
nables conseils, elle se jugeait dégagée. Il l'avait 
sauvée des mœurs, soit ! mais il avait voulu la sépa- 
rer de son amant, la rejeter au trottoir : ils étaient 
quittes. Maintenant, s'il offrait la bataille, elle l'ac- 
cepterait, tant pis ! » 



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LE boul' migh* 49 

XVII 

— Et mes Herbes folles, comment les trouves-tu? 

— Pas assez folles, peut-être. 

— Ton avis, là, sérieusement, franchement. 

— £h bien ! des pièces, des morceaux, le bario- 
lage d'un habit d'arlequin... mais, voilà, point 
d'habit... Nulle cohésion, nulle unité, nul ensem- 
ble. A ce point de vue, le titre est heureux. Carda- 
mines et asclépiades, coquelicots et bluets, hélian^ 
thèmes et orobannhes, le plantain et la mâche, les 
fleurs de toutes les saisons, les plantes de tous les 
climats éclatent pêle-mêle, dans une jachère si 
étrange qu'elle fait rêver d'un herbier, et sans don- 
ner à L'œil la joie d'un bout de nappe de prairie... 
Après ça, de la distinction, de la grâce, du bon 
goût. Mais pas d'élan, pas de fougue, pas de pas- 
sion... 

— Pas de passion I... Et Floflo s'emparait du vo- 
lume, le feuilletait d'un doigt fiévreux, puis, brus- 
quement, le fichait sous le nez de Tralala... Et 
ça? 

— Le premier baiser. 

— Oui, le premier baiser! Et, mise en rage par 



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#80 LE boul' migh' 

« 

le calme du vadrouilleur, elle se mettait à déclamer 
d'un ton exalté : 



Oh I le premier baiser dont on flambe la femme ! 
La révolte du corps qui nous fait, haletants, • 
Nous jeter sur sa bouche ainsi que des Satans 
Sur le trône où Dieu règne auréolé de flamme ! 

Oh I ce premier baiser qui proclame, orgueilleux, 
Que l'homme sous le joug est fait pour être maître ! 
Ce premier baiser, quand sa brûlure pénètre 
La lèvre aimante, forge un aimant merveilleux, 

Qui, plus que les contrats, les chaînes, les promesses, 

Nous lie à tout jamais. Par lui, l'âme et le corps, 

Ces frères ennemis, cessant leurs désaccords^ 

N'ont plus qu'un môme culte aux troublantes kermesses. 

m 

La pièce dite, elle faisait triomphalement : 

— Si ce n'est pas de la passion, ça ! qu'est-ce 
que c'est ? 

— Des mots I C'est baiser, c'est flamme, c'est 
flambe, c'est lèvre : des mots. Des mots qui ont 
fait la popularité de Musset auprès des grisettes ; 
des mots qu'emploie la passion, ce qui ne veut pas 
dire qu'ils l'expriment. Pas autre chose. Pardi! 
quand tu lis ça, toi, yeux flamboyants, lèvres tres- 
saillantes, certes oui, ça empoigne. Tu sens le 
baiser et tu le rends. Parfait! et je crie mon bravo 



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LE boul' migh' 51 

à l'actrice. Mais je demande autre chose à Fauteur, 
surtout s'il a de jolies moustaches, qu'émouvoir sa 
maîtresse. Voici par exemple un débiteur dans 
l'antichambre d'un créancier. Il vient demander un 
renouvellement et rêve de faillite. Ce bouquin lui 
tombe sous la main ; il l'ouvre par contenance, 
pour user le temps, le parcourt machinalement. 
Eh bien I crois-tu qu'il arrête sa pensée, fixe son 
attention, fasse battre son cœur? crois-tu qu'il lui 
fasse oublier ses angoisses, qu'il ramène l'homme 
dans le commerçant, qu'il intéresse ce misérable 
aux joies ou aux malheurs d'autrui ? le crois-tu ? ' 
Tiens, ce volume, je l'ai lu en allant à Nice. Kh 
bien ! au sortir de Paris, à neuf heures du soir, 
alors que je n'avais pas sommeil, il ne m'a pas en- 
dormi, mais, à Saint-Germain-les-Fossés, quand 
l'envie de pioncer m'est venue, il ne m'a pas 
davantage tenu éveillé. Eh bien ! c'est ça, toute ma 
critique... Quoi encore ? voyons ! Ahl II ne donne 
pas du tout l'impression d'un livre de débutant. On 
croirait plutôt la petite monnaie d'un vieil auteur. 
On n'y trouve ni les emballements; ni les ambitions, 
ni les inexpériences, ni les défaiflances de la jeu- 
nesse. Les sujets, indiqués plutôt que traités, 
précautionneusement courts d'haleine, n'en disant 
jamais trop, et souvent pas assez, font pensera des 



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52 LE boul' migh' 

ébauches qui seraient iînochées . Pas un dont ton 
amour-propre ait à rougir jamais ; pas un non plus 
dont ton orgueil puisse un jour se glorifier. Ton 
volume, mon Dieu ! c'est le volume de tous les 
rimeurs cïk présent; le volume d'un élève au cou- 
rant des trucs des maîtres ; le volume d'un fort en 
thèmes poétiques; une médiocrilé d'après des 
chefs-d'œuvres ; des odelettes qui ont le bon goût 
de ne pas nous la faire au lyrisme ; des sonnets qui 
ont le mérite de n'être pas de longs poèmes ; des 
mots rares et précieux pailletant les canevas des 
idées banales ; des rimes riches carillonnant haut 
pour ne pas permettre d'entendre la mendicité de 
la pensée... Ton volume, tiens, c'est l'élégance d'un 
esprit bien mis : j'aurais mieux aimé le débraillé d'un 
génie inculte. 



XVIII 



En ce réquisitoire, Floflo vit l'attaque désirée. 
« Ah ! Tralala éreintait son poète ! Eh bien, soit ! 
guerre pour guerre ! » Et Tatave, étant descendu 
pour aller commander à déjeuner, elle en profita 
pour prendre l'offensive à son tour. 



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LE boul' migh' 53 

— Mon cher ami, fit-elle calmement, permet- 
tez-moi, pendant qu'Octave n'est pas là, une qmes- 
tïon à son sujet. Est-ce qu'il est riche? 

— Tiens, tiens ! 

— Ne triomphez pas I et répondez. 

— Dame ! je ne sais pas au juste. 

— Enfin, que reçoit-il par mois, environ? 

— Oh ! de quatre à cinq cents francs. Mettons, 
avec la gratte des vacances et des anniversaires, six 
cents, maximum. 

— Est-ce assez quand on a une femme ? 

— Tout juste. Encore faut-il qu'elle soit éco- 
nome, rangée, taupinière. 

— Je vous demandais ça pour me comporter en 
conséquence. Eh bien! puisqu'il n'est pas riche de 
trop, je vais le pousser à l'économie, à la vie d'inté- 
rieur, sans compter que je vais travailler, moi... 
Yous souriez. Eh bien! vous verrez... Et savez- 
vous ce que vous feriez, vous, si vous étiez un véri- 
table ami : vous viendriez le voir ici, seulement de 
temps à autre ; vous ne l'entraîneriez plus à vadroui^ 
1er, à boire, à blaguer, à flâner; vous le laisseriez se 
recueillir, prendre des forces dans le travail et la 
retraite, réussir ses Zigzags d'ivrogne puisque vous 
prétendez qu'il a raté les Herbes folles. Mon Dieu ! 
c'est très délicat ce que jeifous dis là, et il me faut 



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54 LE boul' migh' 

aimer Octave comme je l'aime pour Toser. Mais, 
quelque faibles, quelque récents que soient mes 
droits, ils existent, vous en conviendrez. Et puis, je 
suis sûre qu'au fond vous m'approuvez... Bien en- 
tendu, pas un mot de cette confidence à Octave. Il 
est bon qu'il reste dans ses nuages et que de mes- 
quines préoccupations d'argent ne le troublent pas. Il 
ne faut pas qu'il croie devoir s'enfermer par écono- 
mie. Ça le révolterait, le pousserait à des emprunts, 
à des folies. Et je ne veux pas "qu'il en fasse... 
Ainsi, conclut-elle, entendant remonter son amant, 
vpus venez moins souvent, c'est entendu? Vous... 

— • Entendu, et compris, fit Tralala avec un sou- 
rire indiquant qu'il n'était point dupe. 

Puis, loyalement, sans tenir compte de l'anti- 
pathie qu'il savait en elle, dans un besoin de justice, 
dans un emballement d'admiration, il lui cria : 

— Eh bien ! tu sais, toi ? tu n'es pas tout de 
même si bête que tu en as l'air. 

Et, Tatave étant rentré à ce moment, il re- 
prit : 

— Je viens de causer avec ta femme. Elle est 
épatante, mon cher, épatante. Je ne sais trop ce 
qu'elle m'a dit. C'était n'importe quoi. Mais comme 
elle me l'a dit ! Tiens, dans le ton. 

— N'est-ce pas que je4'ai bien formée ? 



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LE boul' migh' 55 

Sans entendre cette prétention naïve, Tralala, 
emballé, continua : 

— Vrai, ça me renverse toujours, la facilité 
d'assimilation des femmes! Enfin, toi ou moi, nous 
sommes, je suppose, nommés Rothschilds ; il nou3 
faudra bien six mois pour nous faire à nos privilèges 
de rois modernes. Néron, Caligula, des génies, des 
produits de races cardinales, ont mis des deux ans à 
posséder leur métier de broyeurs de peuples ; 
Louis XIV, un joli talent, y a mis un demi-siècle. 
Eh bien ! vois les femmes maintenant : Catherine de 
Russie, une bergère, Jeanne d'Arc, une palefrenière, 
Madame Dubarry, une modiste! Du coup, sans 
transition,, elles sont à leurs rôles d'impératrice, 
d'héroïne, de favorite. Je dis à leurs rôles, remar- 
que. Car voici où revient l'infériorité féminine. Un 
monsieur qui a été roi, le reste, détrôné. Une 
femme, elle, descend d'un trône comme d'un tré- 
teau quelconque et redevient n'importe quoi. La 
Dubarry a piteusement fini devant l'échafaud. Une 
autre bizarrerie à leur désavantage, c'est qu'en 
plein triomphe, dans les feux de Bengale de la 
gloire, les parvenues sont prises de revenez-y de 
grisettes, de fringales de gardeuses de dindons. Ici, 
doit intervenir l'anecdote de rigueur que, toujours 
pour me conformer à l'usage, je vais être obligé 



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86 LE boul' migh' . 

d'inventer... Après la levée du siège d'Orléans» 
quand Jeanne d'Arc vint au-devant de Charles VII, 
Théroïne mit pied à terre dès qu'elle aperçut le 
cortège royal; puis, très inopinément, juste au 
moment oîi, dans les acclamations et les fanfares, 
paraissait le roi, ôta son casque, afin, supposa-t-on, 
de haranguer plus librement son souverain. Mais 
quelle ne fut pas la stupéfaction de l'armée et de la 
cour quand on vit la sainte de la patrie, redevenue 
la palefrenière lorraine, tendre ce casque, qu'avait 
glorieusement entaillé l'épée du vaillant Talbot, aux 
crottes qui tombaient, lentement, une à une, ainsi 
que des pièces précieuses, du cul de sa monture ! 

— C'est du propre que vous bavez là ! . fit Floflo 
indignée. 

— Oh! je le savais bien, s'écria Tralala triom- 
phant, qu elle remonterait, ta bêtise ! 



XIX 



Tatave et Floflo vivaient ensemble depuis deux 
semaines sans qu'on eût abordé la queslion du vivre. 
Décemment, ils ne pouvaient mêler la prose à la 
poésie, les soucis du ventre aux rassasiements du 



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LE boul' migh' , 57 

cœur, les additions aux extases. Cependant, Tralala 
écarté sous prétexte d'économie, Floflo, qui avait 
dû se requinquer des bottines au chapeau, se sur- 
prit à penser que c'était une ressource de moins en 
cas de dêche et, profitant de ce qu'elle était tombée 
dans la prose jusqu'aux comptes, elle demanda à 
.son amant ce qu'il lui restait d'argent. 

— Un louis, guère plus, répondit Tatave. 

— Pour dix jours, ce serait du luxe si Ton \ivait 
d'amour et d'eau fraîche, fit-elle gaiement. Mais 
voilà, l'amour, ça creuse, comme dirait cet affreux 
Tralala... Allons, il faut que je pense à m'occuper. 

— Bah! nous dépenserons moins le mois pro- 
chain. Et, pour celui-ci, j'ai encore ma montre, et 
ma tante. 

— Qu'importe ! je veux être une honnête fille pour 
de bon. J'entends n'être à ta charge que le moins 
possible. J'ai ma fierté. 

Au vrai, le travail ne lui allait guère et, jamais, 
elle n'avait été vaillante. Même, elle trouvait in- 
juste de fabriquer les parures pour lesquelles elle 
se sentait faite. Mais, exaltée par son caprice de 
vertu, engagée par sa fière déclaration d'honnêteté, 
elle eut la vanité d'épouser son nouveau rôle jus- 
qu'en ses rancœurs et, sans tenir compte des protes- 
tations de Tatave, sortit chercher de l'ouvrage. Deux 



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S8 • LE boul' migh' 

heures après elle rentrait radieuse, avec une com- 
mande. « Quel bonheur! ils travailleraient l'un 
près de l'autre, s'encourageant par la réciprocité de 
rexemple, se récompensant par les douceurs des 
baisers. » Elle regrettait maintenant d'avoir si com- 
plètement congédié Tralala. « Que pourrait-il bien 
trouver à railler? JE t comme il serait jaloux du bon- 
heur d'Octave! » L'envie la prenait parfois de le 
convoquer extraordinairement à un si beau spec- 
tacle. 



XX 



Le spectacle était joli. 

Après d'interminables duos où la mélodie continue 
des banalités amoureuses se renforçait de l'accom- 
pagnement harmonique des baisers, après des pa- 
quets de cigarettes fumées à deux et dont leurs rêve- 
ries suivaient les déroulements de voiles bleutés, 
brusquement, ils couraient s'asseoir, la grisette à 
son guéridon, le poète à son secrétaire. Mais lui, le 
cerveau vide, se levait bientôt disant « qu'il avait le 
cœur trop plein d'elle pour penser à des poésies dont 
elle n'était pas l'unique inspiratrice, que l'amour 



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LE boul' migh' 59 

était le seul labeur dont il se sentît capable. » Et il 
la priait longuement, en des marmottements de ten- 
dresses, de se laisser embrasser, encore une fois. 
« Une fois, elle voulait bien, mais rien qu'une. Après, 
il s'en irait dans son coin travailler ou non, peu lui 
importait, pourvu qu'il la laissât à sa besogne. » Le 
baiser accordé, il restait à ses côtés, debout, regar- 
dait, essayait de s'intéresser à l'ouvrage qu'elle 
tenait, s'initiait aux entre-deux, puis, soudainement, 
h la vue de son cou ployé où voletaient, rebelles, 
quelques fins cheveux d'or pâle, se penchait et bai- 
sait, à la dérobée, la nuque tentatrice. Elle, bien 
qu'intérieurement ravie, se retournait, montrant une 
moue méchante. Mais lui, balbutiant des paroles de. 
contrition, implorait la grâce ineffable d'apaiser la 
colère de ces lèvres aimées. Et la moue se fondait en 
un sourire,^ qui, à son tour, appelait le baiser. 
« Maintenant, par exemple, il ne l'embrasserait que 
le corsage qu'elle tenait fini. Pour s'occuper, mon- 
sieur le poète allait rimer un sonnet en l'honneur de 
sa dame. » A peine les rimes des quatrains assem- 
blées, il venait demander un encouragement. Mais le 
corsage n'étant pas terminé, il devait attendre. A son 
tour, il faisait la naoue, se couchait par terre à ses 
pieds, roulait jusqu'à la cheminée dont nerveusement 
il tisonnait le feu. Elle, en dessous, le guignait, les 



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f 



60 • LE boul' migh' 

yeux pleins d'éclairs et malignement souriante . Alors , 
tant pis ! il n'y tenait plus, d'un bond était sur ses 
lèvres, quoi qu'elle fît pour les défendre, prétendant 
qu'elle avait commencé, cette fois. « Eh bien, oui I 
c'était vrai. Mais ça ne serait pas arrivé s'il n'avait 
pas été là, accroupi vilement comme un mendiant à 
la porte d'un riche . On finit par donner aux importuns . 
Par exemple ! il allait la laisser tranquille ou elle se 
fâcherait pour de bon. Et lui aussi allait s'atteler à 
sa besogne. C'était honteux de voir un si grand gar- 
çon désœuvré, tout à des besoins d'enfant, dédai- 
gneux de ses devoirs d'homme, quérùandant des 
friandises au lieu de gagner son pain, déméritant 
l'amour sans mériter la gloire. » Ainsi réprimandé, 
il allait jusqu'à ses papiers, les furetait, ouvrait un 
livre, puis revenait tourner autour d'elle. Et l'adora- 
ble manège de tout à l'heure de recommencer 
encore, et dix fois, et cent fois, et toujours. 



XXI 



Quand le louis fut épuisé, au bout de trois jours, 
Floflo pouvait bien avoir gagné de quatre à cinq francs . 
Tatave, qui, en garçon rangé et prudent, n'avait 



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LE boul' migh' 64 

VcBÎl nulle part et répugnait à se le faire ouvrir, dut 
songer à ses expédients ordinaires : Temprunt ou le 
clou, et parla d'aller toper Tralala. Mais Floflo fit la 
moue. « Il ne venait plus les voir et faisait bien. Il 
croirait qu'on avait besoin de lui et s'imposerait. Jl 
vulgariserait leur belle vie par ses farces. Mieux 
valait s'adresser à d'autres. » 

— A d'autres, fit Tatave, un dix-neuf, c'est risqué. 
J'aime mieux recourir à ma tante. 

Comme il s'habillait pour sortir, on sonna violem- 
ment. 

— Tiens, c'est toi ! fit-il froidement au visiteur, 
un garçon brun et poilu, épais et court. 

— Oui, moi. — Madame, j'ai l'honneur de vous 
saluer — Et, à toi je te félicite, heureux gredin I 

— Que caches-tu derrière ton dos ? 

— Vois ! répondit le jeune homme en démasquant 
un superbe bouquet. C'est la Saint-Octave demain. Et 
je te la souhaite. 

— Merciy mon cher ! 

— Monsieur, je devrais vous en vouloir de m'avoir 
devancée, dit gentiment Floflo, mais je dois vous re- 
mercier. Grâce à vous, j'arriverai à temps. Figurez- 
vous que ce vilain ne m avait seulement pas mise en 



garde. 



Octave, présente-moi à madame. 



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62 LE boul' migh* 

— Raymond Sartignac, étudiant en médecine, un 
pays. 

— Un pays et un vieil ami... Tout à votre service, 
madame. Pardi, les amies de nos amis sont nos amies ! 
hé, hé !... Jeme disais aussi : Que devient-il, Octave? 
On ne l'aperçoit plus nulle part. Tout s'explique. 
Ah ! l'heureux garnement !... C'est que, voyez-vous, 
quoique j'aie l'air d'un ours, et un peu la chanson 
(c'est aussi mon pays^ Tours, hé ! hé !), eh bien j je 
suis un bon garçon tout de même. Et puis, voilà I 
Octave, moi, je l'aime, à lui... Et à son service de- 
puis ça jusqu'à ça, fit-il en brandissant deux gros 
poings qu'il ramena sur les poches de son gilet. 

— Mais alors,., insinua Floflo. 

— Vous êtes en dêche ? 

— Tu vois bien que non, dit précipitamment Ta- 
tave, à ma montre. 

— Si. Le silence de madame dit si... Tiens, voilà 
cinq louis, ce que j'ai sur moi. Et à ta disposition 
tant qu'il t'en faudra... Que voulez-vous, madame? 
le pays, c'est le pays ! J'en suis resté, moi : case voit, 
j'espère. Je ne suis pas devenu un parisien comme 
Octave. Lui, il s'en fiche un peu du pays, et des 
pays ! 

— Ah! permets.... 

— Et je comprends ça, pardi ! je le comprends. 



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LE boul' mich' 63 

J'en ferais tout autant si j'avais ton avenir, tes dons. 
Tu n'as pas à nous être reconnaissant de ce que tu es 
né sur la même garrigue que nous. Mais nous devons 
en être fiers, nous autres. Il y a de la gloriole dans le 
culte que nous avons de ta gloire.... 

— Ma gloire ! interrompit Tatave avec un sourire. 

— Eh oui ! ta gloire. Elle est petite encore, mais 
grandira ! 

— Car je suis presque Espagnol. 

— En attendant, tu n'es guère à plaindre.... Es 
poulido conmm!unsoou^ la pichoimello ! 3e dis, ma- 
dame, que vous êtes jolie comme un sou... Ahl 
tant pis ! je suis franc, moi I 

Et toute la soirée durant, avec des banalités, avec 
des brutalités, Avec des naïvetés, Sartignac fit sa 
cour au poétereau et, par ricochet, à sa maîtresse : 
une cour impudente et plate, une cour de paysan et 
d'hôteUer, une cour qui donnait des nausées, même 
à Tatave, et qui charma, conquit Floflo. 

— Celui-là, à la bonne heure ! dit-elle quand Fétu- 
diant les quitta. Il est rond ; il est bon enfant ; il a 
l'air d'un véritable ami. Il t'aime bien. Et puis, luî^ 
au moins, il t'appelle Octave ! 



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64 LE BOUL^ MIGH* 



XXII 



L'étudiant d'avant la guerre vivait au quartier latin 
dans un rêve romantique de générosité, d'héroïsme 
et de folie. Sa folie consistait à descendre dans la rue 
béret en tête et pipe en gueule ; sa générosité, à 
laisser, quand il retournait en province, deux ou trois 
cents francs de meubles à sa dernière maîtresse ; son 
héroïsme, à suivre les enterrements des gloires sus- 
pectes au pouvoir, à jeter des sous aux professeurs 
bien en cours, à faire des boucans d'écolier que l'au- 
torité méprisante réprimait par des jets de pompe. 
Ses études finies, son diplôme en poche, quand il 
devait vivre à son compte, quand il devenait un con- 
tribuable, un bonhomme établi, il se disait désillu- 
sionné, désabusé, mûri par l'expérience, et mettait au 
rencart, en même temps que ses bérets rutilants, ses 
opinions de jeunesse. L'émeutier pour rire faisait 
place au conservateur féroce. Le bourgeois qu'il était 
quittait son déguisement de poète ou d'apôtre et re- 
vêlait, avec la redingote correcte, le prosaïsme, l'étroi- 
tesse, la vilenie des opinions de sa classe^ 

L'étudiant d'aujourd'hui arrive à Paris, tel que 



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65 

celui d'autrefois ; mais les conditions de sa vie parti- 
culière et de la vie générale n'étant plus les mêmes, 
cette méprisable singerie de la folie, de l'héroïsme, 
de la générosité, lui est épargnée, La vie prodigieuse- 
ment renchérie ne permet plus aux fournisseurs les 
grands crédits de jadis, que soldaitla dot ; elle impose, 
pour faire figure dans les brasseries, pour parader dans 
les vadrouilles, des pensions mensuelles d'au moins 
vingt-cinq louis, alors que le mois normal, qui est 
de deux à trois cents francs, suffit à peine à la nour- 
riture, aux mazagraps du matin et du soir, à la tenue 
devenue coûteuse. Les grisettes d'antan, des grues 
déguisées, sont des grues affichées et s'appellent des 
vadrouilleuses. Qu'on les paie ou non, il est convenu 
qu'on doit les payer ; tandis que, même en les entre- 
tenant, il était admis qu'on ne payait pas les grisettes. 
La prétendue communauté d'intérêts de la bourgeoi- 
sie pseudo libérale et du peuple était, malgré Juin 
et à cause de Décembre, une balançoire incontestée, 
au moins par les bourgeois. Après la semaine de 
Mai, après l'avènement direct du tiers-état au pou- 
voir, cela est devenu difficile à croire, même aux 
ouvriers. Notre époque, si elle.n'a pas encore la reli- 
gion intime du vrai, en a le culte apparent. Les der- 
niers romantiques de l'art et les derniers empiriques 
de la politique ne se disent-ils pas des naturalistes 

4, 

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"66 LE boul' migh' 

et des opportunistes ! Il devient par suite difficile 
aux générations nouvelles de s'obstiner dans les 
vieilles attitudes héroïques, démodées au point de ne 
plus seulement exciter Tenvie d'une galerie de cali- 
cots, et force est presque au jeune bourgeois qui 
vient faire ses études en vertu de ses renies d'adopter 
du coup les idées de sa classe et les mœurs de toute 
sa vie. De là, Ja disparition, à peu près complète, du 
quartier des écoles, de l'étudiant de convention ; de 
là son remplacement par un petit rentier^ par un 
provincial étroit, par un écolier, mûr. De là aussi, 
dans l'ancien quartier latin, devenu un simple quar- 
tier de Paris, Téclosion, pour les besoins de l'élite 
de la population des écoles, du Boul' Mich'. Mais ce 
nouveau petit monde n'est pour les vulgaires encartés 
des Facultés qu'un coin de joie, à peu près ce qu'est 
le Boulevard pour les étrangers. De même, en effet, 
que le Boulevard, ses filles et ses restaurants de nuit 
à part, reste fermé au cosmopolitisme viveur, le 
Bour Mich' reste inconnu, hormis dans ses vadrouil- 
leuses et ses brasseries, aux émigrants provisoires 
de tous les Landerneaus de France. 

Si l'étudiant ignore le Boul' Mich' au milieu du- 
quel il vivote, à fortiori, peut-on penser, le Boulevard, 
les faubourgs et tous les autres mondes parisiens. 
Ce serait même à croire qu'il met de la vanité pro- 



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LE boul' migh' 67 

vinciale à ignorer Paris si, dans son horreur de bête 
à passer Teau et sa répugnance à voir, entendre et 
s'émouvoir, l'on ne découvrait la peur de s'instruire 
par le contact des foules et le canal des sens, une 
peur très caractéristique de l'étudiant dont l'horreur 
pour le savoir dépasse toute imagination. A juger de 
sa haine farouche pour la science, on dirait qu'il se 
rend compte de son impropriété à la servir, qu'il 
raille l'aveuglement de la fortune qui l'en a fait le 
prêtre inconvaincu. Outre qu'il est toujours à crier 
contre les difficultés, des examens et les sévérités 
des professeurs, il s'impose pour règle de ne jamais 
rien apprendre en dehors des matières indiquées 
dans les programmes. Sa spécialité à part, et encore ! 
son ignorance est invraisemblable, stupéfiante, com- 
parable seulement à celle d'un illettré, n'a d'égale 
que sa cuistrerie, une autre de ses caractéristiques^ 
et la plus légitime ; car si tous les écoliers sont un 
peu cuistres, il est logique que l'étudiant le soit 
beaucoup, lui qui n'est autre chose qu'un écolier 
vétéran. Aussi, la spécialisation et, partant, l'in- 
suffisance du savoir, la croyance absolue aux choses 
apprises, le respect des autorités décrépites, la reli- 
gion des lieux communs, le[mépris des connaissances 
nouvelles, la tendance à juger de ce qu'on ignore 
par ce que l'on sait, tous les ridicules du pédantisme 



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68 LE boul' migh' 

et de l'outrecuidance, Tétudiant les possède-t-îl 
mieux qu'un maître d'école. En philosophie, en mo- 
rale, il sait ce qu'il a retenu du bachot et s'en tient 
là. Au fond, il a, jusqu'à la première fluxion de 
poitrine, la philosophie du je m'en fiche et, jusqu'à 
ce qu'elle le contrarie, la morale de tout le monde et 
de la loi. En politique, il s'en lient aux opinions de 
son père ou, préférablement, de son école. Fait-il 
son droit, il se dit monarchiste. Fait-il sa médecine, 
il se croit républicain. En ce dernier cas, il est aussi 
anticlérical en haine de son futur concurrent, le 
curé. En art, il met sur le même rang Ponsondu 
Terrail et Balzac, Bouguéreau et Prudhon, préfère 
Boïeldieu à Beethoven, lit Mademoiselle de Maupin^ 
avecdes préjugés pornographiques. Etc'^st ainsi que, 
ses diplômes conquis, grâce aux hasards des examens, 
grâce aux pis tonnages, grâce aux procédés mnémo- 
techniques, il s'en revient, soufflé et vide, dans son 
Landerneau natal, sans avoir, un jour, quitté la pro- 
vince. 

XXIII 

Entre cet étudiant et le michehn, entre ce provin- 
cial encroûté et l'apprenti parisien, existe une anli- 



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LE boul' migh' 69 

pathie très concevable, qui, par le contact forcé, 
s'exaspère. Quand le mîchelin a les goûts d'un 
boulevardier, les passions d'un haut viveur, les facul- 
tés d'un grand homme de science ou d'art, il 
témoigne en toute occasion de son mépris du bour- 
geoisismede l'étudiant ; quand c'est un hésitant, un 
transfuge de la province, un irrégulier de hasard, 
un réfraclaire d'occasion, un ambitieux par gloriole 
comme Talave, il affecte la neutralité, se garde de 
crier trop haut contre la tourbe dans laquelle il risque 
de tomber, ménage les futurs notaires dont il sera 
peut-être le confrère un jour. L'étudiant, lui, englobe 
dans le même mépris tous les michelins, ceux qui 
sont au-dessus de lui comme ceux qui rêvent de s'y 
élever, ceux qui sont très intelligents, comme ceux 
qui ne sont que très riches, ceux qui couvent des 
chefs-d'œuvre comme ceux qui ne font que. la fête. Il 
les traite, sans charité ni justice, de pas grand'chose, 
de têtes brûlées, de sacs à 'vin, de gens à vendre et 
k pendre. Du haut de sa probité légale, de sa consi- 
dération ofQcielle, de sa situation assurée, il raille 
leur avenir incertain et vague, se plaît à considérer 
ces écœurés du bourgeoisisme comme d'inévitables 
ratés, les poursuit d'une acre envie que rien n'é- 
mousse : ni le martyre ridicule des impuissants, ni 
la passion auguste des forts. 



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70 LE boul' migh' 

Raymond Sartîgnac était l'un des échantillons les 
plus typiques de l'étudiant. Paris ne Tavait pas en- 
tamé, ne lui avait rien enlevé de sa buserie, de sa 
nidesse, de son accent, n'avait seulement pas cor- 
rigé son langage fourmillant d'idiotismes francisés 
du patois de son village. A peine si, par la fréquen- 
tation de café des jeunes gens du Sud-Ouest, ce 
Pyrénéen était devenu gascon, et sans qu'on pût 
affirmer qu'il eût gagné à cette transformation de 
montagnard an provincial. Cela étant, la cour gros- 
sière et vile qu'il faisait à un poétereau comme 
Tatave, si en dehors des habitudes de ses pareils, si 
contraire à la logique de sa cuistrerie, ne pouvait 
s'expliquer et ne s'expliquait en effet que par la pour- 
suite, à travers la vie parisienne et les vanités poéti- 
ques de son pays^ d'un intérêt personnel, d'une 
ambition locale. 



XXIV 



Pendant la Révolution, l'aïeul d'Octave avait acheté 
à vil prix le château et le domaine du dernier comte 
de Bielrokas, mort émigré sans laisser d'héritiers 
directs. Par suite, les Salvys avaient acquis dans la 



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LE boul' migh' 71 

commune de Cuxéras une situation analogue à celle 
des anciens seigneurs. Us étaient les premiers du 
pays, les seuls ne travaillant pas de leurs mains, les 
seuls ayant voiture. Leurs propriétés, immenses, oc- 
cupaient presque toute Tannée les deux tiers des 
paysans. D'ailleurs, ils se laissaient piller comme des 
nobles, faisaient grandement l'aumône, se ralliaient 
placidement au gouvernement existant afin d'attirer 
les bonnes grâces de Tadministration, de faire con- 
struire des routes, d'obtenir des secours pour les 
indigents, des congés pour les soldats sous les dra- 
peaux, d'avoir l'initiative et le bénéfice des bienfaits 
épandus. De là, pour cette famille, une popularité 
de bon aloi, une considération très grande, une légi- 
timation de la conquête du châte u, une suzeraineté 
matérielle et morale acceptée de tous. La mère 
d'Octave était : Madame ; son oncle et lui étaient les 
Messieurs ; ses sœurs, les Demoiselles. Pour conser- 
ver intacte leur situation, les Salvys avaient, dans la 
mesure du possible, rétabli le droit d'aînesse. L'aîné 
de la famille héritait du domaine de Bielrokas moyen- 
nant une dot en argent donnée aux cadets., dont on 
n'avait encore servi que la rente, les aînés s'étant 
seuls mariés jusqu'alors. La mère d'Octave, veuve 
depuis huit ans, et qui dirigeait l'exploitation avec 
r^de de son beau-frère, resté, selon la tradition, céli- 



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72 LE boul' migh' 

bafaire, méditait donc, pour conserver le château à 
son fils, de le marier à une très riche dot sur laquelle 
on prendrait de quoi doter ses trois filles qu'elle 
ne pouvait vouer au célibat. Comme il fallait, pour 
ce, qu*Octave se fit une belle situation, se préparât 
un avenir enviable, elle s'était prêtée à toutesles am- 
bitions du jeune homme, persuadée d'ailleurs qu'il 
n'était au-dessous d'aucune et elle lui avait donné 
pour réussir jusqu'à l'époque oii ses sœurs seraient 
en âge de se marier. Octave se trouvait donc avoir, à 
vingt-trois ans, les responsabilités d'un chef de 
grande famille, être l'homme sur lequel tous les 
siens, aveuglément, comptaient. 

Sartignac le père avait d'abord été valet de ferme 
chez les Salvys. Puis, il s'était mis à faire la contre- 
bande, l'on disait même le brigandage, et avait 
acquis une fortune égale, au moins en revenu, à celle 
de Madame. Cette fortune, de source louche, étant 
mal famée dans Cuxeras, le père Sartignac avait 
songé à la faire saluer de tous en la faisant recon- 
naître des Salvys, à la légitimer et l'ennoblir en ma- 
riant son fils unique à Tune des Demoiselles qui 
auraient vingt, dix-huit et quinze ans quand il en 
aurait vingt-cinq. Dans ce but, il avait envoyé son 
fils au même lycée que le fils de Madame, où forcé- 
ment ils avaient été camarades ; puis, il l'avait 



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LE boul' migh' 73 

dépêché à Paris avec la mission de surveiller Octave, 
de le dévoyer si possible, de se prêter à ses fredai- 
nes et, dans tous les cas, de s'en faire bien venir. 
Raymond avait très scrupuleusement et très habile- 
ment suivi ce programme. Quand Octave, sa licence 
conquise et ses Herbes folles publiées? avait hésité 
sur la carrière à s'ouvrir, l'étudiant en médecine avait 
été le plus ardent à lui conseiller la littérature, à le 
pousser dans cette voie qui l'éloignait de ses vanités 
de châtelain de Bielrokas, qui le retiendrait loin des 
ambitions de sa famille. 11 avait même acheté en 
•cachette trois cents exemplaires de son volume pour 
•faire croire au poète que sa poésie avait un public ; 
si infatigablement prôné son talent au café, à l'hôpi- 
tal, à l'école pratique, que, dans deux ou trois bandes, 
Tatave était quasiment célèbre et presque aussi connu 
que Musset. Sartignac se montrait fier de l'amitié du 
poète, l'invitait à ses dîners d'examen, le recherchait 
dans ses vadrouilles, le traitait. en grand homme, 
allait jusqu'à l'appeler ri4 /y /e des Pyrénées dans des 
accès d'enthousiasme gascon. Le collage d'Octave 
l'avait rempli de joie. Il avait compté sur les jeunes 
dents de Floflo pour dévorer en un rien de temps la 
pension de son pays, pour faire des trous dans son 
budget, pour le forcer à lesboucher par des emprunts. 
Il serait là, au surplus,, allumant les caprices de la 

5 

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74 LE BOUL* MIGH' 

grisette par des offres de crédit, la poussant aux 
folies par ses largesses de créancier facile. 

Mais Octave était sur ses gardes. Si c'était une 
âpre gloriole, une nécessaire vanité pour les Sarti- 
gnac de s'allier aux Salvy, c'était un inéluctable 
point d'honneur pour ceux-ci de refuser toute com- 
promission 5; Aux avances de l'étudiant, le poète ne 
répondait que par des politesses strictes. Sansrompre, 
il ne le voyait que le moins possible, et il s'était 
fait une règle de ne lui pas emprunter. Aussi, dès 
son mois reçu, s'empressa-t-il de rembourser Sar- 
tignac et défendit-il à sa maîtresse de jamais parler; 
embarras d'argent en sa présence. 

— Pourquoi? avait demandé Floflo. 

— Parce que..., avait-il répondu après avoir un 
peu cherché, parce que c'est mon pays. Il le bavar- 
derait ; et ma mère finirait par l'apprendre. 



XXV 



— Quinze francs ! dit aigrement Floflo, retour- 
nant de porter sa commande. Et trois semaines de 
travail ! Je n'ai pas repris d'ouvrage. Ce n'est vrai- 



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LE boul' migh' 7S 

ment pas assez payé. Puis, pour ce que je fais ! Avec 
toi, on ne peut penser au sérieux. Et toi, quand tra- 
vailles-tu ? 

— Oh, moi ! mon Pégase est à Theure, et au 

pas. 

— Trois semaines ! quand j'y pense ! plus même. 
Nous sommes le 16. 

— Et déjà la fin du mois. 

— Comment? 

— Oui. 

— Pas possible I Nous avions pourtant bien fait nos 
comptes. 

— Oh I fort bien. Vois plutôt. Et Tatave ouvrit un 
carnet rouge. Le 30 novembre, il restait en caisse 
13 fr. 20 cent. J'ai reçu le premier décembre 
600 francs : 100 de mon oncle, à Toccasion de ma 
fête, qui ont servi à rembourser Sartignac ; 500 de 
pension. Ce qui portait notre actif à 313 fr. 20 cent., 
sur lesquels nous avions prévu 480 francs de dépen- 
ses régulières, soit une moyenne de 16 francs par 
jour et 33 fr. 20 centimes d'imprévues. Nous aurions 
dû même réduire ces dernières à.... à 16 fr. 80, 
attendu qull n'était pas difficile de prévoir que le 
mois de décembre aurait trente et un jours. 

— Bon. Après ? 

— Après, le 17, il a été dépensé : de dépenses 



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76 LE boul' mich' 

prévues 264 francs, à peine 8 francs de plus, de 
trop. 

— Eh bien ! alors ? 

— Alors, il reste en caisse 3 fr. 6 sous. 

— Diable ! Timprévu.... 

— L'imprévu a fait son métier, parbleu !... Ah I 
les rentrées, voyons. Rien... Si, tes 15 francs. Faut- 
il les inscrire ? C'est cruel. Us vont s'ennuyer tout 
seuls. 

— Détaille un peu l'imprévu pour voir. 

— 2 décembre : abonnement au cabinet de lec- 
ture : 2 francs.... 3 idem : Eldorado: deux fauteuils : 
5 francs; valences, sucres d'orge: 8 francs.... 8 : 
promenade au Louvre, musée, catalogue : 6 francs ; 
magasins... 

— Aie ! fit Floflo. 

— Pardessus, linge, divers : 152 francs. ... 6 : Edel : 
2 francs 50. 

— C'est pour toi, ça. 

— Et ceci ? La laitière de Montfermeil, le Ro- 
man d'un jeuîie homme pauvre^ Les Deux mères : 
4fr. 50. 

— C'est pour nous. C'est de la littérature aussi. 

— Admettons ! .... Et, le 7 : deux canaris, pour qui? 

— Paix sur eux ! ils sont morts. 

— Le 8 : Renaissance, deux fauteuils : 22 francs... 



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LE boul' migh* 77 

9: rien... 10: marrons: 20 centimes.... 11 : Va- 
riétés, deux balcons: 23 francs 12: Treillan ; 

10 francs... 

— Parbleu ! ce n'est pas étonnant que ça file. Il 
te demande cent sous, tu lui offres dix francs. 

— Je comptais qu'il les refuserait, qu'il propose- 
rait de changer.... Le 13 

— Oh ! pas la peine, je suis fixée. Mais aussi, est- 
ce bête de gaspiller ainsi l'argent, de prêter sans ré- 
fléchir! Je tiendrai la bourse, moi. Une femme, ça 
compte mieux.... Ce n'est pas tout ça ! il nous faut 
de l'os. Allons, je vais encore chercher de l'ouvrage. 
Mais, à quoi bon? Je ne toucherais pas avant le 1*' 
et, alors, nous aurons ton mois. Ça ne nous sorti- 
rait pas du pétrin Que faire ? 

— Aller au clou. 

— C'est imprudent, si tôt. 

— C'est vrai. 

— Parbleu! va voir tes amis Dame, il n'y a 

pas à avoir honte, quand on rend. 

— Voyons, à qui m'adresser? 

— Il y aurait Sartignac 

— Celui-là, jamais plus. Je te l'ai dit, fit énergi- 
quement Tatave. 

— Éh bien ! Tralala alors. C'est un bon garçon, 
après tout. 



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'^ir- 



is LE BOUL' MICH' 

— Voilà plus d'un mois que nous ne l'avons vu, 
nous aurons l'air 

— Qu'est-ce que ça fait? Il serait venu, seulement 
il mène une si drôle de vie !.... Tiens, sortons. Nous 
rôderons les brasseries, les cafés et, comme ça, nous 
le trouverons, par hasard. Voilà Voyons, qu'as- 
tu? tu es tout chose. Crains-tu qu'il ne nous refuse? 
Le prends- tu pour un ami de doublé ? Non. Eh bien ! 
un ami vrai l'est jusqu'à la bourse. Tu ne lui refu- 
serais pas, pour sûr. Eh bien I tu n'es pas seul bon, 
dévoué, généreux, je suppose? Voilà ! tu es fier. C'est 
bon, c'est moi qui lui demanderai. Au fait, ça me 
regarde, puisque je tiens la bourse. 



XXVI 



Sans se l'avouer, le tête-à-tête les lassait, un peu 
tous les jours leurs effusions devenant plus rares et 
à mesure moins sincères. Tatave maintenant hésitait 
à lâcher ses tirades, par crainte que sa maîtresse ne 
s'aperçût des redites forcées, des mirlitonnades de 
sa passion, de la pauvreté de son lyrisme amou- 
reux. Il ne pouvait davantage Tentretenir de ses 
ambitions, trop vagues qu'elles étaient, de son non- 



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LE BOUL* MICH' 79 

veau volume encore en gestation, et qui, d'ailleurs, 
déplaisait à Floflo. Elle ne comprenait pas qu'on 
ëlorifiât rivrognerie, qu'on exaltât la débauche, 
qu'on plaisantât de l'amour, qu'on eût de l'esprit en 
vers. Tout ça, pour elle, c'était du Tralala, un art bas 
et vil. Sa critique avait les partis pris de solennité et 
de moralité des bonzes prudhommesques de l'In- 
stitut, aurait inventé l'honnête homme du XVIP siè- 
cle si des imbéciles n'y avaient pourvu. Pour toutes 
ces raisons, le poète ne trouvait guère de matières 
à amplifier et souffrait doublement de se voir vidé 
devant sa maîtresse et vide devant son œuvre. Aussi, 
l'amour du ménage enfermé et comme moisi déga- 
geait-il énormément d'ennui. Jusqu'à leurs capri- 
cieuses de lèvres qui se refusaient à couvrir le si- 
lence vide des heures de leurs chansons de baisers. 
Au lieu de s'attirer d'elles-mêmes comme aux pre- 
miers jours, elles se boudaient à présent, s'asseu- 
laient lasses, rassasiées, dégoûtées, blasées. Encore 
s'ils s'étaient querellés, passe ! Mais, en dépit de leur 
commune envie, ils s'en défendaient, nul ne voulant 
commencer. Et cependant ils sentaient que, pour se 
raviver, leur amour avait besoin de force épices : de 
discussions, de jalousies, de trahisons peut-être, de 
traverses quelconques; de nombreux ragoûts tout 
au moins : de luxe, de plaisir, de fêtes, de distrac- 



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80 LE boul' mich' 

tîons objectives. Aussi n'allaient-ils pas à la décou- 
verte de Tralala seulement comme des décavés vers 
un banquier propice, mais comme des spleeniqués 
vers un flieu de joie. 



XXYII 



A trois heures du malin, le couple parti si joyeux 
se trouvait sur le boulevard Saint-Michel, navré 
comme un lendemain de cuite. Il avait couru la 
Sambre-et-Meuse, la' Belette Blanche^ le Gargantuay 
le Forge, le Nachette, la Cascade, dix autres cafés 
ou brasseries, dépensé quinze francs sur Les dix-huit 
qui lui restaient, et pas de Tralala! Floflo' était très 
ennuyée, une blanchisseuse nouvelle devant lui rap- 
porter du linge à neuf heures du matin, et Tatave 
n'étant pas de force à se lever d'assez bonne heure 
pour être de retour du clou quand elle viendrait ; 
comment la payer ? Il n'était guère décent de s'a- 
dresser à la propriétaire de l'hôtel. C'était la mettre 
dans des affaires qui ne la regardaient pas, s'exposer 
à un manque de considération de sa part. Alors la 
grisette rêvait de toutes sortes d'expédients plus ou 
moins héroïques, entre autres de se vendre. Oui ! cela 



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LE boul' migh' ' 81 

lui venait cotnme ça, sans plus de raisons, et sans 
trop d'horreur : le mobile étant noble. Tatave était 
bien autrement ennuyé, bien plus profondément, en, 
songeant à la visite intéressée qu'il devrait faire un 
jour ou Tautre à Tralala, à la nécessité qui s'impo- 
serait peut-être de s'adresser à Sartignac. Il' entre- 
voyait vaguement tous les ennuis futurs, les inévi- 
tables embarras d'argent, les expédients misérables 
auxquels il devrait recourir. Et devant la perspective 
de ces démarches écœurantes, il avait le navrement 
d'amour-prôpre d'un commerçant notable obligé de 
faire relarder ses échéances. 



XXYIII 



Tandis que, sans mot dire, l'esprit tendu, les jam- 
bes ballantes, les pas machinais, le couple montait le 
boulevard, résigné à rentrer, son abandonnement 
recula tout à coup sous le choc d'une ivresse, 

— Vous pourriez faire un peu attention ! fit Floflo 
avec humeur. 

— Mille pardons ! je, je... balbutia l'ivrogne éga- 
rant ses zigzags place de la Sorbonne. 

— C'est Treillan, je crois, dit Talave. 

s. 



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82 LE BOUL MICH' 

— Alors, appelle-le, avant qu'il entre au Saint- 
Louis. 

— Hé ! Treillan ! 

— Tiens, Talave !... Madame.... 

— Quoi de neuf? 

— Rien, parbleu!.... Ah! si.... J'ai trouvé un 
beau vers dans Lamartine. 

— Veinard ! 

— Sans blague, épatant. Juge plutôt : 

« Spectateur fatigué du grand spectacle humain. » 

Tapé, hein? C'est aussi beau que tout, aussi bien 
sur ses pieds.... 

— Que tu es mal sur tes jambes. Car tu es... 

— Oui, vous êtes.... avança Floflo. Et si vous 
êtes 

— Tu dois.... hasarda Tatave. 

— Vous devez avoir de Targent, lâcha carrément 
la grise tte. 

— Erreur, madame, erreur. Car si j'avais de l'ar- 
gent, je ne serais pas ivre.... je serais ivre-mort. 

— Et tu n'aurais pas vu Tralala ? 

— Tralala? Si. Non. Attends. Quelle heure est-il ? 
deux heures, hein ? deux h'eures ? il doit être chez Bo- 
cou. C'est au lait qu'on voit la crème des pochards. 



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LE boul' migh' 83 

Sur ce mot,Je couple, une fois de plus repris d'es- 
poir, jeta un hâtif bonsoir, traversa précipitamment 
le boulevard, le descendit un moment, tourna à 
gauche et stoppa, haletant, devant une boulangerie 
située à l'angle des rues Racine et Monsieur-le- 
Prince. 



XXIX 



Derrière un comptoir de marbre blanc, un homme 
d'une quarantaine d'années, en veston blanchâtre et 
bonnet d'astrakan, l'air d'un Arménien qui serait 
boulanger, avec, seulement, dans sa régulière face 
grave encadrée d'une épaisse barbe noire, les yeux 
finauds du paysan de la Beauce, le père Boçou sépa- 
rait des petits pains en deux, coupait sur un énorme 
jambon aux chairs roses des tranches très fines, les 
lustrait d'un soupçon de beurre, confectionnait des 
sandwichs, à mesure englouties. Devant lui étaient 
rangées des carafes de lait, des assiettes de gâteaux, 
des corbeilles de croissants. 

Dans la boutique aveuglante de lumière crue, où 
les grandes glaces mettaient des parois de grotte 
féerique, où les rayons de cuivre doré étalaient les 



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Si LE BOUL' MIGh' 

longues barres blondes de pain riche pareilles à des 
faisceaux d'épis, moutonnait une foule qui, sans 
cesse, déferlait sur les dosployésde trois habits noirs, 
ceignant, ainsi qu'iin mur de puits, une petite table 
en fer. Entrés là par hasard, au sortir d'une soirée, 
un peu avant la fermeture des brasseries, les trois 
habits noirs avaient été entourés, isolés du comptoir 
et restaient là, éperdus, ahuris, frappant toutefois 
de temps à autre pour régler, sans jamais attirer l'at- 
tention du patron; Dans une autre salle plus petite, 
éclairée seulement du trop plein de lumière de la 
boutique, autour d'une grande table de famille, des 
privilégiés, des intimes, avec des carafes de lait de- 
vant eux et des bouteilles de malaga sous leurs chai- 
ses, mélangeaient lés boissons permises et les inter- 
dites, bariolaient leurs culottes. 

Les enragés noctambules, les vadrouilleurs hé- 
roïques, les soupeurs pauvres, toute l'armée de la 
Loire du BourMich' était là. Quelques gadoues, dans 
l'espoir d'une dernière rencontre heureuse, d'une 
cuite vénérienne, attendaient, un verre àla main par 
contenance, leurs regards perçant la foule comme 
des vrilles. Chacun mangeait à sa faim, buvait à sa 
soif, prenait des gâteaux, vidait des carafes, sans que 
le père Bocou, toujours à faire des sandwichs, s'en 
inquiétât. Avant de sortir, les clients se contentaient 



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LE boul' migh' 85 

de dénombrer leurs consommations. Ce turbulent 
souper de bohème ressemblait ainsi à un goûter 
d'enfants chez une grand'maman*gâteau. 

XXX 



— Bonsoir, père Bocou ! fit Tatave en entrant. 

— Tiens ! te voilà, loi ! Que deviens-tu ? 

— Je travaille. 

— A quoi? 

— À ça, dit le poète montrant Floflo. 

— Un bon métier, bougre ! 

— J'ai un sandwich, déclara un client 

— Une, rectifia quelqu'un. Voir Littré. 

— Six, fit Bocou. 

— Un baba 

— Et trois : neuf. 

— Deux verres 

— Et six : quinze. 

— C'est tout. 

— Moi, fit un autre, j'ai : un, trente : une carafe 
et deux éclairs. Ça fait avec hier : trois cinquante. 
Je te paierai ça le mois prochain. 

— - Tu dis trois cinquante, hein? Bien. 



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86 LE boul' migh' 

— Eh, Bocou I cria un survenant. Donne-moi 
dix francs pour ma voiture. 

— Encore toi ! Et toujours soûl ! Tiens, voilà tes 
dix francs ! 

. — Floflo, la blanchisseuse sera payée, dit Tatave 
tout bas. J'étais bète de ne pas songer à Bocou. 

— Il prête comme ça ? 

— Tu le vois. 

— Et on ne le floue pas? 

— Il prétend que non. Il se vante de n'avoir 
jamais perdu un centime. 

— C'est qu'il y a un Bon Dieu pour les bonnes 

gens, déclara sentimentalement Floflo Alors, 

demande-lui. 

— Attends un peu... — A propos, Bocou, tu n'as 
pas vu Tralala ? 

— Pas encore. 

— Tralala, fit une femme ! il est au Petit Four^ et 
rien pa£F! 



XXXI 



— Tralala, tu me* paies un gâteau ! — A moi 
aussi ! — Et à moi ?• — Un verre à mon amie, hein ? 



1 



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LE boul' migh' 87 

et un gâteau ? Tu es gentil...... N'est-ce pas 

qu'il est gentil ? — Je prends un chou. — Moi, un 
éclair. — Eh ! par ici, les éclairs, qu'on s'illumine ! 
— Tu sais, j'en prends un autre. — Tiens, moi 
aussi. — Et moi donc ! — Madame Torné, une autre 
assiette, s'il vous plaît ! Tu veux, pas ? mon chien ! — 
Eh oui ! il veut. — Du lait aussi, pas ? chéri. — Eh 
bien! et des gâteaux, il n'y en a donc plus? — 
Madame Torné, des gâteaux ! Quand on vous dit 
d'en apporter, et du lait, pour tout le monde !... 
pas vrai, gros chat? oui, pour tout le monde ! — 
Tiens, plus d'éclairs ! Je prends un baba. — Voyons, 
que vous reste-t-il? Que ça! Oh! vous pouvez tout 
servir! dis!bébête ! 

Autour de Tralala, comme, autour de certains 
maniaques éraietteurs de pain, les oiseaux des jardins 
publics, picoraient et piaillaient tout un ramassis de 
grues errantes. Lui, placide et souriant, considé- 
rait la curée. 11 buvaillait et grignotait quand on lui 
présentait un gâteau ou un verre, baisolait quand 
s'offrait une frimousse. Une à l'autre, sans interrup- 
tion, il allumait des cigarettes que, prudemment, 
il gardait en poche. On le jugeait abominable- 
ment ivre. 

Comme sa voiture atteignait Cluny, Angélina et 
Parecrottes, deux raccrocheuses pour lesquelles il 



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88 LE boul' mich' 

avait eu des bontés, l'avaient reconnu, hêlé, agrippé 
et, le voyant éméché, avaient crié au cocher : « Chez 
Marette, aux Halles ! » Mais elles avaient aussitôt 
réfléchi, changé d'idée. « Il n^étaitque deux heu- 
res ; on avait le temps d'aller souper chez Marotte, 
Si, auparavant, on faisait les tartines et les laits, his- 
toire d'épater les petites amies par l'étalage d'un 
miche aussi sérieux, par la montre d'un aussi beau 
garçon? C'était ça ! » Etoiles s'étaient fait conduire, 
au coinde la rue Serpente, au lait le plus proche, au 
Petit Four. 

Ce lait est le point de ralliement des croiseuses. 
C'est là que, par les nuits glaciales, par les âpres 
brises, elles viennent, les zincs fermés, se réchauf- 
fer ; là qu'elles accourent se rincer la gueule après 
les corvées sales ; là que celles qui sont en ménage 
retrouvent leur homme, le quart fini. La vadrouille 
fréquente peu le Petit Four. Les dos verts à part, 
on n'y voit guère que quelques raccrochés dépaysés, 
que quelques pochards perdus. La lumière épargnée, 
les carreaux sales, les vitrines prudemment vidées, 
la garde soupçonneuse des patrons, la veulerie de 
la clientèle, Téraillé des voix, la crapulerie des dis- 
putes éloignent de ce lieu louche, sorte de buen 
retiro de la basse prostitution nocturne. 

A leur arrivée, Angélina et Parecrottes avaient 



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LE boul' mich* 89 

invité les camarades. « On pouvait baffrer à gogo, 
soiffer jusqu'à plus soif! » Et, la preuve faite que 
sérieuse était l'invitation, on avait mis la boutique 
au pillage. Toutes avaient des appétits goulus qu'elles 
étaient trop heureuses de satisfaire, quelques-unes, 
des ventres vides qu'elles rassasiaient. Celles-ci, 
sournoisement, glissaient des g&teaux dans leurs 
poches ; celles-là, magnifiquement, les émiettaient, 
en faisaient des boulettes qu'elles se lançaient. Cer- 
taines organisaient une chaîne, faisaient passer à 
des dos échoués dans un coin leur part de curée. 

Un blondin, tête nue, les cheveux frisés, la face rose 
et morveuse, étant survenu, des fleurs à la main, 
le jacassage depies des grues changea d'objet : 

— Oh ! des fleurs ! tu m'en payes? Et à moi ? — 
A elle aussi ; à toutes, veux-tu, vieux loup ? A toutes, 
il veut. — Oh ! qu'il est gentil ! —Pour sûr ! Je cou- 
cherais bien avec lui à l'œil. — Tiens, je te crois ! 
Vois comme il est beau ! — C'est-à-dire que c'est 
dommage qu'il ne soit pas à payer ! 

Toutes, y compris les affamées, se disputaient 
furieusement les bouquets ; on ne leur offrait pas des 
fleurs tous les jours. 

Le blondin dévalisé, le pillage de la pâtisserie 
reprenait plus âpre. Les plus discrètes, jugeant que 
tout y passerait, commençaient à mettre aussi des 



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90 LE boul' migh' 

gâteaux de côté. Tout à coup, il y eut un cri unanime 
de protestation. Les gâteaux étaient finis ; il ne res- 
tait que des pains au beurre. « Puisqu'il n'y avait 
plus de gâteaux, on voulait du lait, au moins ! » Et^ 
comme il n'en resta bientôt plus, on se fâcha sérieu- 
sement cette fois : « Il n'y avait donc rien dans celte 
baraque ! » L'on cria : « Chez Bocou ! — A la tar- 
tine ! » Et l'on se querella « A la tartine ! on a faim 
de solide! on a assez de gâteaux! », criaient les 
unes. A quoi les autres ripostaient que: « Mon 
Dieu ! on avait dîné ; qu'on n'avait pas si faim que ça ; 
et puis qu'on avait le temps ! » Mais les pratiques 
l'emportèrent ; la tartine eut la majorité. Toute 
la nichée se secoua, jetant un dernier coup d'œil 
sur les glaces, faisant bouffer les cheveux, tirant 
les jerseys, aplatissant les jupes, relevant les ba- 
layeuses. 

— Et la note, à propos ! 

— C'est vrai, nous n'y pensions plus ! 

— Oh! si monsieur n'avait pas assez.... fit le pa- 
tron, qui connaissait Tralala. 

— Combien, madame Torné ? demanda hautaine- 
ment Angélina. 

— Vingt-deux carafes, annonça la patronne 

On se récria, ce Vingt-deux carafes, ce n'était 

pas possible. » 



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LE boul' migh' 94 

— Vingt seulement. Ces messieurs en ont deux, 
dit le patron en désignant les dos. 

— Il pouvait bien lui laisser tout payer, marmotta 
une gadoue. 

— Donc, reprit la patronne, vingt francs de lait et 
vingt-six francs de gâteaux, ça fait quarante-six. 

— Quarante-six, tu entends, chéri? dit Angélina. 
— Tiens, paye I fit Tralala, après avoir choisi dans 

un fouillis de papiers un billet de cinquante francs. 
Cependant, à roreille,'les filles se chuchotaient que 
c'était trop, quarante-six francs. « On avait beau 
être soûl, on ne devait pas être volé comme ça. » Quel- 
ques-unes des habituées allaient doucement sermon- 
ner la patronne. « Non, là, vraiment, c'était trop. » 

— Avec ça que vous n'avez rien mangé et rien 
bu ! cria la patronne en colère, Tenez ! vous en avez 
plein les poches ! Et regardez un peu le parquet : 
blanc de lait ! 

Son mari, d'un geste digne, la fit taire et dit, ren- 
dant la monnaie au vadrouilleur ! 

— Ici, on ne fait pas tort d'un cenlime. Monsieur 
connaît la maison. 

— Les quatre balles pour moi, pas, bébé? fit Angé- 
lina Il les perdrait ; tant vaut-il que j'en profite. 

— On te gruge rien, mon petit, cria une jalouse. 
Non, là, parole d'honneur ! je ne comprends pas 



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92 LE boul' migh' 

qu'on fasse casquer un homme comme iui! Une 
pâte, quoi ! 

— Ça, c'est pas not' affaire. Eli' fait sa p'iotte cett' 
femme. T'as rien à y voir. A sa place, j'en frais 
autant. Et toi aussi. 

— A la tartine maintenant ! commanda Pare- 
crottes. 

— Et mes fleurs? fit le blondin, s'interrompantde 
grignoter des morceaux de gâteaux rggnassés parterre. 

— Allons, Angélina, donne-lui les quatre balles I A 
chacun sa part. 

— Quatre francs, malheur! Gugusse me ferait inter- 
dire. Quatre francs ! des bouquets trouvés à la porte 
des actrices I Je vais lui fiche vingt sous, parce qu'il 
est gentil. 

— Non, voyons, il en avait plein les mains. Au 
moins, deux francs. 

Mais Angélina gueula qu'on. .... qu'elle savait aller 
seule et qu'on eût à la laisser tranquille. Pour mettre 
fin à la dispute on recria : A la tartine ! Et l'on com- 
mença à sortir. 

A ce moment, Tatave, poussé par Floflo, put arri- 
ver à Tralala. 

— Tatave I s'écria le vadrouilleur. Enfin ! je 
vais donc pouvoir causer 1 — Mes petites, un peu la 
paix, hein! 



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93 

— Que fichais-tu là ? 

— De la philhetaïrie. C'est si doux de faire le 
bien ! comme disent les cafards. Quelquefois, c'est 
amusant. 

— Tu ne me dis pas bonsoir ? demanda Floflo. 

— Àh, pardon ! je te croyais du tas. Je n'avais pas 
distingué ta distinction. 

— Très flattée... C'est égal, je prendrais un verre 
de lait tout de même. 

— 11 paraît qu'il n'y en a plus. — Vrai, patron, plus 
d'amidon?... Eh bien! et les façades de ces dames ! 
et les boyaux de ces messieurs ! 

Les dos-verts ne bronchèrent pas, roulèrent seule- 
ment leurs grands yeux de poissons frits, sans regard. 

Les femmes, qui dedans, qui dehors, attendaient, 
indécises. L'opinion générale était qu'il allait les lâ- 
cher. Â^ngélina, Parecrottes et deux ou trois autres 
pariaient que non, racontaient qu'il avait couché 
avec sept femmes, qu'il en avait amené douze chez 
Marette. Cependant, quand, après Floflo et Tatave, 
Tralala monta en voiture et commanda : « Chez Bo- 
cou I » Àngélina crut devoir se rappeler à lui : 

— Tu me prends ? demanda- t-elle. 

— Hue, cocher ! fit Tralala. 

— Il n'y a que trois places, madame, dit Tatave 
par politesse. 



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94 XE boul' migh' 

— Quand il y en a pour trois... 

— A bas les proverbes ! cria Floflo. 

— Eh I eh ! la petite ! pas tant d'épaté ! — Est-ce 
que vous la connaissez, vous autres ? C'est moi qui 
me charge de la faire gigoter dans le panier à salade. 

— Je crois bien, fit une autre, son dos est 
agent. 

Quand s'ébranla le fiacre, un murmure monta du 
tas de grues. 

— Que ne vous taisez-vous ? cria Tralala. Un sage 
Ta dit : Le silence des peuples... 

Floflo lui mit la niain sur la bouche et, tout bas, 
voulut lui expliquer la position où se trouvait son 
amant, tandis que Tatave s'absorbait à la construc- 
tion de la Grand'Ourse. Tralala, sans la laisser ache- 
ver, lui passa un billet. 

— C'est trop, cent francs, fit-elle. Nous vivons très 
simplement. Seulement... 

— Si nous allions aux Halles ? interrompit Tralala. 

Le couple eût bien voulu. Il était radieux mainte- 
tenant, délivré de toute obsession, se sentait en 
train; mais il n'osait en convenir du coup, manquer 
crûment à son programme d'économie et de vertu, 
avouer sa rancœur de la vie d'intérieur. Comme il 
fallait répondre, Floflo dit, d'un ton mou : 

— Non, pas ce soir. J'ai sommeil. 



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LE boul' mich' Ô5 

Elle comptait que Tralala ferait, violence à son 
refus, les emporterait dans le tourbillon de sa vie 
joyeuse. Mais, par délicatesse j comme il venait de 
leur prêter de l'argent, pour ne pas avoir Tair d'im- 
poser ses désirs, le vadrouilleur nlnsista pas. 



XXXII. 



Peu après, un prétexte s'offrit au ménage de gri- 
gnoter décemment du plaisir : le réveillon, une fête 
classique, bourgeoise, consacrée. C'eût été une pru- 
derie déplacée, une affectation de stoïcisme de ne 
pas la célébrer, presque une impolitesse ne pas ré- 
pondre à l'invitation de Tralala. Le premier janvier, 
le mois reçu, la convenance s'imposait de rendre la 
politesse. Puis, le couple se laissa aller à tirer les 
rois. Ainsi engrené, il se mit à l'affût de toutes les 
occasions sujettes à noce, culotta le calendrier. 
Fioflo découvrit la Saint-Raymond, persuada à Octave 
de la fêter avec Sartignac. La Saint-Charlemagne les 
trouva dans une vadrouille de pions. Janvier passé à 
nocer sans préméditation avouée, ils résolurent 
« puisqu'on y était » de faire la fête jusqu'à la fin du 
carnaval. Après le mardi-gras, on se mortifierait, on 



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96 LE boul' migh' ' 

se couvrirait de cendres, on travaillerait, on écono- 
miserait. Ce fut juré. Nécessairement, leur nouvelle 
existence avait provoqué un surplus de dépenses. 
Fin janvier, malgré les suppléments du jour de Tan, 
Floflo devait 150 francs à Tralala ; le mois suivant 
320 ; et, la pension reçue, elle reconnaissait l'impos- 
sibilité de les rembourser de six mois, même s'ils se 
rangeaient. Aussi ne se rangèrent-ils pas. Après le 
carnaval, ils continuèrent à courir les brasseries sans 
se payer d'excuses, sans en* chercher, tout naturelle- 
ment, comme s'ils s'acquittaient du devoir d'une 
promenade hygiénique. Dans ce désordre, l'amour 
cessait de les préoccuper. C'était devenu leur pot- 
au-feu. On en usait en bons bourgeois, sans fièvre, 
banalement, ainsi que d'un plaisir de corvée. Au 
dehors, il n'existait à peu près plus. Tatave et Floflo 
devenaient deux camarades, deux bons zigues en 
rupture d'intérieur, tout heureux de faire des traits au 
ménage. On pouvait courtiser la grisette, la trouver 
jolie et le lui dire, sans que Tatave s'en émût. Une an- 
cienne embéguinée, dans la surprise d'une rencontre, 
s'abandonnait-elle sur les lèvres du poète, Floflo, 
loin de se fâcher expliquait que « pardi ! elle ne 
l'avait pas eu vierge ». Cependant, par une conven- 
tion tacite, leur amour restait pur, sacré, inaltérable. 
Ils le laissaient placidement éteindre sous les cendres 



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LE boul' mich' 97 

* de rindifférence, sans cesser de le considérer comme 
un inapaisâblefeu. 



XXXIII 



Cette convention dura tant que Floflo fut captivée 
par rinconnu de sa nouvelle vie. Mais, lorsqu'elle 
commença à se faire aux boucans des vadrouilles, 
aux gaietés des ivresses, sa coquetterie, sollicitée par 
leshommages des hommes et par le luxe des femmes 
qui l'entouraient, entama cette hypocrisie comme 
une gourmandise d'enfant les fondants du dessert et, 
restée inassouvie, affamée, se mit, pour agacer ses 
jeunes dents, à mâcher ses appétis à vide. Une va- 
drouilleuse survenait-elle dans l'étrenne d'un cos- 
tume, elle s'écriait: <« Croîs-tu que ça m'irait, une 
robe comme ça? » Un chapeau pendait-il à un cham- 
pignon, elle se l'essayait aussitôt. A propos de tous 
les ingrédients de la toilette féminine, c'étaient des 
discussions sur ce qui lui irait, sur ce qu'elle aime- 
rait, sur ce que ça coûtait. Devant les montres des 
magasins, ses stations de curieuse devenaient des 
factions obstinées. Certes, elle ne pensait pas à 
quitter Tatave. « Mais pourquoi vivrait-elle comme 

6 



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98 LE BOUL MICH 

les escargots, avec une seule pelure sur le dos ? 
Pourquoi pas dans le luxe, dans un cadre digne du 
beau tableau qu'elle était? Elle n'avait plus un idéal 
de grisette à présent. D'ailleurs, elle n'en menait 
pas davantage la vie. Alors pourquoi en garder la 
tenue pauvrette? C'était une hypocrisie, rien plus ; 
un illogisme. Il lui fallait toque de loutre, manteau 
de fourrure, robe de soie, le costume de la jolie va- 
drouilleuse qu'elle était devenue. Après tout, Tatave 
pouvait bien se fendre de ça, et sans se gêner, puis- 
que Tralala lui ouvrait un crédit* illimité. Il le devait 
même. Il était de son devoir de mettre la beiauté'de 
sa maîtresse en lumière. Les dévots ne dorent-ils pas 
ce qu'ils adorent? » 

Tatave fut assez longtemps à s'apercevoir du pra- 
ticisme de ses manèges. Il croyait encore à la Floflo 
(iespremiers jours et, naïvement, s'imaginait qu'elle 
le suivait dans les brasseries par dévouement, qu'elle 
se grisait par abnégation, qu'elle s'amusait pour ne 
pas lui déplaire. Quand, les allusions devenues fré- 
quentes et directes, force lui fut de les comprendre, 
sa fatuité blessée le fit se cabrer. « Floflo voulait-elle 
le faire casquer, par hasard ? le prenait-elle pour un 
miche jobardise, topable à merci? Peut-être s'ima- 
ginait-elle qu'il était fou d'elle, la pauvre petite? Il fal- 
lait la désillusionner, la remettre auj oug au plus tôt. » 



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LE boul' mich' 99 

XXXIV. 

Vint Toccasion. Un soir, comme ils rentraient 
éméchés, la fantaisie prit Floflo de demander « si 
elle était aimée». 

— Oui, oui, répondit Tatave avec eiinui. 

— M'aimeras-tu toujour^ Non, c'est trop long. 
Combien, à un printemps près ? 

— Tant que tu seras belle, fidèle... 

— Alors, si je te serinise, tu me cocufles. Pour 
qui ? 

— Pour toutes celles qui me plairont. 

— Moi, pour quiconque aura de Tos. 

— Aurais-tu vraiment ce cœur ? 

— Tiens ! une femme a toujours ce cœur-là. Se- 
rais-tu jaloux? 

— Comme Othello, avant d'avoir des soupçons. 

— Ce n'est qu'une réplique, ça. 

— Eh bien I si tu me quittais, je ne regretterais de 
toi que la fille. 

— Très aimable, ce que tu dis ! Oh ! tout à fait ! 
Monsieur aurait-il assez de moi ? 

— On a toujours un peu assez de la femme que 
J'on a. 



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iOO LE BOUl' MIGH' 

— AJtl... Et, quand on cesse d'en jouir, la re- 
grette-t-on ? 

— Ça dépend. Depuis mon départ de Cuxeras, je 
^uis à jeun de figues et de jujubes. Je n'ai jamais eu 
faim que de jujubes. 

— Alors, mon cher, tu vas savoir si... 

— Ce sera donc bientôt le... 

— Qui sait au juste ?... Tiens ! les vieux souliers : 
tantôt on les jette à la borne aussitôt éculés ; tantôt, 
on les use comme vieilles savates. J'ai gardé Chariot 
un mois encore après qu'il ne m'allait plus au cœur. 
En tout cas, à moi de me tirer des pattes la pre- 
mière. 

— Ça va sans dire. Il faut toujours sauver Famour- 
propre d'une femme, se faire lâcher. 

— Mon petit, je saurai bien te lâcher toute seule. 
Avant que tu en aies assez, j'en aurai trop. 

— Amen ! chantonna Tatave en lui tournant le 
dos. 



XXXV 



— Sortons-nous? demanda Floflo le lendemain 
matin, dès qu'ils furent levés. 



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LE boul! mioh* lOt 

— Pourquoi faire ? 

— La question I Pour aller nous amuser, liens ! Ce 
n'est pas si régalant que ça de se regarder comme 
des portraits de famille. . 

— C'est qu'il faudrait, un jour ou l'autre, penser à 
travailler, à économiser aussi. 

— C'est ça ! économiser toujours I Manger du pain 
avec des raisins également secs, comme aux premiers 
beaux jours, peut-être? Et travailler à vingt centimes 
l'heure, hein? Oui, je sais, ça ferait bien dans une 
romance. Mais tu veux rire, mon chien. L'amour ne 
dure que dans le luxe. Une maîtresse doit être comme 
un objet d'art, sans rapport. 

— Les objets d'art ont cet avantage, qu'ils ne 
ntiangent pas. 

— Tu me reproches ce que je mange, mainte- 
nant ! 

— Je ne te reproche rien. Je te rappelle seule- 
ment que je ne suis guère riche qu'en rimes. Après 
ça, si tu rêves une autre existence, les chemins sont 
ouverts, les trottoirs libres. 

— Ah ! tu me chasses ! Et tu m'insultes ! C'est 
bien ! 

De voir son amant, qu'elle croyait de cire comme 
sa figure, si ferme, si froid, si imprenable, elle se 
prit à pleurer rageusement. Mais s'en irait-elle dé- 

6. 

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102 LE boul' migh' 

daignée, insultée, vaincue, jetée à la rue? Oh non, 
par exemple ! Elle ne partirait qu'à son heure, qu'à 
son caprice, que dédaigneuse, adoifée, triomphante. 
En attendant l'inéluctable revanche, et pour la pré- 
parer, elle usa des larmes de sa rage, se jeta au cou 
de Tatave, le suppliant de l'aimer, de pardonner, 
d'oublier les sottises de la veille : « des blagues d'i- 
vrognes. Est-ce que lui pensait vraiment ce qu'il 
avait dit? elle, en tout cas, n'en pensait pas un mot. 
Voilà ! à faire de Tesprit, l'on se meurtrit le cœur. 
Oh ! elle, qu'il l'aimât ou non, était à lui vouée jus- 
qu'au sacrifice ! Si elle nuisait à son avenir, si, pour 
une raison quelconque, il avait assez d'elle, elle 
était prête, résignée à s'en aller. Oîi? n'importe ! et 
quoiqu'elle n'eût que lui au monde. Elle comprenait 
les exigences de la vie. Il se devait à son art. Maïs, 
vraiment, ne pourrait-il l'aimer un peu, lui, dont la 
poésie avait d'infinies tendresses? Oui, sans doute, 
elle avait fait et ferait l'impossible pour se l'attacher ! 
Et, si elle avait cherché à l'entraîner dans un tour- 
billon de plaisirs, c'était pour qu^il ne se rassasiât 
pas d'elle dans la monotonie du tête-à-tête. Même, 
elle avait «rêvé d'une robe de faille, d'un bracelet 
d'or, d'un manteau de fourrure, de bien d'autres 
splendeurs de luxe pour lui inspirer, par une trans- 
formation de sa beauté, un renouveau de passion. » 



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LE BOUL' MICH' ifrâ 

Là, Tatave, sa vanité satisfaite, ne voulut plus 
d'excuses, en fit à son tour. « Elle avait raison de te- 
nir à être belle, à vivre joyeuse. Il n'avait voulu que 
l'éprouver, ne se pardonnait pas d'avoir pu douter 
d'elle. » 

— Mon cher aimé, conclut-elle, que cet horrible 
malentendu nous serve de leçon ! veillons âprement 
à notre amour. Devant les autres, dans les brasse- 
ries, soyons gouailleurs, blagueurs, sceptiques, mo- 
dernes. Cachons notre joie, comme un trésor tentant. 
Entre nous, chez nous, dans ce nid de notre bon- 
heur, soyons candides, naïfs, jeunes de cœur, idéaux. 
Reste poète et laisse-moi muse. 

• — Je veux, reprit Tatave après un délicieux pé- 
piement de baisers, te faire belle, belle à être dési- 
rée de tous, enviée de toutes!.... Mais.... de l'ar- 
gent.... Tralala....* 

— Oh ! il ne faut pas abuser de lui. Va, si ça te 
gêne, mon chéri, ne m'achète rien. Pourvu que tu 
me trouves à ton goût, toi, ça suffit de reste. 

^— Après tout, il peut bien... . 

— Oh ! certainement, il ne te refuserait pas. C'est 
un bon garçon, i] n'y a pas à dire. 

— Seulement, c'est embêtant.... 

— Ne te mêle de rien. Entre vous, il ne doit pas 
y avoir de questions d'argent. Puis, il n'oserait te 



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104 LE boul' mich' 

refuser, tandis qu'il me dira si ça le gène. Je lui ex- 
pliquerai que ce n'est pour rien d'essentiel- 



XXXVI 



Après s'être fait un peu prier, Floflo accepta les cinq 
cents francs que lui offrit Tralala. « Au fait, une forte 
somme convenait mieux. Avec ça, on pourrait se re- 
muer, .n'être pas toujours à compter avec la fin du 
mois. Tatave lui rendrait ça quand»... » 

— Quand il pourra, c'est convenu. Que cela ne 
vous empêche pas de m'en redemander. 

— Oh ! pour sûr non. Quand on est ami, on Test, 
n'est-ce pas ? 

Cependant devant l'importance de l'emprunt, Ta- 
tave crut devoir en toucher un mot à Tralala. « Il 
craignait d'abuser » 

— Tiens, suis-moi, là, interrompit le vadrouilleur, 
entrant au Progrès, un grand café du boulevard 
Saint-Germain devant lequel ils se trouvaient. Les 
bourgeois répondront pour moi. — Oîi est Génin? 
demanda-t-il à quelques groupes de joueurs de pi- 
quet, des mains serrées. 



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LE boul' mich' ' 105 

— Il ferait bien d'élre au diable ! répondit quel- 
qu'un. 

Alors, toute la bande se mit à baver dessus. « II 
devait dix francs à Logerotte ; cinq à Blanchet ; il 
n'avait pas réglé les difTérences du dernier, whist ; il 
avait laissé payer sa consommation par celui-ci, son 
entrée à BuUier par celui-là ; il n'avait pas rendu une 
botanique. » On le traitait comme un banqueroutier, 
avec des mots plus que sévères. 

— Eh bien ! dit Tralala en sortant, Génin est le 
plus honnête bourgeois du monde, leur pays, un 
vieux camarade ; il leur a prêté et emprunté de 
l'argent cent fois ; il leur doit à eux tous vingt ou 
vingt-cinq francs ; très probablement on lui en doit 
autant. Tu vois comme on le traite ; parce qu'il n'a pas 
paru de cinq jours. Mon Dieu ! leur chiennerie est très 
explicable. Ils oi^t une maigre, une stricte pension, 
et la dépensent. Comme ils sont rangés, sans oeils ni 
dettes, ils deviennent féroces pour qui détruit l'équi- 
libre de leur budget. Eh bien ! moi, outre que je ne 
suis pas un bourgeois, j'ai une tout autre situation : 
la libre disposition de ma fortune. Or, comme je 
nourris l'espoir de me ruiner, je serais aise d'épar- 
piller quelques dettes recouvrables. Et alors, tu sais, 
s'il te platt de payer les intérêts à cent mille pour 
cent 



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106 LE boul' mich' 

Tatave fut si ému de Tingéniosité de cette généro- 
sité qu'il ne trouva rien à répondre, ne put que ser- 
rer la main de Tralala, des larmes dans les yeux. 



XXXVII 



De ce jour, le couple, délivré de tout embarras 
d'argent, de toute préoccupation matérielle, s'enrôla 
définitivement dans la suite de Tralala, fréquenta les 
jeudis de Bullier^ s'assimila complètement à la vie 
du BouI'Mich' vadrouilla, devint moderne. 



XXXVIII 



De même qu'il a trié son peuple de raffinés dans 
la plèbe bourgeoise de la gent étudiante, le Boul' 
Mich' s'est découpé dans le vaste territoire du quar- 
tier latin les coins les plus pittoresques, le terroir le 
plus propice à l'épanouissement de ses gaietés, 
sa nécessaire expression géographique. Il s'est 
tapi dans les environs immédiats du collège de 
France, de la vieille Sorbonne, à l'écoute des susur- 
rements des ombres moribondes de Gerson et de 



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LE boul' migh' 107 

Budé ; il est allé bourdonner ses joies près des soli- 
tudes de rOdéon ; il a logé ses vadrouilleurs et ses 
vadrouilleuses rue Gay-Lussac, rue des Écoles, rue 
Monge, dans les voies les plus à l'air, dans les mai- 
sons les plus confortables. Du boulevard Saint-Mi- 
chel, son parrain, dédaignant le bas affairé, bruyant, 
passant, encombré, le prolongement du boulevard 
Sébastopol, Tépandement de la vitalité commerciale 
du cœur de Paris, dédaignant aussi l'autre extré- 
mité calme et déserte, pareille à une avenue de quar- 
tier riche, le Boul'Mich' n'a pris que la montée et le 
coude, que la partie pittoresque des ruines de Cluny 
aux verdures du Luxembourg. Et comme, ainsi va- 
gabondamment épandue, sa vie avait besoin d'un 
foyer où se réchauffer, d'un cœur où affluer et refluer 
sans cesse, il a placé ce cœur, par un caprice topo- 
graphique dont Londres est le plus célèbre exemple*, 
à l'un de ses confins, à sa frontière sud-ouest, tout 
près du quartier religieux de Saint-Sulpîce, dans le 
bout de la rue Vaugirard qui va de la rue Monsieur- 
le-Prin'ce à TOdéon. Là, dans quelque soixante 
mètres, il a prodigué ses nids de joie : huit brasse- 
ries grandes et petites, prodigué surtout ces der- 
nières, la petite brasserie étant son home caracté- 
ristique. 



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108 LE boul' migh' 



XXXIX 

La grande brasserie, dont la Sambre-et-Meuse 
est le type, est ouverte à tout le monde : aux ha- 
bitués comme aux passants, aux michelins comme 
aux étudiants, aux vadrouilleuses comme aux raccro- 
cheuses. Elle a été faite pour Fépandement des ban- 
des du quartier latin, pour le déroulement des mo- 
nômes, pour le chahut des jours de cuite. La petite 
brasserie, au contraire, a été créée pour l'intimité 
des élites, pour la camaraderie des esprits, pour la 
causerie intelligente des clans artistiques. La Sam- 
bre-et-Meuse est un forum couvert, un abreuvoir 
payant; la Beltete Blanche, la plus aristocratique 
des petites brasseries, est une variété de cercle, pres- 
que un salon, d'où volontairement les bourgeois 
s'excluent, leur sottise y étant mal à Taise, S'y ac- 
climatent seuls les jeunes gens à supériorités natu- 
relles ou sociales capables de tenue : les intelligents 
qui savent n'être pas grands hommes en buvant un 
bock ; les beaux qui ont l'esprit de ne pas paraître 
fats ; les riches qui ne font pas tomber leurs pièces 
d'or de trop haut. L'amant de cœur et le miche sé- 
rieux s'y traitent sur un pied d'égalité parfaite, avec 



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LE BOUL MICH 109 

la plus exquise politesse, avec la large compréhen- 
sion de leurs droits respectifs. Des fils de famille y 
fraternisent avec des bohèmes, point encore fils de 
leurs œuvres. Des femmes y vivent dans une indécence 
très convenable entre leurs amours de tous sexes. 
Le vice s'y montre à la fois grand seigneur et bon en- 
fant, hardi et bien élevé. On n'y fait pas de morale 
déplacée, ni d'immoralité déplaisante. L'Académie 
n'y trouverait rien à couronner, pas même ses poè- 
tes ; le code, malgré ses entremetteuses, rien à re- 
prendre. Les filles de salle y apprennent les bonnes 
manières, s'y frottent d'art, trouvent là leurs ruelles, 
leur hôtel de Rambouillet. 



XL 



Bulliçr a trois jours : 

Le lundi n'est guère qu'une gracieuseté de l'ad- 
ministration, qu'une invitation d'entrée gratuite, à 
laquelle répondent quelques étudiants pour user 
leur temps quelque part, et beaucoup de dos verts qui 
ont à faire ronfler leurs toupies. Le dimanche, Biil- 
lier rappelle un bal de faubourg qui serait propre, 
semble un Moulin de la Galette de la rive gauche, 

7 



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110 LE BOUL' MICH' 

redevient Tancienne Closeriedes TAlas, Calicots, em- 
ployés, étudiants pauvres, demoiselles de magasin, 
femmes de chambre, élèves sages-femmes s'y don- 
nent rendez-vous. Et là, bravement, à la bonne fran- 
quette, dansent pour leurs vingt sous, s'amusent 
pour leurs vingt ans, se donnent du bon sang pour 
tous les écœurements de leur normale vie de bêtes 
de somme. 

Le jeudi, le grand jour, tout autre est le spec- 
tacle. 

Dans un tumulte d'énorme chute d'eau, dans un 
é'blouissement de lueurs à Finfini reflétées par des 
murs de glaces, dans une buée d'atomes de poussière 
blanche dansant sur le fourmillement noir de la 
foule, par un large escalier à double rampe en fer 
au bas duquel veille, rigide et grave, le municipal de 
service, l'on descend, déjà aveuglé, assourdi, étouf- 
fant dans l'immense salle : une halle à trois nefs, al- 
cazarisée à peu de frais par quelques filets de cou- 
leurs criardes. Sur une large estrade carrée, l'or- 
chestre trône au milieu de la nef centrale ; tout au- 
tour régnent des galeries oîi l'on consomme, trois 
surélevées et d'oîi l'on domine le bal ; la quatrième, 
le long de laquelle s'ouvre le jardin en été, à droite 
de l'entrée, de plain-pied. Entre les danses, autour 
de l'orchestre, comme un manège de chevaux de 



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LE BOUL' MICH Hi 

bois autour de l'orgue de barbarie, tourne mécani- 
quement la foule. Pendant les déchaînements de 
musique, elle se fige, forme des cercles dans les- 
quels gigotent des brididis payés, admire les classi- 
ques grands écarts, applaudit par habitude l'éternelle 
Chinchinetle faisant sauter d'un coup de pied un me- 
lon d'Anglais ou tournant sur elle, la bottine à la 
hauteur du chapeau. Et c'est là tout le spectacle de 
ce bal du jeudi, jour du gratin du Boul'Mich' et de la 
petite gon^me de l'autre cô\é de l'eau. 

A yrai dire, ailleurs est la comédie : le loiig de la 
galerie de plaiji-pied, autour des tables.,... Entre 
deux haies de consommateurs, les grues passent, 
lorgnantes et lorgnées. On les invite ou elles s'invi- 
tent. Et les voilà sortant leurs rires, faisant la parade. 
Alors sont exprimées les plaisanteries éternelles, les 
cochonneries obligatoires de ces flirtations. Pendant, 
hommes et femmes se jug.ent, se jaugent. « Est-il 
aussi sérieux que son air, celui-ci? se disent les 
femmes. Ne porte-t-il pas tout son or sur son gilet, 
dans sa chaîne étalée, amorçante comme le fil d'une 
ligne? Et cet autre si bien râblé, les yeux francs, 
vaut-il de risquer un à l'œil ? » Et les hommes : « La 
belle blonde est-elle si belle que ça ? ou doit-elle ses 
apparences de Carpeaux de chair aux lignes de son 
corset, au style de sa couturière? Et son amie, le 



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112 LE boul' mich' 

menton gras et double, les yeux de charbon noir, 
déjà ravagée, une promesse d'hystérie, se laisserait- 
elle poser un lapin ? » Pensers graves, tourmentants, 
qu'on essaie vainement d'étouffer sous les grelots 
des rires. A onze heures cependant, le chic ne per- 
mettant pas de rester plus longtemps, bonne ou 
mauvaise, la halle est faite. On gagne la sortie ; et, 
tandis qu'elle se demande si elle ne sera pas roulée, 
qu'il s'inquiète s'il en aura pour son .argent, le 
couple grave, solennel, majestueux, impassible, 
gravit les marches de l'escalier comme les marches 
d'un autel oîi Ton bénirait à jamais les âmes-sœurs 
et les dots assorties. 



XLI 



Pour Tétudiant, le vulgaire, la vadrouille est la 
promenade à travers les brasseries en vogue, les 
stations obligatoires du chemin de la croix du plaisir ; 
c'est les chœurs faussés des scies stupides, la visite 
de digestion aux tables des femmes à qui Ton a posé 
un lapin ; c'est la montre de l'ivresse, c'en est sou- 
vent, par économie, l'affectation ; c'est la gaielé à 
heure fixe, quasiment sur commande, les samedis, 



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LE boul' migh' 113 

les premiers du mois, les jours d'examen, une gaieté 
dont le coût est connu ; c'est un lundi nocturne de 
bourgeois, le coup de folie hygiénique des têtes cal- 
mes, la saignée comme il faut d'un budget équilibré, 
rintermède de joie d'une semaine d'écœurant la- 
beur. 

Pour le michelin, la vadrouille est le grand tra- 
vail, l'éducation générale. C'est la découverte des 
bons coins, du café bien fait, de la meilleure bière, 
la connaissance des adultères, des collages, des bé- 
guins, des beautés ou des tares secrètes, des talents 
intimes, des vices vénériens, des fortunes et des dè- 
ches du personnel amoureux. C'est le déchiffrage des 
multiples et redoutables énigmes de l'élément fémi- 
nin sur la vadrouilleuse, la fille jeune fille, la femme 
la moins fardée qui soit, la seule au monde qui, 
n'ayant plus à ménager les hypocrisies de la vertu 
et n'étant pas encore bien faite à celles du vice, se 
laisse voir jusqu'en la nudité de son cœur. C'est l'é- 
cole buissonnière à travers les curiosités et les spec- 
tacles de Paris, du théâtre du monde au monde des 
théâtres, des conférences officielles aux réunions pu- 
bliques, du tapis vert des tripots et des courses aux 
séances de la Chambre. C'est le voyage à Trouville 
Tété, à Nice l'hiver ; le canotage à Asnières ; les sou- 
pers chez Peters. C'est, entre les jeunes hommes de 



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H 4 LE bôul' mich' 

vues et d'aptitudes diverses, de provinces (parfois de 
nationalités) et de professions différentes, un rappro- 
chement profitable à tous. C'est la pénétration à vif, 
la confession, dans les épanchements des ambitions 
juvéniles, dans la candeur des premiers espoirs, des 
futures valeurs sociales, du prochain état-major 
humain. En même temps que du code, de l'anatomie, 
du style, de la plastique, Tétude de la vie. 



XLII 



Rossignol, un vieux jeune homme, mal mis, voûté, 
tatoué de rougeurs malsaines, était un bohème révo- 
lutionnaire qui prétendait avoir mangé sa fortune 
pour la Cause et qui, en réalité, l'avait bue. Depuis, 
de même que la débauche certains viveurs décavés, 
la Révolution l'entretenait, le plus ordinairement par 
Tentremise de femmes du peuple qu'il éblouissait 
dans les zincs. Car l'éloquence de Rossignol, d'ac- 
cord en cela avec le sens critique de son estomac qui 
préférait le tord-boyaux à Teau sucrée, fuyait la tri- 
bune des réunions publiques et cherchait la barre 
zinguée des mastroquets. Cet apôtre au petit bleu 
avait à Javel, à Charonne., aux Épînettes, à la Butle- 



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LE boul' migh' us 

aux-Cailles, dans les coins les plus extrêmes des fau- 
bourgs, une de ces réputations souterraines que ré- 
vèlent les. jours d'émeute. Des semaines, des mois, 
il se collait à des ménages prolétariens, vivait sur 
eux, admiré par les maris pour ses idées rouges, 
adoré des femmes pour ses mains blanches. De tous 
les comités occultes, de toutes les fédérations étran- 
ges, il en organisait les réunions, centralisait les 
souscriptions, fondait les feuilles hebdomadaires ; et, 
quelque temps, il faisait ainsi la gratte de sa vie sur 
les sommes qu'il maniait et dont il expliquait l'épui- 
sement par des tourné.es de propagande dans les 
zincs. Au Boul'Mich', où il descendait durant les 
pannes des faubourgs, il faisait profession de décou- 
vrir des Babœufs imberbes avec lesquels il pratiquait 
te plus possible la communauté. De doctrine, il n'en 
avait point. Anarchiste, blanquiste, communiste, 
communaliste, collectiviste, il était tout cela tour à 
tour ou à la fois, selon la vogue de telle ou telle 
théorie, selon le quartier qu'il exploitait, selon ses 
fréquentations du moment, selon les préférences du 
mari de la femme qui l'aimait. Au lieu, il brûlait 
d'un amour grossièrement mystique d'homme du 
peuple pour la Révolution. C'était pour lui comme 
une déesse vierge accouchant du progrès sans l'en- 
fanter, régénérant le monde par miracle, changeant 



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H 6 LE boul' mich' 

et purifiant les passions de rhumanité. Il ne s'in- 
quiétait ni des réformes à concevoir, ni des concep- 
tions à réaliser, ne s'intéressait pas aux moyens. Les 
moyens, ça regardait la Révolution. 11 ignorait quels 
ils seraient, mais ce seraient les bons. 

Sa vie parasitaire ne lui pesait pas d'un fétu de 
remords. Bon, généreux, cordial, il Favait été dans 
la prospérité, trouvait tout naturel qu'on le fût pour 
lui. 11 avait donné son trop plein aux autres qui lui 
rendaient le leur. Tout était au mieux. La fraternité 
humaine n'était pas un mot, une blague, une dupe- 
rie; elle était une vérité, une réalité. Il l'avait su à 
ses dépens et le savait à son profit. 

Le péruvien Juan Pedro Lucasa, un de ces bouffis 
bruns que les femmes appellent des pots à tabacy 
était un roublard tout à fait conscient, lui. Préala- 
blement stylé parles rastaquouères, retour d'Europe^ 
de son pays, il était arrivé à Paris avec huit mille 
francs et, durant trois mois, avait fait le brésilien. 
Les fournisseurs et les filles l'avaient plumé à vif, 
sans qu'il criât. Après quoi, ses largesses bien con- 
nues et son crédit bien établi, c'avait été sa revanche. 
De brésilien, le Péruvien était passé valaque. Plus de 
lettres au paquebot, plus un sou à l'hôtel, au bot- 
tier, au chapelier, au tailleur, à la pension, et des 
fourrures aux filles. Cependant, comme correspon- 



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LE boul' migh' h 7 

dant de journaux et courtier en librairie, il gagnait 
de 4 à 5,000 francs par an. Mais ils lui suffisaient à 
peine pour ses bocks. Parmi les fournisseurs, le 
mieux roulé avait été le tailleur Dojet qui n'avait 
même pas profité de son trimestre de solvabilité et 
dont célèbre était la mésaventure. Mesures prises, 
le tailleur ayant demandé un acompte, négligem- 
ment, d'une liasse, Lucasa avait détaché un billet de 
mille. Dojet, honteux, avait prétexté d'un manque de 
monnaie pour refuser l'acompte d'un client aussi 
chic, formulé toutes sortes d'excuses. De longtemps, 
il n'avait osé demander de l'argent et n'avait envoyé 
la note que lorsque le Péruvien avait dû mille francs. 
Lucasa lui en avait d'ailleurs accusé réception et 
procédé avec les mêmes égards envers les notes sui- 
vantes. Quand Dojet s'était sérieusement inquiété de 
la solvabilité de son client, il était trop tard. Lucasa 
lui devait 2,500 francs et ne daignait même plus l'en- 
tretenir d'espérances. La guerre était déclarée entre 
le Chili et le Pérou, la mer tenue par la flotte enne- 
mie; les paquebots n'arriveraient pas de longtemps. 
Lima prise, le Péruvien jouait à l'infortuné Dojet des 
malheurs de la patrie avec une maestria de Polonais. 
— « Mais vous ferez la paix maintenant. — La paye ! 
jamais de la vie, cher monsieur. La dette à ou- 
trance ! » 

7. 



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'*»— -«^'«.^-v^ 



118 LE boul' migh' 

Celle aventure, ainsi terminée par ce calembour 
misérable, résumait admirablement Fexislence de 
cet hidalgo d'outre-mer : poser des lapins et placer 
des mots. Car, dans son étude passionnée du fran- 
çais, au fond la seule ambition intellectuelle de l'é- 
tranger, Lucasa, voulant, comme un libertin une 
maîtresse, posséder notre langue jusqu'en ses licen- 
ces et ses intimités, avait été conduit à se plaire 
uniquement dans la débauche de l'argot, à ne pou- 
voir rassasier son futile esprit d'Espagnol dégénéré 
de l'alimentation relâchante de la Uttérature tinta- 
marresque. Très obstinément, avec une patience de 
bénédictin, il se bourrait d'anecdotes, de nouvelles 
à la main, de canards, s'échinait des heures à déchif- 
frer les hiéroglyphes d'un mot, tendait à toutes les 
causeries les trappes de ses anas ; et, certainement, 
cette course après l'esprit en eût fait un compagnon 
raseur si elle n'eût été agrémentée des trébuchages 
de la soûlerie. Mais dans son habituel titubement 
d'alcoolique, Lucasa plaisait par l'abandonné et, pour 
ainsi dire, le baveux de sa sottise, riant à se 'tordre 
des prudhommeries charivariques de la petite presse. 
Il apportait dans le petit cercle de blasés qu'il fré- 
quentait la gaieté naïvement bête d'un bourgeois qui 
serait enfant. 

Jules Lestapy avait été l'orphelin délaissé, l'écolier 



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LE boul' migh' H9 

berné, Tétudiant pauvre, un malheureux être dont 
l'enfance et Tadolescence avaient toujours eu le cœur 
gros. Devenu un employé bien rétribué dans une 
maison de banque où son oncle était caissier, sa ca- 
maraderie était allée du coup, pour le rattraper de 
ses tristesses et de ses solitudes, vers les plus joyeux, 
les plus turbulents du BourMich'. Mais il était resté 
réservé, gêné, timide; il n'osait ni parler aux fem- 
mes, ni s'abandonner dans les causeries, ni se lâcher 
dans les tumultes ; il avait gardé les allures rêches 
d'un être aimant, qui, n'ayant jamais été aimé, n'a 
pu devenir aimable. Ce, bien qu'il fût reconnaissant 
aux filles qui daignaient accepter ses louis, qu'il se 
crût l'obligé des bohèmes qu'il régalait. Son grand 
malheur venait surtout des femmes que son physique 
effacé et banal, point seulement laid, n'attirait pas, et 
qu'éloignait sa gaucherie guindée, sa froideur appa- 
rente. Des rages sourdes le prenaient quand il voyait 
les cajoleries, les tendresses, les passionnements 
dont elles se montraient si prodigues avec ses amis, 
si complètement avares à son égard. 11 en venait à 
désespérer, non pas seulement d'être aimé, mais d'ai- 
mer, de jamais ouvrir son cœur. Et cette conviction 
faisait de lui un navré attendrissant et ridicule que 
les michelins plaignaient un peu, que les vadrouil- 
leuses blaguaient beaucoup. 



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^— rt.-^-^ïjfî^^a^pp^"^ 



J20 LE boul' migh' 



Le peintre LîonelJordan, qui s'était donné quelque 
temps le ridicule de se dire de Taillemont sur ses 
cartes de \isite, était un tout petit homme brun, élé- 
gant et joli, médisant et courtiseur, aux grâces et 
aux grimaces de femme. De goût raffiné, d'œil très 
subtil, il attrapait merveilleusement les tons vagues, 
les lumières troubles, les visions rares, chef-d'œu- 
vrait ses esquisses. Malheureusement, il manquait 
de métier, de solides études premières, ne savait 
pas établir une scène, planter un bonhomme debout, 
régler la perspective d'un tableau. Adolescent, il avait 
bien fréquenté l'atelier de Stévens, mais par passe- 
temps tompin, plutôt en amateur qu'en élève, et, lors- 
que, à vingt-quatre ans, l'ennui d'être petit homme 
l'avait décidé à devenir grand peintre, il s'était heurté, 
malgré d'admirables facultés naturelles, à son igno- 
rance des premiers principes. Au salon, ses tableaux 
eussent certainement été remarqués des amateurs, 
des critiques, mais les forts en thème du jury les re- 
fusaient implacablement. Aiguillonné par ses échecs, 
attaché à l'art par ses déboires, Lionel Jordan se ju- 
rait de triompher par tous les moyens, par son talent, 
comme quelques-uns, par son entregent, comme la 
plupart. Il se mettait de tous les cercles, de tous les 
dîners, de toutes les associations artistiques, se liait 
avec les débutants de lettres, cajolait quiconque te- 



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-.M» 



LB boul' MIGH' 121' 

nait ou devait tenir une plume. Tous les matins, 
table était mise dans son atelier de la rue d'Enfer: 
venait qui voulait. Il obtenait ainsi des échotiers 
qu'ils parlassent de lui à la première occasion, au 
moindre prétexte, espérant par le tapage fait autour 
de son nom appeler Tattention sur ses œuvres. Ce- 
pendant, son éducation technique était longue à par- 
faire. Il n'avait pas pris tout jeune, pendant les an- 
nées de TÉcole, l'habitude du labeur manuel qui est 
pour presque tout dans l'art physique de la peinture. 
Il avait des curiosités distrayantes, des appétits en- 
combrants, se préoccupait trop des livres, des fem- 
mes, de la vie. Peut-être n*était-il pas encore 
suffisamment abruti pour être peintre. 

L'Anglais William Forster était un beau colosse 
blond qui rappelait les bœufs de son pays par là blon- 
deur, la lourdeur, la placidité, la force, et aussi parce 
que c'était une bête à concours, toujours primée. Sa 
mémoire était prodigieuse, sa puissance de travail 
rare, ses aptitudes variées. Il savait sept langues, 
jouait gentiment du piano, supérieurement le whist, 
écrivait facilement, élégamment. Il était, à trente- 
deux ans, agrégé de lettres et d'histoire, docteur en 
droit, deux fois licencié ès-sciences. Il avait publié 
un livre en quatre volumes in-4°, YHistoire des Lé- 
gendes, qui témoignait d'une érudition vaste. En dépit 



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122 LE boul' migh' 

de cette facilité (on pourrait dire à cause), il restait 
médiocre, un âne, chargé de reliques. Il savait tout 
ce qui s'apprend, rien.au delà; .il agglojiiérait le sa-' 
voir et ne s'assimilait pas la science; il avait des 
idées sur tout, d'idée sur rien. Ce n'était qu'une ency- 
clopédie où se heurtaient les pour et les contre, S'il 
s'affirmait partisan des idées de l'Utilitarisme an- 
glais^ c'était plutôt par mode adoptée que par con- 
viction débattue. Il allait d'examen en examen, de 
concours en concours, plus stimulé par la manie 
d'apprendre que parla passion de savoir, en homme 
chez qui l'étude est une gymnastique nécessaire, 
une hygiène bienfaisante, un agréable passe-teraps* 
Professeur à l'école des Hautes-Études, répétiteur 
à trente francs le cachet, lundiste scientifique, cor- 
respondant de journaux étrangers, il gagnait large 
vie. Quand il noçait, c'était épiquement. Au Boul' 
Mich^ malgré ses diplômes, il jouissait d'une cer- 
taine estime, parce qu'il était le plus fort entonneur 
de bière connu. Ce genre de capacité et sa haute 
taille lui avaient mérité le surnom glorieux de 
Grand Will. 

Charles Prochot était un élève en pharmacie, qui, 
pauvre comme tous ses pareils, et, pour comble, vo- 
luptueux et joueur, n'ayant pu se contenter de la dîme 
de flibusterieque les élèves prélèvent sur les patrons, 



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c**^ . 



LE boul' mioh' d23 

avait dû recourir, pour entretenir convenablement 
ses vices, à des combinaisons plus complexes, à des 
expédients plus rapportants. 11 avait fait des contre- 
façons d*eaux en vogue, clandestinement fabriqué de 
l'eau-de-vie, prêté la main à des avortements, trempé 
dans toutes les loucheries que comportait son 
état. Après quelques années, il abandonnait à peu 
près la pharmacie, ne rentrait en boîte que dans les 
périodes de panne noire, et il devenait un trappeur 
parisien, un racoleur des tripots où il prenait ses 
repas, un teneur délivres de book-maker, un repor- 
ter d'occasion, un gérant de feuilles pornographi- 
ques. Mais de ces multiples carrières, sans parler des 
excentriques, Prochot s'était bien gardé, leurs abou- 
tissants explorés, d'en suivre aucune, décidé qu'il 
était à ne s'engager jusqu'au bout que de celle où 
la roue de sa fortune pourrait embobiner des millions. 
Mal vu déjà par les glorioles des étudiants en droit et 
en médecine de son département parce que phar- 
macien, puis tenu en suspicion par leurs bégueule- 
ries parce que aventurier, il avait dû se faire accueillir 
des clans du Boul' Mich'. Ceux-ci n'avaient vu, dans ce 
héros moderne en bisbille plutôt qu'en lutte avec les 
convenances et les lois, que le camarade aimable et 
serviable, plus digne que bien d'autres d'arriver à la 
possession régulière d'un capital qui le ferait honnête. 



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124 LE boul' migh' 

Le docteur Fabrettes, un raté de la médecine, 
avait été un brillant interne en qui une colle injuste 
à l'agrégation et un amour trahi avaient développé 
un déplorable penchant pour l'absinthe. D'un exci- 
tant à la joie, d'un éperonnement de vadrouille, la 
gueuse verte était devenue un remède à ses ran- 
cœurs, une tisane d'oubli et bientôt un aliment de 
son imagination, un besoin de sa vie, une habitude 
funeste, une manie invincible. Fabrettes avait dédai- 
gné une grosse dot et une situation magnifique qui 
l'attendaient à Nantes, pour s'abandonner plus libre- 
ment à son vice, loin des cancannages de la province 
et des reproches de la famille. Il s'était établi au 
BouF Mich' et fréquentait les raichelins les plus tapa- 
geurs, les ivrognes les plus exubérants avec Tespoir 
qu'en leur entour ses ivresses ne seraient pas remar- 
quées. Sur les quatre heures, il passait dans une 
brasserie pour souhaiter un bonjour et s'asseyait, 
manière de tenir compagnie à l'ami qui se trouvait 
là. La fille survenant, il affectait d'hésiter sur l'apé- 
ritif à prendre, puis se décidait pour l'absinthe, 
comme par hasard. Après un quart d'heure, il se 
levait, prétextant des visites, allait recomnaencer le 
même manège dans une demi-douzaine de brasse- 
ries. Une fois à point, tranquillement, il suivait les 
vadrouilles boucanantes et nul, à simple aspect, à le 



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.LE boul' migh' 123 

Toîr convenable, calme, effacé, n'aurait soupçonné à 
quelle horrible ivresse il était en proie. Mais ses yeux 
noyés et luisants, aux regards fuyants et vagues, sa 
bouche béante, le tremblement qui le prenait alors 
qu'il levait son verre, le trahissaient aux observateurs 
et aux camarades. Seulement, ceux-ci, par pitié pour 
un semblable abaissement, feignaient de ne rien voir, 
lui témoignaient une grande déférence, avaient pour 
lui les respects dus au martyre. 

Adrien Doumerc était un juteux exquis, un régulier 
raffiné, un type charmeusement canaille de bourgeois 
décadent. Maigre, anguleux, exsangue, il étaitle fruit, 
à force égards sec, de plusieurs générations de com- 
merçants, étiolés dans Tair malsain d'une boutique 
d'épicerie. Par une étrangeté rare, il avait la haine des 
instincts bas de sa race, profondément enracinés en 
lui, s'acharnait et réussissait à les étouffer, comme 
sî quelque bâtardise lui barrait le cœur de noblesse. 
Dès le collège, tout ce qu'avait observé son précoce 
esprit critique l'avait choqué, révolté. Alors que le 
De viris et l'Évangile, l'Université et l'Église, la tra- 
dition latine et chrétienne lui prêchait tout haut le 
désintéressement, le courage, la chasteté, une inter- 
minable litanie de vertus, il voyait son père mélan- 
ger les cafés, son frère se faire indûment exempter 
du service militaire, une de ses tantes, la Lucrèce de 



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126 LE boul' mich' 

sa ^famille, servir de \erre à plaisir à tout un. mess 
d'officiers. Le spectacle de ces perversions avait déjà 
troublé chez lui les honnêtetés factices et faciles de 
l'enfance, lorsque deux grosses douleurs leur portè- 
rent le dernier coup. A seize ans, alors qu'avec les 
épitéliums génitaux germent dans les jeunes cœurs 
les désirs effrénés, les passions nobles,* les rêves 
grandioses, une préférence de fillette pour un sien 
cousin plus gentil, et le second mariage de sa mère 
avec son premier Gommisledésespéraient, le navraient 
si fort que la généreuse sève de l'adolescence se fi- 
geait en lui, que son çosur gardait les goûts féroces, 
les appétits cruels de Tenfant, que, du coup et à 
jamais, son esprit acquérait les envies, les haines, 
les rages assourdies, hypocrites, décentes mais im- 
placables des ratés de cinquante ans, que, dès lors, 
ilsejuraitde n'être jamais dupe. Pauvre, il eût été un 
irrégulier redoutable ; à peu près riche, il s'organisa 
pour être un jouisseur placide. S 'étant reconnu très 
vain et très susceptible, il raya, afin de n'en pas souf- 
frir, le besoin de* paraître de sa vie. Son dernier rêve 
avait été de s'anéantir dans un absolu nihilisme de 
sentiments et d'idées. Il ne le réalisa qu'à moitié, ne 
parvint pas à se crétiniser, devint simplement un fort 
en scepticisme. Pour occuper sa combattivité, très 
laid, il visa la conquête des femmes. Les échecs à 



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LE boul' mich' 127 

prévoir, alors qu'il était si peu fait pour réussir, de- 
vaient le laisser indifférent. En dépit de ces prévisions 
modestes, il devint un don Juan redoutable, si bien 
il sut embrouiller les femmes, comme une araignée- 
les mouches, dans les fils de ses flîrtations, trouver 
les joints de leurs caprices les plus fous, se faire à 
leurs perfidies, à leurs mensonges, à leurs détraca- 
ges, les battre avec leurs propres armes. D'ailleurs, 
toute son existence fut organisée pour les vaincre. 
Alors que le grand nombre reçoit le mois le premier, 
lui reçut sa pension le \ingt, de sorte que, lorsque 
sévissait l'universel carême, commençait le carnaval 
pour lui, que son pâle aie faisait plus d'effet de bou- 
chon que le Champagne des autres, que ses moindres 
dépenses semblaient des prodigalités. Vers les huit 
heures il se rendait au bouillon Veulant, sur le bou- 
levard Sàint-Michel, dans les salles du haut, oîi dînent 
les vadrouilleuses huppées. A ce moment, finissaitleur 
dîner, dîner de grues avares, de chameaux sobres, 
de femmes seules, chiche comme tous ceux qu'elles 
payent de leur argent, dîner où elles n'ont réelle- 
ment pas faim, dîner qui n'est qu'un lunch tardif, que 
l'entr'acte du souper que payera le coucheur attendu. 
Doumerc se laissait alors glisser leurs cartes, peu 
chargées, les réglait sans les vérifier, comme si leur 
total lui importait peu. Et cette générosité bien en- 



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128 LE boul' mich' 

tendue lui valait une popularité de miche bon garçon 
. et nabab, des reconnaissances qu'on lui soldait en 
baisers sonnants. Un autre de ses trucs, c'était l'invi- 
tation de l'après-midi dans son entresol de la rue 
Monge, dans son salon de soie puce, aux rideaux 
triples, coquet comme un boudoir, discret comme 
une chapelle, garni de divans, de fauteuils, de cana- 
pés de toutes formes, empli de bibelots rares, avec 
son encensoir pendu à la rosace du plafond et où 
brûlaient des parfums, avec sa cave de cristal doré 
fournie de liqueurs exquises, avec ses albums de 
photographies pornographiques, avec surtout sa col- 
lection de costumes féminins de tous les âges et de 
tous les pays, avec enfin tout ce qu'il fallait pour 
attirer, troubler, séduire des sens de femme et d'où, 
les albums parcourus, les liqueurs dégustées, les 
costumes essayés, les divans éprouvés, alors que, 
dans la pénombre et jusqu'à l'acte, Doumerc mar- 
mottait des mots de miel qui semblaient sortir, à 
travers les grilles d'un confessionnal, de la bouche 
d'un prêtre amoureux, d'où nulle fille ne s'en allait 
sans garder l'envie de revenir se donner « ainsi que^ 
se donne une femme du monde ». Le mot était de 
l'une d'elles. Après les premières conquêtes, sa lai- 
deur même cessa de déplaire, séduisit, bien vue, par 
son étrangeté. Si son masque terreux, sa face osseuse, 



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LE boul' migh' 129 

ses cheveux rares ramenés éloignaient, répuisaient, 
son grand nez recourbé comme un bec et comme 
prêt à mordre, ses lèvres fines, avec, aux coins, deux 
plis, deux entailles, qu'on eût dites faites au couteau 
et qu'au vrai creusait Tironie, ses yeux particulière- 
ment, des yeux petits, encavés, gris, tantôt ternes 
comme des citernes ombreuses, tantôt miroitants 
comme des puits enlunés, toute sa physionomie 
dure, ironique et changeante intéressait, alléchait 
les curiosités. Il finit par devenir un être de luxe, de 
choix, avec qui il était de bon ton d'être intime, un 
amoureux à la mode qu'on se disputait. 

Son scepticisme avait singulièrement développé 
sa causticité, son esprit critique. Il trouvait, sans 
effort aucun, la lare d'un chef-d'œuvre, l'endroit 
malade d'une vanité, la petitesse d'une ambition, 
la malhonnêteté d'une vertu ; partout et au fond de 
tout, il voyait Tinutilité de l'effort, le vide du but. 
Aussi, plus que la galanterie, la blague de toutes les 
formes de la bêtise universelle était sa vraie com- 
battivité. En somme, ce qui l'attirait vers les fem- 
mes c'est qu'il faisait une farce à froid de ce qui 
était leur idéal, un passe-temps de ce qui était leur 
vie ; c'est qu'il se vengeait contre toutes des dou- 
leurs que sa première aimée lui avait values. A 
regard des hommes, le même mobile de vengeance 



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130 LE boul' migh' 

le dominait sans qu il s'en rendît bien compte. En 
raillant leurs efforts, ne justifiait-il pas son nihi- 
lisme? A la bêtise trop simple, trop carrée, trop 
épaisse et trop heureuse des étudiants, il préférait 
celle des artistes, des ambitieux, des passionnés. 
Les débutants d'art brûlant leurs ailes au soleil de 
la gloire comme des papillons fous, effeuillant aux 
durs autans de la vie leurs illusions plus délicates 
que des pétales de rose, le ravissaient d'envie satis- 
faite; leurs jalousies, leurs débinages, leurs luttes 
sourdes étaient son spectacle ; il se faisait leur con- 
fident, leur encenseur, pour le plaisir d'enflammer 
leurs haines en les frottant comme des allumettes. 
Les angoisses des énamourés, les rages des trahis 
lui plaisaient plus encore. Et son régal devenait 
impérial lorsque, le trahi l'appelant sur le terrain, 
il le lardait d'un coup d'épée, le trouait d'une balle. 
Pour en arriver à ce suprême plaisir, il avait eu 
l'énergie de prendre sur ses siestes, passait depuis 
huit ans deux heures par jour dans les salles d'ar- 
mes et les lirs. 

Sa famille y tenant, Doumerc faisait son droit, 
lentement, sans dessein d'en tirer profit. Long- 
temps, il avait cru pouvoir vivre à sa guise avec ses 
12,000 francs de pension annuelle, avec les 25,000 
livres de rentes qull aurait à la mort de sa mère. 



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LE boul' migh* 131 

Mais il s'apercevait, au raffinement grandissant de 
ses appétits, à Tennui qui le prenait du BourMich* 
à Tenvie qui lui venait d'émigrer au Boulevard, que 
le jour n'était pas. loin où sa pensionne lui suffirait 
plus, où, avec le revenu de son dejmi-millîon, ses 
exquisités crèveraient la faim. Alors, il songeait à 
un métier peu pénible et très lucratif : au théâtre, 
et cherchait des collaborateurs pour la conception 
et la confection des pièces, se réservant pour sa 
part de travail de les truffer d'esprit. 

Doumerc, Fabreltes, Prochot, Forster, Jordan, 
Lestapy, Lucasa, Rossignol, tous ces jeunes hom- 
mes de conditions et de goûts divers, triés dans 
tous les clans du Boul'Mich', venus par tous les 
vents, formaient avec Tatave la suite ordinaire de 
Tralala, sa queue bariolée et pittoresque de paon 
rouant. 



XLIII 



Dans les abandons de leur milieu, dans la com- 
promission de ces camaraderies, dans la blague des 
idées consacrées et des opinions reçues, Floflo de- 
venait, et Tatave, repris un moment par les idéaux 



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132 . LE boul' migh' 

delà seizième année, redevenait modernes, selon 
une expression que la causticité de Doumerc avait 
mise en vogue. Une idée n'était pas juste ou fausse, 
uire mode laide ou belle, une action bonne ou mau- 
vaise ; idée, mpde et action étaient ou n'étaient pas 
^0û?ey7ze5. La morfermVe' qu'on entendait, une sorte 
de généralisation du chic, était, comme le chic, in- 
déterminable et, entre bien d'autres choses, une 
•religion vague et commode, facile à suivre en va- 
drouille, que chacun dosait à sa guise, indulgente 
aux vices, propice aux fantaisies ; un jésuitisme de 
noce qui expliquait, permettait et absolvait tout. 
La vie pour les autres et la vie pour soi qu'avait 
rêvée le couple ne tardait pas à ne faire qu'une 
seule fête où leur antique idéal, comme un vieillard 
encombrant, se mourait dédaigné. Tous deux pres- 
que en même temps l'achevèrent. Un jour Tatave se 
montra boudiné dans un veston court, un melon mi- 
nuscule sur la tête, les pieds dans des souliers d'an- 
glaise, les mains dans des gants de cocher, les che- 
veux taillés à ras de nuque, et plaqués luisant sur le 
front, la barbe rasée, les favoris coupés large et 
€Ourt, monocle à l'œil, gourdin en main : juteux 
des pieds à la tête. Cette transformation inopinée et 
trop complète mit Floflo en fureur. De son idéal, 
plus rien ne restait, pas même la représentation 



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L^ boul' migh' 133 

physique. Le poète fut criblé de railleries rageuses. 
« Qu'il eût renoncé à sa tenue rococo de pianiste 
de vaudeville, elle le comprenait. Mais qu'il eût 
coupé ses cheveux si longs et si beaux, cela la dé- 
passait ! Il était permis de suivre la mode, mais en 
l'interprétant, en l'appropriant à sa beauté, comme 
Tralala. Mais ressembler aune gravure de tailleur, 
à n'importe qui, au premier gommeux venu, ça 
non! » A toute cette indignation, Tatave s'était con- 
tenté de répondre que c'était moderne. Battue et 
mécontente, Floflo osa riposter que « si c'était mo- 
derne de se faire laid, ça devait être moderne de se 
faire sale », et céda à une tentation qui l'obsédait 
depuis que le contact des filles, les racontars d'al- 
côve, les discussions techniques sur la voluptuosité, 
l'avaient fait se souvenir des raffinements de l'a- 
mour de Chariot. Ses ouvertures, faites carrément, 
navrèrent Tatave. « Ainsi, c'en était fait, bien fait, 
de la grise tte romanesque, et son amour idyllique 
crevait en cynique appélit de grue blasée. » Mais la 
voyant lui échapper, désireux de la mater et d'en 
mater d'autres, pris de la tentation malsaine de 
connaître, sollicité par les commodités de l'appren- 
tissage, il céda 

« Une débauche de modernité », dit Floflo. 

8 

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134 LE boul' migh' 

Après, comme ils se méprisèrent, tous deux se- 
décidaient, à rompre. Mais aucun ne voulant subir 
Taffront du lâchage, le dédain de l'indifiérence, iU 
se supportaient jusqu'à ce que Floflo aimât Tatave, 
jusqu'à ce que Tatave aimât Floflo. Pour arriver à 
cette fin, étaient mises en branle toutes les ficelles 
de la passion : les voluptés, les froideurs, les chatte- 
ries, les brouilles, les raccommodements. Floflo ne 
se gênait plus pour faire, tout haut, des projets 
d'avenir, d'avenir de fille, et Tatave, amicalement, 
les critiquait dans ce qu'ils avaient de dangereux ou 
d'irréalisable. Si elle flirtait avec Doumerc, dont ]a ca- 
naillerie lui plaisait, si elle s'offrait à Tralala, dont la 
beauté la tentait, Tatave assistait souriant à ces trahi- 
sons préventives, ne les prenait pas au sérieux, et^ 
quand elle revenait caressante, redevenait caressant. 
Bientôt, dans leur rage de se rendre implacablement 
cajolerie pour cfi^lerie et dédain pour dédain, leurs 
haines s'exaspéraient. Et c'étaient après des bal- 
butiements d'aveux des ricanements horribles, des 
baisers fougueux qui laissaient des marbrures de 
morsures, des étreintes qui s'efforçaient d'être des 
étouffements, des délires qui se terminaient par des 
batailles, des semaines d'abstinence et des vingt 
heures d'assauts incessants, acharnés, héroïques, 
après lesquels, de leurs êtres vannés et comme mc- 



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LE boul' migh' 135 

ribonds, né survivaient que les cœurs, pour battre 
infatigablement Je rythme de leur haine. 



XLIV 

— Si je travaillais? fit un jour Floflo. Oh! mais 
pratiquement, à la morfer??^. Si j'entrais en brasserie, 
à la Belette Blanche^ où il y a une place que Marthe 
m'a offerte, hein? Tu n'auras pas à être jaloux de 
mes amabilités : elles seront intéressées. Qu'en dis- 
tu? Puis, les dix ou quinze balles que je ramasserai 
par jour, autant de moins à casquer pour toi. 

— C'est que ce n'est guère convenaWe. 

— C'est admis. Margot, la femme de Treillan, sert 
à la Fantaisie. Rosita, Georgette, Queue de vache, 
sont collées à des types bien. Et tant d'autres. La 
brasserie, c'est l'atelier moderne. Eh Bien ! ton 
avis ? 

— Le tien. 

.Deux jours après, Floflo servait à la Belette Blan- 
che. 

XLV 

La Belette Blanche j l'idéale petite brasserie, a le 



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136 LE boul' migh' 

double aspect d'un cabaret moyen âge qu'elle tient 
de la mode et d'un atelier qu'elle doit à sa clientèle 
de peintres. Dès l'entrée, sa devanture, où, sur des 
culs de bouteille, s'écrasent des figurines japonaises,, 
révèle ce bizarre mélangje de modernité et d'anti- 
quaillerie, qu'accentue à l'intérieur le spectacle de la 
première salle, où un monumental comptoir de 
chêne, les chevrons apparents du plafond, deux lus- 
tres en fer forgé, affirment une tentative d'instaura- 
tion flamande ; tandis que les murs tendus de tapis- 
series orientales, les glaces encadrées de crépons ^ 
avec, aux coins, des éventails à forme de raquettes, 
un grand parasol japonais violemment peinturluré 
de monstres s'agitant en des paysages fantastiques, 
grand ouvert au-dessus des lustres et dans lequel se 
résorbe toute l'illumination de la salle comme sous 
une coupole de monde de cauchemar, des faïences 
rouges et bleues, des plats de cuivre, des tambou- 
rins œuvres de tableautins par les peintres du cru, 
un gigantesque épi pareil à un glaive d'or, montrent 
le fouillis d'un atelier de peintre amateur. En outre, 
de même que les bottines avachies la roulée des fau- 
bourgs qui, dans les opéras, figure les dames d'hon- 
neur, ses vulgaires tables de marbre et ses banals 
divans de cuir rouge trahissent en la Belette Blan- 
che la brasserie qu'elle est. 



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LE boul' migh' 137 

Après le comptoir sur la droite, trois tables, où Ton 
dîne et soupe, joue et parlotte, sont réservées aux 
habitués. Sur la gauche, tout du long, et dans la se- 
conde salle, sont celles attribuées aux clients de pas- 
sage et aux amis des filles de service. Au lieu d'être 
toujours attachées aux mêmes tables ainsi que dans 
les grandes brasseries, les filles tournent de façon à 
ce que les habitués ne se lient à aucune d'-^lles, ne 
soient pas tentés de les suivre quand elles vont 
servir ailleurs, restent les fidèles de-la Belette Blan- 
che et aussi les maîtres de leur coin. 

La salle du fond, plus petite, est plus uniformé- 
ment moderne, presque exclusivement BourMich', 
de par sa décoration de charges emblématiques des 
êtres et des choses du milieu. Les deux plus grandes 
toiles, de la dimension d'un moyen tableau de che- 
valet, montrent Marthe, la patronne, en belette blan- 
che vidant le crâne d'un pigeon et un lapin basculé 
sur un échaftiud-lit par un dos vert en viscope. Parmi 
les autres, de moitié moindres, les mieux réussies 
représentent : Tralala, en tribun romain haranguant 
une tournée de bocks et un buisson d'écrevisses, 
Tatave, en danseur de corde tenant dans les mains, 
en guise de balancier, un mirliton gigantesque, Fa- 
brettes devant une absinthe dans laquelle nage un 
fœtus avec des ailes d'amour dans le dos. La plus 

8. 



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138 LE boul' mich' 

populaire en même temps que la plus artistique, 
soufflée à Jordan par Doumerc, est consacrée à Lu- 
casa. Le Péruvien agite une ligne au bout de laquelle 
pend une liasse de billets de banque, tandis que, 
debout sur leurs pattes de derrière, des lapins, dont 
les têtes sont les caricatures de ses maîtresses et de 
ses fournisseurs, essayent vainement de happer 
rhameçôn tentateur. On lit, en exergue, sur la liasse 
de billets : « L'art de ies élever et de s'en faire six 
mille livres de dettes. » 



XLVI 



A dix heures, quand Tatave et Tralala vinrent à la 
Belette Blanche^ presque tous les camarades étaient 
là, convoqués par Floflo, intéressée par vanité à faire 
une grosse recette. 

— Vois, Tatave, fit-elle toutheureuse, en lui mon- 
trant des tours de verre et des tourelles de porce- 
laine faites de soucoupes superposées qui montaient 
des tables. Déjà, 45 francs.,.. Des bocks, hein? Moi, 
je prends une chartreuse. C'est la septième. 

Laf patronne, une grande brune épaissie, la face 
artistiquement recrépie et les opulences savamment 



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LE boul' miqh' 139 

étayées, une vieille garde devenue, comme toutes, 
intelligente en blêlissant, femme de tête par impuis- 
sance de rester femme de coups de tête, fit mater- 
nellement, du comptoir où elle causait, de très près, 
à sa caissière : 

— Floflo, ma fille, pas de zèle I 

— Un mot qu'elle tient directement de Talley- 
rand, cria Lucasa. 

— Ça le difiFérentie du tien, mon petit, que tu 
tiens indirectement de tout le monde, répliqua une 
vadrouilleuse, mûre, du coin des intimes. 

Ce coin était garni, ce soir-là, de Treillan et d'un 
autre poète de Marennes qui jouaient au piquet, 
d'un gros de juteux entrelardé de grues, d'un chroni- 
quaillon, Serigny, qui prenait des notes sur la bras- 
serie, de trois peintres : Hémon, Verciillot et Fil- 
lette. Ce dernier, un brosseur âpre, déjà connu, 
somnolait, affalé, rendu, d'une journée de travail de 
manœuvre. Au centre, sur les feuilles rouillées et 
mortes de la tapisserie, se détachaient, brune et 
blonde, les têtes de vice de deux lesbiennes accotées 
l'une à l'autre, s'allumant dans une torpeur sen- 
suelle, dans la cuvaison de boissons et de man- 
geailles échauffantes, dans la bravade publique 
des désirs des hommes, pour des intimités pro- 
chaines. 



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140 LE BOUL* MJGH' 

Les tables de Floflo se trouvant en face, durant 
les quêtes que faisaient deux râcleurs de violon, les 
deux groupes causaient : 

— A propos de Marthe, dit Jordan, qui a vu son 
portrait par Ivoine ? 

— Moi, répondit Hémon. J'ai été au Cercle Artis- 
tique. 

— Et vous le trouvez ? 

— Très bien. 

— Pas malin, marmotta Doumerc, une copie. 

— Une copie, comment ? interrogea Lucasa. 

— Mais regarde donc un peu Marthe, gros. bou- 
ché ! lit Floflo.... Une peinture. 

— Ah! très bien. Mon ami, je vous félicite, dit 
le Péruvien. Et, se levant, il tendit la main à Dou- 
merc. 

— Très joli, Verdillot, votre Bain Turc, reprit 
Jordan. — Pris au hammam des BatignoUes, souffla- 
t-il à son voisin Lestapy, dans une impatience de 
dénigrement. — Très joli; seulement, trop acadé- ' 
mique, la femme. Un peu chiquée et soufflée, hein ? 
Puis, je vous dirai, vieux jeu, la Turquerie. Je pré- 
fère votre Enfant au ballon du Louvre, — Plus en 
baudruche que le ballon, Tenfant, refît-il à Lestapy. 

— Oui, assez amusant, je crois, dit Verdillot.... 
\oire Amazone au bois, bien amusante aussi. Mais 



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LE boul' migh' 141 

il m'a. semblé, je ne sais pas, j'ai peut-être trop vite 
vu, qu'elle était mal conslruite. Un peu haute, la 
hanche. 

— Parbleu, elle est à cheval, fit Lucasa. 

— Jordan m'entend. 

— Pajols l'a trouvée bien. Il me Ta dit, au 
moins. 

— Est-ce qu'il se connaît en peinture, Pajols ? 
demanda Hémon. 

— Oui, pas mal, assez pour un littéraire. Il doit 
faire le Salon au Rabelais cette année. 

— Et r Hercule de Clampin; ça vous plaît-il ? 

— Pas du tout. Toc et flou. Pas amusant pour une 
baïoque. 

— Jordan! avertit la patronne, lui montrant une 
fille de salle, Blondine, la maîtresse de Clampin qui 
s'approchait. 

— Je l'ai dit exprès, fit tout bas Jordan, et, tout 
haut: très solide, l'hercule; très sur ses pattes. 
Pas assez dans l'air, malheureusement. Ah ! ça ne 
s'apprend pas à l'École, ça. C'est l'écueil des plus 
grands talents. A preuve : Raphaël, Ingres, Clara- 
pin.... Clampin, reprit-il \îvement comme s'il n'avait 
pas voulu faire d'assimilation, a fait une machine 
que je trouve très bien, une chose qui n'a pas eu de 
succès 



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142 *LE BOUL* MIGH' 

— Naturellement, fitBlondine. 

— Et qu'il n'aime peut-être pas lui-même. Quoi 
donc ? Ah I Le Chien de l'aveugle. 

— Trop romance, dit Hémon. 

— Sans doute, reprit Jordan. Et même mal peint. 
Mais, comment dirai-je? bien, bien 

— Pensé, lui souffla Doumerc. 

— C'est ça, bien pensé, bien senti. 

— En attendant, mon petit, fit Blondine, il aura 
le prix de Rome l'an prochain. Quand seras-tu reçu 
au Salon ? 

— Mais, ma chère, je ne vois pas à quel propos 
cette sortie. Je sais bien que Clampin a plus détalent 
que moi. Si tu ne comprends pas 

— Oh ! j'ai compris, va, toute bête que je suis. 

— Avec ça, fit Doumerc lui portant la main au 
corsage. 

— Avec ça, tiens ! répliqua- t-elle en se frappant 
canaillement. 

— Monsieur Jordan, interrogea le chroniquaillon, 
de qui le tambourin au-dessus de votre tête ? 

— De Marins Michel. 

— Seriez-vous assez bon pour me le décrire ? 

— Je préférerais vous décrire le mien. 

— Réserve-toi pour quand Sérigny voudra faire 
un volume, dit Tatave. 



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LE boul' mich* 143 

— Oh ! ce ne serait pas long. 

— Non, la philosophie de Thistoire seulement, 
l'esthétique et ta biographie jusqu'à nos jours*. 



XLVII 



Un moment, une vadrouille d'étudiants, savam- 
ment organisée pour ménager la dépense et flatter 
l'amour-propre, avec un caissier et un ivrogne 
comme état-major, s'engoufiFra dans la Belette Blan- 
che^ hurlante et chahutante. 
— Vous prenez ? demanda froidement Blondine. 

— Ta taille. 

— Une flanelle, alors ! 

— Mais, ma chère ! fit le caissier, un solennel 
à barbe, est-ce que je sais ? je suis soûl, ils sont 
soûls. Nous buvons depuis huit heures. 

— Comme ici ? 

— Ah ! tu sais, nous n'aimons pas qu'on nous 
force... Où est la patronne? 

— Ici, fit Marthe se levant. 

— Si nous ne prenons rien, prenez-vous-en à 
mademoiselle. 

— Blondine, qu'avez-vous fait à ces messieurs ? 



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144 LE boul' migh 

— Je leur ai fait cadeau d un prétexte. 

— Ça ne prend pas, la blague ! A d^autres ! dé- 
clara fièrement le caissier. J'ai beau être soûl, on ne 
me monte pas le coup. 

— Où est Lurotte ? demanda un autre. 

— Dehors. Il rend. 

— Allez le prendre ! 

— Ce n'est pas la peine, fit Blondine, pour qu'il 
salope tout. 

— Qu'est-ce que ça fait? cria le caissier. Il n'est 
pas soûl ! Nous n'avons rien bu !... . Tiens ! regarde 
si nous n'avons rien bu 1 reprit-il, lui jetant à la face 
Lurotte bavant. 

Quand l'ivrogne fut là, la bande le promena, le 
montra comme un phénomène. Même, on com- 
manda quelques bocks qu'on lui fit tous boire. Les 
autres en avaient assez, avaient même trop bu. Et, 
à chaque bock qu'engouffrait l'ivrogne, tous deve- 
naient plus ivres, ballaient plus automatiquement 
des bras et de la tête, augmentaient l'ampleur de 
leurs zigzags. 

— Si votre ami boit un bock de plus, fit Tra- 
lala qui observait leur manège, vous n'allez plus pou- 
voir vous conduire, messieurs. 

— Demande-lui s'il a des actions dans la maison? 
grogna tout bas un étudiant à son voisin. 



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LE boul' migh' 145 

— Combien, la fille ? demanda le caissier. 

— 6 bocks: 1 fr. 50. 

— Tiens, voilà 2 francs Garde les dix sous, 

quoique tu ne les mérites guère.... Par exemple, 
avant qu'on nous revoie dans cette boîte à sar- 
dines ! marmotta-t-il en sortant. 

— Sont-ils assez bêtes, hein ! fit Blondine. 

— Et voilà nos dirigeants ! clama Rossignol. 

— Quelle critique des dirigés tu fais là, sans t'en 
douter ! dit Doumerc. 

— Est-ce qu'on va causer politique ? demanda 
Tatave, se coifiFant. 

— Reste encore un peu, pria Floflo. Ah ça 
mais, vous voilà sobres comme des bourgeois!... 
Jules, douze bocks ! 

— Mais non, sapristi ! tu sais bien, fit Lucasa. Tu 
veux donc m'y mettre ? 

— Onze seulement ! Et une grenadine ! 

— En bière, insista Lucasa. 

— J'avais compris, je t'assure. Messieurs, Lucasa 
vient d'en pick-pocketer un. 

— Pick-pock comment dis-tu ça?... Leslapy, 

mon cher ami, veux-tu m'expliquer ? 

— Pick-pocketer : faire . 

— Ah ! pick-pocket ! Très bien I . . . Madame Tatave, 
je te félicite I 

9 



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146 LE boul' migh' 

XLVIII 



— Gagné I cria Treillan, jetant les cartes. 

— Vos rimes, monsieur ! fit de Marennes, comme 
il eût dit : vos armes ! 

— C'est un sonnet que nous jouions. Eh bien f Car, 
trocar, Issachar... 

— Pas pure, Issachar^ il y a une H. 

— Alors, Madagascar.... Tatave, une rime en car? 

— Lascar, Alphon.... 

— Lascar suffit.... Aux féminines maintenant! 
Gosse, Saragosse... Tatave, en gosse ? 

— Gausse, de gausser. 

— C'est long, et puis pas pur. 

— Négoce. 

— Impur, il y a un c, observa de Marennes. D'ail- 
leurs, inutile de chercher, il n'y en a plus. 

— Devenons plus banals, fit Treillan.... En mède : 
Archimède, Nicomède.... 

— Proscrites, deux rimes de noms propres. 

— Remède, intermède 

— Et mède alors, fît Tatave ! sens Directoire. 

— C'est ça. Passons au tercet.... Cycle et sicle... 



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LE boul' migh' 147 

Monsieur n'en veut pas? C'est d'une richesse im- 
pure.... Attends ! Boulingue et camerlingue? 

— Irréprochable. 

— Harangue et varangue ? 

— Mieux qu'irréprochable, parfait : riche et 
pur. 

— Et pour masculines: roc et Maroc. Voilà... 
Les dettes d'honneur se payent dans les vingt-quatre 
heures. 

— Cela doit vous rappeler que vous me devez une 
villanelle d'hier. 

— J'ai jusqu'à minuit, monsieur. 

— Et voilà nos brasseurs de nuages I fit Jordan. 

— Et non ! des enfileurs de mots ! répliqua de 
Marennes. C'est là notre prétention unique. Si j'ai 
fondé l'école de la rime pure, de la rime qui rime 
idéalement, et pour loreille et pour les yeux, c'est 
qu'après les leçons de Banville et les exemples des 
Parnassiens, n'importe qui, au bout de six mois, 
rimait richement. La poésie cessait d'être un passe- 
temps de raffiné. Eh ! mon Dieu ! c'est bien évident: 
si nous avions quelque chose à dire, nous le dirions 
en prose. Tous les poèmes, qui ont eu la prétention 
d'enseigner, ont été fatalement prosaïques ; d'où il 
suit qu'on a eu tort de les rimer. 11 faut donc con- 
sidérer la poésie pour ce qu'elle est: une superfluité 



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148 LE boul' mich' 

littéraire ; et, sî, Taimant telle, on veut la préserver 
de rencanaillement du domaine public, il convient 
d'en difficultuer l'art sans relâche, d'en interdire le 
culte au premier imbécile amoureux venu, d'en 
rendre la pratique si austère que toute une vie suffise 
à peine pour en posséder les trucs. Dans. dix ans^ 
un autre novateur raffinera sur moi, j'y compte, 
interdira, par exemple, toute assonnance dans deux 
vers jumeaux, dans une strophe, dans un sonnet, de 
telle sorte que les vers : 

Et je rends grâce aux dieux de n'être pas Romain 
Pour conserver encor quelque chose d'humain. 

cesseront d'être tolérés, à cause de la répétition des 
sons en o. Un poète fera dix ou douze vers dans 
sa vie 

— Et ce sera toujours ça de trop ! conclut Dou- 
merc. — Eh bien, Tatave ! reprit-il, j'espère que te 
voilà assez vieux jeu, toi qui rimes tout juste riche l 
Il faut changer d'art, mon vieux, te rallier à un art 
à la fois plus antique et plus moderne que celui 
de cet.... 

— Huître, fit Lucasa. 

— Merci ! j'étais sûr de te le faire pick-pocke- 
ter de cet affolé de Marennes, à l'art qui fait 



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LE boul' mich' 449 

boire du bordeaux à l'ordinaire, à l'art oîi les clous 
se changent en lingots, où les rimes des calembours 
ont des échos de louis : au théâtre. L'occasion nous 
offre son genou, asseyons-nous dessus ! Meilhac et 
Halévy se séparent ; Labiche se retire; Gondinet, Sar- 
dou, Dumas, Dennery, Augier ne sont plus jexmes. 
Le théâtre est à ceux qui le seront. Nous n'avons 
pas encore Tâge, me diras-tu. Apparence ! rien 
d'aussi vieux qu'un jeune qui est un jeune homme. 
Un aspirant au bachot est autrement sénile qu'un 
académicien Sérieusement, là, veux-tu colla- 
borer? Une petite besogne, au surplus. Tralala con- 
çoit et développe 

— Qui t'a autorisé ? fit Tralala. 

— Nous te ferons blaguer, quoi ! Après ça, si tu 

neveux pas de droits d'auteur Toi, Tatave, tu 

rédiges et, s'il y a lieu, tu rimes, pauvre. Moi, je 
sabre et spiritualise. 

— Et après? 

— Qui fera recevoir les pièces? Tralala, parbleu ! 
Nous lançons sa beauté sur les actrices en vogue, 
sur les maîtresses des directeurs. Nous n'avons pas 
la niaiserie, n'est-ce pas, de nous imposer par le 
talent, quand ce ne serait que parce que nous en 
avons? Nous sommes des modernes^ quoi ! el des 
scientifiques assez pour savoir qu'on n'arrive que par 



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150 LE BOUl' MIGH' 

les femmes. Notre venue au monde en est une 
preuve . ... Eh bien, Talave ? 

— Je verrai. 

— Tu fais fi du bordeaux? 

— Oui, j'aime mieux l'ambroisie. 

— 'Elle doit être pour le moins fabriquée avec des 
raisins secs, la tienne. 

— En tout cas, elle soûle d'une ivresse qui te 
restera inconnue, riposta vivement Tatave, furieux 
de ne pouvoir accepter les propositions de Doumerc 
de par son ignorance du théâtre, blessé aussi da 
rôle de manœuvre qu'on lui offrait en public, de- 
vant Floflo. 



XLIX 



— Doumerc! avertit la patronne, Angèle.... 

— Tiens ! miss Crampon ! fît Doumerc assez 
haut. 

— Miss Crampon ! fat que tu es, va ! Si tu t'ima- 
gines que je viens pour toi ! Qui m'offre un bock ? 
Tiens, toi, Georges, fit-elle à un jeune juteux. 

— Est-il fort, ce Doumerc ! fit Jordan émerveillé, 
se débarrasser d'une femme d'un mot, chic ! 



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LE boul' mich' 15 i 

— Oh ! il ne manque pas d'autres moyens, allez ! 
dit Angèle, et bien plus chics encore ! 

— Un Barbe-Bleue, tout simplement. 

— Tu aurais pu plus mal dire. 

— Angèle est sphingesque ce soir. Je lui trouve 
Tair d'une femme qui a un secret à garder, autre- 
ment dit une révélation à faire. 

— Eh bien, oui ! là ! Mais je ne la ferai pas. 

— Étrange ! 

— Ça gâterait l'effet, le coup de théâtre. 

— Le coup de théâtre, l'effet? 

— Oui*.... Mais je suis bête, je vais tout vous dire. 
Heureusement que.... 

Et Angèle courut à la porte, au-devant d'une 
femme qui entrait. 

— Blondine, demanda Brigitte, l'arrivante, une 
soucoupe ! — Le sans-cœur, il est encore là ! dit-elle 
à Angèle. 

— Mais il ne sait rien. 

— Eh bien ! il va savoir.... Messieurs ! cria-t-elle 
en tendant une soucoupe, pour l'enterrement de 
Maïda ! . . . 

— Quelle est cette plaisanterie, Brigitte ? fit vive- 
ment Doumerc, se levant. 

— Quoi ? de quoi te mêles-tu ? Tu veux qu'on l'en- 
terre comme une chienne, peut-être ? 



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152 LE boul' migh' 

— Ma petite, je ne te comprends pas, je t'assure. 

— Tu ne comprends pas ! Tu ne veux pas com- 
prendre, voilà ! — Que tVt-elle dit à six heures, 
devant moi, au Gargantua ? 

— Est-ce que je sais? 

. — « Si tu n'es pas rentré à dix heures, j'ai du 
charbon chez moi. » 

— Eh bien ! quoi? du charbon, en avril. Moi aussi, 
j'en ai. 

— Oh ! c'est très drôle, fit Angèle, comme on riait. 
Très drôle : elle est morte. 

— Elle s'est donc ratée ? dit placidement Tralala. 

— Mais puisqu'on te dit qu'elle est morte I 

— Eh bien ! c'est ce que je disais : elle s'est ra- 
tée. Eh oui ! ratée. Dame, à la longue !.... La pre- 
mière fois qu'elle a réussi son coup du suicide^ 
c'était pour Quinnsépatt, par trop de laudanum; 
la seconde pour un pipo. Cette fois-là, elle s'est 
jetée d'un bateau-mouche à une heure de l'après- 
midi, en allant aux courses. Aujourd'hui, elle comp- 
tait que Doumerc ou quelque autre Desaix s'abou- 
lerait avant l'asphyxie totale. Mais point; au lieu, 
c'est Grouchy qui n'est pas venu. Après les Ma- 
rengo les Waterloo: c'est dans l'ordre.... Et vou- 
lez-vous mon opinion, tas de volailles? Eh bien! 
c'est au mieux. Il faut en finir avec la scie de : 



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■ m .c f n ■ ^m l ^^J m Jmu^ ' U^^{^,MJ,i..:,p€lJ^im ^' *UM^^ , 



LE boul' migh' 153 

« ton amour ou ma vie », avec le chantage du 
désespoir... 

— Quand tu voudras fermer ta boîte ! interrompit 
Angèle. Que donnes-tu pour les frais? 

— Mais, intervint Doumerc, je ne veux pas 
qu'il donne quoi que ce soit, ni personne. Cela me 
regarde. 

— Non ! tu n'as plus le droit. C'est nous qui 
Tenterrerons à nos frais. Et, même, elle aura des 
chevaux blancs ! 

— Comme les vierges. 

— Oui, 4à ! Et une messe, des bouquets, tout 1 
Nous mettrons nos bijoux au clou, s'il le faut ! 

Tandis qu'Angèle s'exaltait ainsi, Doumerc s'é- 
tait approché de Brigitte, l'avait attirée àTécart et, 
tout bas, suppliée de ne pas faire d'esclandre. 
a Franchement, il ne s'était douté de rien. Sans 
quoi, voyons! Il ferait un convoi très convenable. 
Mais à quoi bon une manifestation toujours de mau- 
vais goût sur une tombe ? » 

— C'est que nous avons déjà ramassé quatre 
louis . 

— Eh bien! garde-les! pour entretenir sa 

tombe de fleurs. 

Le « garde-les » porta. Brigitte, cahnée, l'invita 
à venir voir la morte. 

9. 



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154 LE boul' migh' 

— Nous y allons tous, déclara Tatave. 

— Lestapy^ vous restez, commanda doucement 
Floflo. 



— Une scène impossible, raconta Jordan, le 
premier qui revint. La morte blanche dans les drtips 
blancs ; des bougies d'un mètre éclairant les cris- 
pations de la face, enluminant ses chevçux épandus 
comme des algues blondes; autour d'une table, trois 
étudiants, des gosses solennisés devant des anato- 
mies et des codes. Le Travail consolant la Douleur. 
Quand arrive Doumerc, ils le fixent sévèrement, 
comme des juges, et, quand ils apprennent l'arran- 
gement conclu par Brigitte, protestent tout haut, 
réclament une manifestation, l-apothéose de la va- 
drouilleuse morte en grise tte. — « De quoi se môle- 
t-on? fait Doumerc avec un regard d'éclat d'épée. 
Le seul qui ait à ordonner ici, c'est moi. Et ceux 
qui voudront contester mon droit devront venir sur 
un autre terrain. — Au moins, nous sera-t-il permis 
de veiller la morte? — Oui, si ça vous amuse. » 
Et les gosses, un peu plus solennels et navrés, de 



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LE boul' migh' 155 

repiquer une têle dans leurs livrés. Brigitte arrange 
Maïda, lui fait une tête, puis, quand elle n'a plus rien à 
farfouiller, pleurniche ; Doumerc va au pied du lit 
jouer les Hamlets ; Tralala éreinte la morte. C'est 
d'un amusant!.... 



LI 



Demi-heure après Jordan, Doumerc rentrait, s'as- 
seyait à côté de Floflo et, tranquillement, se mettait 
à égrener un chapelet de niaiseries. « On aimait sans 
savoir pourquoi, ni comment, parce que. Un jour, on 
était pris au cœur, brutalement, comme au collet. 
Alors, on devenait indifférent à tout, cruel aux 
affections anciennes. Ainsi, lui n'avait même pas 
une larme pour la pauvre fille qui venait de mourir, 
tant les joies et les douleurs de son cœur apparte- 
naient à une autre femme, à une femme qui, peut- 
être, ne l'aimerait jamais.... » 

— Qui peut-être ne doit pas vous aimer, insi- 
nua Floflo. . 

— Oh ! si elle m'aimait, elle passerait par-dessus 
certaines convenances. J'y passe bien, moi. 

— Mais si elle en aime un autre ? 



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456 LE boul' migh' 

— Qu'en sait-elle? En amour, on n'a raison 
qu'après comparaison. On n'est sûr d'aimer qu'après 
avoir trahi. 

Le canaille moderne de cette flirtalion délectait 
Floflo. Non pas qu'elle crût à la sincérité des senti- 
ments exprimés, bien au contraire. C'était même 
l'énormité de vice de Doumerc qui la chatouillait, 
la flattait le plus ; surtout lorsqu'elle songeait qu'elle 
l'égalait en lui donnant la réplique, en se prêtant à 
la comédie. Un autre raffinement de perversité lui 
venait de la présence du pauvre Lestapy, dont elle 
avait déchaîné l'envie d'aimer par quelques amabi- 
lités de politesse, et dont la passion timide, presque 
honteuse, pensait à peu près toutes les fadaises que, 
cyniquement, débitait la canaillerie de Doumerc. 



LU 



Lorsque à deux heures moins le quart Tatave ve- 
nait chercher sa maîtresse, il la trouvait, des jetons 
plein les mains, s'acharnant à faire ses comptes, 
mais rêvante et toute aux mellifluités de la flirtation 
de Doumerc qui lui parlait bas, dans le cou. 

Le pauvre Lestapy dut avertir les flirteurs. Le 



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t-.Wk ..-i -S' .-l» 



LE boul' migh' . 157 

poète fit celui qui n'a rien vu, s'assit sans mot dire. 

— En ai-je bu des menthes ! fit Floflo pour par- 
ler. Et puis, gentiment, à Toreille de Tatave : Pour 
toi, tout ça ! 

— Mesdames, vos caisses ! dit la patronne. 

— Combien quarante-huit et vingt-neuf? demanda 
Floflo, maintenant tout à ses comptes. 

— Soixante-dix-sept, dit Lestapy. 

— Soixante-dix-sept et quatorze ? 

— Trente-six, fit Tatave. 

• — Trente-six et trois francs cinquante?... Mais 
non, bête ! tu me fais tromper,... Ah, zut ! je n'en 
sortirai jamais. 

— Venez, mademoiselle, dit la caissière, je vous 
aiderai. 

— Madame, vint demander la cuisinière, que 
faisons-nous pour demain ? 

Marthe, qui fumait, tira sa cigarette des lèvres, 
chassa la fumée d un geste, leva les yeux au plafond, 
médita longuement, puis fit : 

— Si nous leur donnions des pieds de mouton 
poulette pour changer? 

— Madame Marthe, au revoir ! dit Floflo, sa caisse 
rendue, son manteau mis. 

— A demain, à deux heures et demie, trois au 
plus tard. 

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158 LE BOUL MICH' 

— Non, déclara Tatave, je ne veux plus qu'elle 
serve. 

— Pourquoi? elle se lire très bien d'affaire. Elle 
a fait soixante francs. Puis, très convenable. 

— Enfin, je ne veux pas. 

— Oh ! ces jaloux ! fit Marthe. 



LUI 



« Ah mais ! il devenait rasant, Tatave ; et d'un in- 
tolérable despotisme. Par exemple, s'il croyait à la 
durée de sa tyrannie, il se fichait rien sa vanité dans 
l'œil ! Et, tout d'abord, puisqu'il était prenable par 
la jalousie, c'était par la trahison que viendrait la 
revanche âprement attendue. Et comme elle avait 
envie de Tralala, elle se le payerait. » 

La beauté de Tralala, que son antipathie intellec- 
tuelle avait aux premiers jours combattue, triomphait 
maintenant qu'elle était complètement dégrisettée. 
« Mon Dieu ! Tralala n'aimait pas, c'était vrai. Mais 
les perdreaux truffés aiment-ils? En fait-on fi pour- 
tant? Et puis, il n'aimait pas ? il n'aimait pas ? c'était 
à voir. » Et sa vanité la poussait à tenter la conquête 
de cet inénamourable, lui soufflait qu'elle était ca- 



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LE boul' mich' 159 

pable de réussir là où ses pareilles avaient échoué. 
Et, alors, quelle gloire ! Qui ne conquerrait-elle 
pas? 

Dès lors^ elle devenait plus qu'aimable pour Tra- 
lala, recherchait sa compagnie,*' prenait son bras dans 
la rue, s'asseyait à ses côtés dans les brasseries, 
l'embrassait au moindre prétexte, risquait des allu- 
sions et des chatouilles. Un soir, en le quittant, elle 
le baisait furieusement sur la bouche et criait de le 
voir impassible : 

— C'est donc une bûche, cet homme ? 

— Oui, lui faisait Lucasa; et c'est pourquoi tu t'y 
chauffes . 

Tatave, sans avoir la belle fatuité d'autrefois, res- 
tait aveuglé, croyait à un jeu, se repentait du mou- 
vement d'humeur jalouse qu'il avait eu contre Dou- 
merc. Un jour, cependant, force lui fut de voir clair. 
C'était dans une vadrouille à la Boule Noire, Tralala, 
qui ne dansait jamais à Bullier, dans la crainte de se 
surcharger de conquêtes, ayant consenti à valser 
avec Floflo, le poète voyait sa maîtresse se pâmer, 
rouler des yeux blancs, se serrer contre son dan- 
seur, donner le spectacle de scandale d'une traî- 
née de l'endroit dans les bras de son dos vert. Un 
moment, l'envie 1^ prenait de disputer Floflo, de 
lutter pour son amour, de battre Tralala Timbat- 



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■ -.Il " ^ ' Jl f ^W'AÛv ''V ' 'j>Ji ii >itij 



160 LE boul' migh' 

table. Mais le sentiment de son infériorité lui 
revenant aussitôt, il se décidait à lâcher sa maî- 
tresse, à s'en dire las, à en avoir pardessus le 
cœur. 

Tralala se prélait le moins possible au manège de 
Floflo. Non que la femme d'un ami lui fût sacrée; 
mais parce qu'à son avis le plaisir que pouvait donner 
la plus jolie fille du monde ne valait pas de causer le 
moindre désagrément d'amour-propre au plus banal 
des camarades. De plus, il mettait sa vanité à décou- 
rager l'amour des femmes et se vantait d'y avoir 
toujours réussi. Il prétendait môme que seuls sont 
aimés ceux-là qui aiment. 

L'abstinence de l'acte que lui imposait le collage 
de Floflo le gênait dans sa stratégie ; sans quoi, U 
eût tué sa passion en une nuit: par l'altitude avant, 
pendant et après ; par la démonstration non équivo- 
que de son impossibilité d'aimer, par la montre de 
son indifférence d'homme fort, voué à des amours 
plus nobles. Il dut se contenter de continuer à prou- 
ver que tous les gentils bonnets lui étaient bons à 
fripper, toutes les belles chairs tentantes à mordre, 
et que les agaceries, les sautes d'humeur, les cha- 
touillements, les soupirs, le laissaient placide. Mais 
ce dédain ne découragea pas tout à fait Floflo qui, 
s'étant prise à penser que, s'il n'était pas friand de la 

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LE BOUL* MIOH' 161 

femme, il pouvait être jaloux de l'homme, afTectaune 
vive passion pour Doumerc, pour qui, en réalité, son 
esprit avait un goût. 

Très habilement, Doumerc avait persisté à la cour- 
tiser. Sa cour aurait des résultats, il ne savait quand, 
mais elle en aurait. Il n'était pas pressé, lui, ayant 
toujours sous Tédredon de Tamour pour six mois ; 
ni gêné pour, très impudemment, flirter avec un 
tas d'autres en même temps ; « par désespoir » assu- 
rait-il à toutes. Idiotie invraisemblable qui agissait 
merveilleusement sur Tidiotie des femmes. II. avait 
également compté sur le béguin de Floflo pour Tralala. 
Car, plus d'une fois déjà, M lui était arrivé de se chauf- 
fer aux désirs allumés par son camarade, de consoler 
ses délaissements, de s'accommoder de ses dédains. 
Aussi fut-il peu surpris, l'après-midi où Floflo vint 
chez lui, « histoire de savoir si elle aimait Tatave ». 

Cette chute n'ayant pas ému Tralala, la micheline 
tenta un coup banal, décisif, qu'elle jugeait sûr. Un 
matin, elle le surprit au lit. Malheureusement, Élisa 
ayant eu la même idée, le même jour, à la même 
heure, le coup rata. 

LIV 

— Mon cher, fit Tralala à Tatave, sans Élisa, eh 
bien! je ne sais pas 



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162 . LE boul' migh' 

— Prends-la, nom dç nom ! Une occasion de me 
débarrasser d'elle !.... Mon Dieu ! c'est tout naturel 
que nous ayons assez l'un de l'autre. Une glu de sept 
mois, pense donc ! Mais, tu sais, s'il est aisé de ne 
plus aimer une femme, c'est roide de la plancher là. 
Le motif ne suffit pas ; il faut le prétexte. C'en serait 
un, fameux. Tiens ! donne-lui rendez-vous ; je vous 
pincerai. 

— Une idée, ça ! Ma complicité me débarrasse du 
coup. 



LV 



— .As-tu retiré la clef? demanda Floflo, prise su- 
bitement d'inquiétude. 

— Non. Je la laisse toujours sur la porte, pour 
permettre à l'imprévu d'entrer. 

— Et s'il allait....? 

— Allons donc ! tu sais bien qu'il est toujours le 
dernier à le savoir. 

— Au fait! Et puis! 

Quand, deux heures après, Tatave entra, sans frap- 
per, il traversa le salon, s*arrèta à la porte de la 
chambre et fil : 



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LE boul' migh' 163 

— Pardon, je suis de trop, je crois ? 

— Pinces, ma petite! fit Tralala.... Hé! Tatave! 
ne t'en va pas fâché 1 ne fais pas le petit esprit, le 
bourgeois ! Sois moderne. 

— Il le faut bien. 

— Entre. 

— Et passer ! dit le poète, montrant la porte. 
Comme Floflo, habillée en un instant, sortait de 

la chambre, elle surprit le sourire qu'échangèrent 
les michelins et, furieuse de leur entente, elle leur 
cria en s'en allant : 

— Vous êtes des sales ! 



LVI 



Cet affront dégoûta Floflo des hommes. Et, .comme 
elle était en passe de caprices vicieux, elle rechercha 
les intimités de son sexe. Lestapy ayant voulu se 
coller avec elle, elle le prévint du sort qui l'attendait, 
lui amplifia crûment Tode célèbre de Baudelaire. 
« Elle en avait assez de la brutalité de l'amour des 
hommes, des animaux grossiers, sans cœur dans les 
sens. S'il voulait l'aimer, il devait la traiter en idole 
et en chef-d'œuvre, l'adorer comme une idéale Marie, 



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164 LE BOUL* MICH 

Tadmirer comme une Vénus de marbre. » Lestapy, 
croyant à une lubie, à une colère passagère, devint 
quand même son miche platonique. Cependant, lors- 
qu'il apprit que Doumerc, après une courte disgrâce, 
reprenait ses anciennes franchises, il se permit quel- 
ques timides observations. Alors, Floflo lui expliqua 
« qu'elle ne voulait pas avoir l'air de se jeter à la 
tète d'un homme, par dépit contre Tatave, qu'il de- 
vait attendre.... » 

— MaLs Doumerc ? 

— Doumerc, c'est différent, mon cher. Il date 
d'avant, lui ! 

Lestapy était si épris que cette raison lui parut 
suffisante. D'ailleurs, pouvait-il perdre le fruit de son 
dévouement antérieur, de ses dépenses folles? Depuis 
qu'il avait l'honneur d'être le miche en titre de Floflo, 
ses économies, une dizaine de mille francs, se fon- 
daient dans la flambée de vie de joie que les renais- 
sants caprices de la vadrouilleuse entretenaient 
rayonnante et haute. Partout, comme une reine de 
cascade, les salves des bouchons de Champagne la 
saluaient ; partout, mangeailles et libations étaient 
offertes à toute une basse-cour de parasites au mi- 
lieu de laquelle elle aimait trôner, dont elle goûtait 
les courtisaneries intéressées, les louanges vendues. 
Ce fut pendant deux mois une dépense moyenne de 



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LE boul' mich' 165 

huit à dix louis par jour. Pour comble, elle était avec 
Lestapy d'une cruauté raffinée, criait en tous lieux 
qu'elle ne Taimail; pas, et,, paur, en même temps que 
son amour, blesser son amour-propre, qu'elle l'esti- 
mait. « C'était un coaur d'or, un garçon excellent. 
On pouvait ne rien sentir pour sa peau, mais non pas 
lui marchander l'estime. » Et cette estime revenait 
toujours, comme une mouche vénéneuse, se poser sur 
la vanité souffrante de ce pauvre énamouré qui eût 
sali la mémoire de sa mère pour être aimé, cinq mi- 
nutes. 



LVII 



Un jour Lestapy, qui ne s'était maintenu si long- 
temps qu'en jouant heureusement à la Bourse, dut 
avouer à Floflo qu'il était à sec, réduit à ses appoin- 
tements. 

— Ça tombe bien, lui fit-elle. Oui, de Karmeck, 
le vicomte, l'auditeur, tu sais bien, qui vient quel- 
quefois avec Doumerc... eh bien ! il me propose 
mille balles par mois pour être sa maîtresse officielle. 
Je vais accepter. 

— Et moi? 



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i66 LE boul' migh' 

— Toi ! tu me donneras cinq cents francs par mois 
€t tu le tromperas. 

— Plalouiquement. 

— Non. Comme tu m'as donné des preuves de vé- 
ritable amour, je veux être gentille. 

— Vrai ! fit Lestapy radieux. 

— Tout ce qu'il y a de plus Stendhal. 

Le vicomte Yves de Karmeck, un Breton de vieille 
souche, était un jeune politique. Après avoir fait le 
légitimiste à l'école de droit et au Péters, il s'était, 
dès son admission au conseil d'État en qualité d'au- 
diteur, rallié au pouvoir, affilié à la bande césarienne 
-de la troisième république. Très bien accueilli de par 
l'authenlicilé de ses parchemins, on lui réservait la 
députation dans l'IUe-et- Vilaine, quand le scrutin de 
liste serait voté. Vite initié à l'esbrouff à la mode, 
aux tripotages financiers, il vivait avec un bien de 
trois cent mille francs sur. le pied de quarante mille 
livres de rentes. Une maîtresse et un cheval lui 
ayant paru indispensables pour paraître tout à fait 
sérieux, pour s'imposer aux viveurs parvenus de sa 
bande politique, il avait acheté l'un et loué l'autre. 
Floflo, frottée de littéraîrerie, rayonnante de grâce 
heureuse, l'avait séduit par son chic et son bagou. 
Ayant assez entendu de mots pour en avoir retenu 
beaucoup, elle avait en outre le tact de les placer à 



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LE boul' migh' 167 

propos. Elle lui ferait autant d'honneur que son 
pur-sang de chez Maurice. 

Quand il traita, de Karmeck, point encore assez 
fort pour ne pas tenir à le paraître, lui expliqua les 
avantages qu'il comptait retirer d'elle, lui fit com- 
prendre qu'elle en retirerait d'équivalents. « Elle ne 
vivrait plus uniquement avec des jeunes gens, par- 
fois très honorables et même très rangés, mais que 
le monde considère comme des bohèmes ; elle éten- 
drait ses relations, frôlerait les hauts viveurs, s'habi- 
tuerait à une situation régulière, indispensable aux 
irréglilières comme elle. Du reste, il ne la tracasse- 
rait pas, la laisserait très libre, comptant sur son 
intelligence pour comprendre ses devoirs et ses 
intérêts. Même, elle ne cesserait pas d'habiter au 
BouF Mich', ne viendrait chez lui, avenue des 
Champs-Elysées, que les jours de réception, le sa- 
medi, après le cirque, pour faire les honneurs. Il 
c-oyait sérieusement qu'ils faisaient tous deux 
une bonne affaire. » Floflo accepta, «en attendant 
mieux ». 

— Hélas ! fit galamment le vicomte, pour moi, pas 
de mieux possible. 



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168 LE boul' migh' 



LVIII 



Tatave, ravi d'avoir rompu sur un heureux coup 
de partie qui mettait le rire de son côté, se fit vite à 
Tabandon de sa maîtresse. Si elle eût eu les délica- 
tesses, les protections maternelles dont ses faiblesses 
avaient besoin, il Tauraît profondément regrettée. 
Mais le rôle de maître, les allures de tyran qu'elle 
l'avait forcé à prendre l'avaient écœuré, vanné. 
Lui, que la riraerie d'une odelette accablait, n^était 
point du tout l'hercule capable de dompter les dé- 
sirs, de domestiquer les caprices toujours renais- 
sants comme des têtes d'hydre. Désormais, sans 
prétexte à flânerie, il se mit tranquillement au tra- 
vail, sans passion ni fièvre. Il pondait de préférence 
l'après-midi dans les brasseries, jetant dans le flot 
murmurant des strophes les lieux-communs qu'on 
débitait autour de lui, glorifiant l'absinthe, nar- 
guant la syphilis, enfermant dans des sonnets dont 
les rimes riches étaient Féblouissant cadre d'or les 
médaillons des michelins et des michelines en vue. 
Somme toute, les Zigzags d Ivrogne marquaient un 
progrès sur les Herbes folles^ étaient d'allures plus 



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LE boul' migh' '169 

aisées, de rythmes plus souples, de rimes plus 
rares, surtout incomparablement mieux truqués, 
leurs hoquets expliquant leurs courteurs d'haleine . 
Lorsque, par hasard, leurs rimes s'emballaient dans 
de l'éloquence difficile à soutenir, se noyaient dans 
de la philosophie ténébreuse ou complexe, on n'était 
pas choqué de voir la course de la période efflanquée 
se finir dans le saut de carpe d'un jeu de mots ; il 
paraissait tout naturel que le grave de la démonstra- 
tion se démontât dans le sourire de la nouvelle à la 
main. Les Zigzags dlvrogne avaient toutes sortes 
de droits à marcher de travers, par à coups, à cloche- 
pied. Et Tatave n'avait pas assez d'éloges ironiques 
pour célébrer ce mirifique art des vers qui faisait ac- 
coucher les idées par les mots et les sujets par les 
titres. « La rime une fois choisie, on essayait un 
nombre déterminé de sons, on les accordait comme 
des instruments jusqu'à ce qu'ils fussent tous au 
môme diapason. Et c'était ça, la poésie! » Jus- 
que alors, il avait bien procédé ainsi, mais sans s'en 
rendre compte, sans s'apercevoir de tout le métier 
banal qui entrait dans son art, de la grande part de 
l'ouvrier dans l'œuvre du poète, de la prédominance 
de la marqueterie sur l'inspiration. Bien qu'il en 
plaisantât bruyamment, cette découverte le navra, le 
découragea un peu plus, lui fit toucher le fond ma- 

10 

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170 ' 1.E boul' mich* 

récageux de son bourgeoisisme natif, où, dans la 
vase, barbotait un fœtus d'art mort-né. 



LIX 



Sous un carré de marronniers bas et feuillus, un 
cercle tracé par le bleu des uniformes et tacheté, à 
intervalles égaux, ainsi que le cadran d'une rafle, 
par le rouge orange des épaulettes et l'or des instru- 
ments; derrière, sur de grossières chaises de paille 
engrisaillées par les pluies, une foule assise, un 
terreau noirâtre que parsèment de brillants bigarrés 
les plumes des chapeaux de femmes ;eif bordure, 
debout un mur de badauds derrière lequel, par 
les quatre allées qu'il borne, courent en sens inverse 
deux flots de promeneurs contenus au dehors par 
une double rangée de chaises qu'occupent les filles 
pâles et les mères rouges de la petite bourgeoisie du 
quartier ; à l'est, parallèlement au boulevard Saint- 
Michel, une allée plus grande dont les bords réser- 
vés au monde et au demi-monde de la rive gauche 
rappellent, par les luisants des velours, par les étin- 
cellements des soies, par les éclats des bijoux, par 
les roseurs et les matilés des peaux, les richesses 



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LE boul' migh' 171 

çstivales d'un marché. aux fleurs; entre, se pro- 
mènent, gourmés et corrects, Jes raichelins élé- 
gants ; sur toutes ces zones de foule, vaguent des 
tâtonnements de soleil, s'épand un verdoiement doré 
de lumière, semble flamber un feu de bengale d'é- 

meraude C'est la grande récréation de la rive 

gauche, l'attraction du Luxembourg, la musique. 

Simple prétexte, convention pure, la musique, que 
l'on n'écoute pas, que l'on n'entend guère. L'attrait 
du spectacle est dans l'amalgame, dans la confusion 
de deux mondes que tout, ailleurs, séparerait. Des 
traînées en cheveux viennent chercher fortune, des 
vadrouilleuses montrer leurs toilettes ; les honnêtes 
femmes espèrent des intrigues, les mères flairent- 
des gendres ; les jeunes filles aimantent des amou- 
reux. Les jeunes gens, eux, viennent saluer ou 
même promener les michelines chic, voir des 
femmes qui ne sont pas toutes des grues, larder 
d'oeillades les bourgeoises, par simple jeu, d'ailleurs, 
les facilités du plaisir les dispensant de poursuivre 
les aventures. Mais le vrai régal est pour le monde 
honnête qui vient là dans l'espoir secret d'une folie 
déjeunes gens, d'une fumisterie de l'illustre Quinn- 
sépatt, d'un attrapage de cocotes. Pour lui le 
Luxembourg de quatre heures est un Biillie)' con- 
venable oîi, décemment, le malsain de ses curio- 



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172 LE boul' migh' 

sites peut se repaître, où sa bégueulerie peut 
entrer. 

Cette année, le scandale attendu était ordinaire- 
ment servi par l'illustre Quinnsépatt qui, dans une 
inaltérable gravité de fumiste, se promenait en gui- 
tariste nègre, en contrebandier basque, en monta- 
gnard écossais, dans les costumes les plus fantai- 
sistes, parfois en gentleman correct, sauf qu'une 
seule de ses joues était rasée. Et c'étaient autour de 
lui des huées, des applaudissements, des tempêtes 
de foule, un tumulte qui dominait jusqu'aux furies 
des cuivres, et qui durait longtemps après son expul- 
sion par les gardiens. 

Le grand succès d'élégance était pour Floflo, alors 
dans tout l'éclat de sa beauté, à la fois affinée et raf- 
finée : les traits arrêtés montrant les yeux plus 
grands ; la face toute blanche coupée aux lèvres 
d'une ligne saignante ; les hanches amplifiées de pa- 
niers faisant valoir la finesse ronde de la taille, la 
largeur des épaules, l'exubérance des seins cabrés 
ainsi que des chevaux rebelles ; tous les enjolive- 
ments de la mode si complètement assimilés que les 
diamants de ses oreilles paraissaient aussi naturels 
que ceux de ses yeux, que ses mains semblaient 
nées gantées ; l'allure de duchesse de toutes les 
femmes bien mises en lumière et, sous les regards 



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LE boul' migh' 173 

d'admiration, Taisance d'une statue de maître. Une 
de ses toilettes la faisait surtout adorablement char- 
meuse : une robe lilas à très fines j*aies mates et lui- 
santes où, dans les jeux d'ombre et de lumière de 
la soie, dans les ondulations de ses lignes, dans les 
souplesses de ses poses, elle donnait l'illusion d'une 
sirène sous une peau de -fleur. 

Tralala et sa suite ne manquaient pas une musi- 
que. Seulement, tandis que Doumerc se faufilait 
dans la foule partout où apparaissait une frimousse 
nouvelle, une conquête à cugner, que Rossignol, 
Fabrettes, Lucasa, Tralala, les péroreurs et les ivro- 
gnes allaient s'attabler autour du chalet qui sert de 
café, les élégants, Tatave, Jordan, Prochot, se pro- 
menaient, faisaient les coqs dans la grande allée. 
Tatave y rencontrait Floflo, très digne, très conve- 
nable au bras de de Karmeck. Us se saluaient cérémo- 
nieusement; mais le regard qui accompagnait le 
salut était doux comme la mélancolie d'un regret. 



LX 



La musique n'était pas la seule habitude qu'ame- 
nait l'été. Les michelins étendaient leur champ de 

10. 



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174 LE boul' migh' 

vadrouille, allaient aux courses, canotaient à Asnières, 
couraient à ânes à Montmorency, dînaient dans les 
arbres de Robinson. Leur vie de tous les jours était 
même modifiée. Ainsi, le soir, ils prenaient le ma- 
zagran le long des terrasses des grands cafés du bou- 
levard Saint-Michel, de préférence à la Cascade, le 
café des compatriotes de Lucasa et des condisciples 
de Doumerc. 

Là, de sept à neuf heures du soir, les habitués re- 
gardaient les passants monter et descendre le boule- 
vard. Des provinciaux s'arrêtaient brusquement à 
l'aperçue . de la cascade en miniature qui décore 
l'intérieur du café. Délibérément, s'arrêtaient aussi 
des gens du quartier, des badauds intrépides qui 
l'avaient vue cent fois et plus. On la montrait aux en- 
fants comme une récompense. Et c'étaient des exta- 
siements sur le moulin, sur le pont, sur l'eau qui 
glougJoutait ! Patiemment, on attendait le passage 
de la grande curiosité, de la petite voiture attelée de 
chèvres et conduite par un singe. Quand le méca- 
nisme, souvent détraqué exprès par un fumiste, ne 
l'amenait pas, ils posaient obstinément, les yeux 
braqués, le cou tendu, jusqu'à ce qu'un garçon, em- 
bêté qu'on lui barrât le passage, leur dît charitable- 
ment que ça n'allait pas. Alors, c'était une déception 
risible : leur soirée leur semblait perdue ; l'accident 



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LE boul' mich' 175 

les sevrait de toute la joie de leur promenade. Les 
autres distractions des clients consistaient à mar- 
chander des statuettes, à demander des Yénus de 
Milo avec des bras, des ApoUons avec le Belvédère ; 
à, héler des cochers en maraude ou encore quelque 
gadoue, vadrouilleuse ou croiseuse : non sans ris- 
ques, en ce dernier cas. Si le cocher et le plâtrier 
posaient, la fille, elle, s'imposait. On ne pouvait lui 
refuser un bock, vraiment ! Mais à peine avait-elle 
pris place qu'aussitôt les gamins et les gamines, les 
\ieilles et les vieux, qui font le tour des cafés en ven- 
dant des fleurs, s'abattaient autour de cette table, 
où il y avait une femme. Et qu'on eût acheté ou non, 
en dépit des rebuffades et des colères, les mêmes 
vendeurs revenaient toutes les minutes ; et, avec 
eux, avec la même obstination monotone, des por- 
.traitistes à la minute, des sourds-muets, des aveu- 
gles, des estropiés, des ouvriers sans travail, des 
marchandes d'écrevisses et de noisettes, des colpor- 
teurs de cartes transparentes, de livres bizarres, de 
bijoux en faux, de rossignols de toute espèce : une 
telle procession de soutireurs de sous qu'elle provo- 
quait le dégoût de l'aumône chez les plus généreux, 
et qu'elle couvrait la ladrerie des prud'hommes de la 
jeune bourgeoisie, qui profitaient de ce qu'on ne peut 
donner à tout le monde pour ne donner à personne. 



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176 , LE boul' mich' 

Ce, non sans accompagner leurs refus de réflexions 
stupides sur lô travail qui ne manque jamais et les 
hospices toujours ouverts. 

Le café pris, les michelîns, que ce spectacle, tou- 
jours le même, amusait médiocrement, allaient, 
l'heure accalmie du crépuscule les y conviant, faire 
un tour de promenade hygiénique au Luxembourg. 
A pas lents, et tandis qu'ils frôlaient des chercheuses 
d'avenlures éparses sur les bancs, immobiles comme 
des ombres mortes, prostrées comme des désespoirs, 
ils descendaient l'allée des Veuves, intime et basse, 
semblable à un promenoir de cloître. Une minute, la 
fontaine Médicis, oîi les altitudes des platanes élan- 
cent la voûte hardie d'une cathédrale gothique, les 
arrêtait ravis, leur montrant, à travers les vitraux de 
ses verdures, le toit de tombe de l'Odéon. Bientôt 
après, quand le carré massif du palais, les ardoises 
rosées par les reflets du couchant, barrait leur vue, 
ils tournaient, longeaient la terrasse d'oîi l'hori- 
zon, subitement élargi, s'étalait splendide. Un mur 
d'ormes et de marronniers qui cachait Paris, se 
dressait comme une vague brune fauve, dans un 
admirable ciel fait d'une confusion de pourpre, de ' 
saphir, d'émeraude et d'or : l'idéal ciel de ht du so- 
leil couchant. Et sous son dais, oîi Henner rêverait 
d'étendre les blancheurs nacrées de ses nymphes, les 



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LE boul' migh' 177 

déesses et les héros du creux de la terrasse appa- 
raissaient en leurs poses gracieusement calmes, dans 
leur lumière harmonique, dans une sérénité de na- 
ture correspondante à la sérénité d'art qui les avait 

é 
créés. A Fentour immédiat des promeneurs mon- 
taient de la pelouse en talus de la terrasse les ver- 
dures élégamment nerveuses des grenadiers ; . de la 
rondeur des vases de marbre du balcon, les étoile- 
ments rutilants des géraniums ; tandis que, de 
caisses verdâtres massivement carrées contre les- 
quelles s'abritaient les causeries des familles, sor- 
taient des arbres méditerranéens ■: des orangers cor- 
rectement taillés, arrondis ainsi que des oranges, 
des lauriers-roses aux pâleurs souffreteuses, des pal- 
miers hérissés de feuilles rigides, semblables à des 
lames. De l'autre côté, à leur gauche, se détachant 
sur le fond noir des marronniers, trônaient sur des 
piédestaux hautains les grandes dames de l'histoire 
de France, les saintes austères et froides aux cor- 
sages plats, les princesses mères aux gestes impé- 
rieux et durs, les reines calmement orgueilleuses. 
La Clémence Isaure de Préault, tordue et préten- 
tieuse comme un vers romantique, lorgnée un mo- 
ment, les michelins saluaient de leur admiration la 
grande Mademoiselle de Demesmay, un chef-d œuvre 
où, ainsi que dans un portrait de Saint-Simon, bat 



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178 LE BOUl' MIC h' 

immortellement la vie ; puis ils se fondaient dans un 
cercle de badauds formé autour de gamins jouant à 
Tours, et restaient là à juger des coups jusqu'à ce que 
le tambour battît la retraite. Alors, ils poussaient 
à la Velléda, le modèle des ballerines de la foire aux 
pains d'épice, au lion louis-quatorzien qui commande 
à la sortie de la terrasse ; et, dégrisés de la poésie 
doucement attristante de la tombée du soir par les 
joies bruyantes des gamins, par les ridicules du faux 
art, par les batteries bourgeoisement réglementaires 
du tambour, ils s'en allaient placidement, sans un 
regret, sans une amertume, blaguer et boire dans 
les brasseries. 



LXI 



Sur les trois heures du matin, comme les illumi- 
nations moribondes de la fête nationale pâlissaient 
devant les naissantes clartés de Taube, Sartignac, 
Tatave et son oncle Auguste rentraient, esquintés, à 
la Sambre-et-Meiise^ ouverte toute la nuit. Mainte- 
nant rimmense foule que la curiosité avait roulée des 
heures par les boulevards et les rues s'était perdue 
dans la nuit comme dans une mer. A peine çà et là 



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LE BOUL MIGh' 179 

quelques va-nu-pîeds, quelques pochards échoués 
sur des bancs. Et ces épaves navrantes de tout un 
peuple débordé dans un jour de liesse évoquaient 
l'image d'une inondation de grand fleuve ne laissant 
de visible dans la plaine qu'elle vient de féconder 
que quelques flaques troubles. 

— Eh bien ! nononcle, est-ce hurff ? demanda 
Tralala, tandis que les* nouveaux venus s'asseyaient. 

— Oh ! j'en ai les yeux, les oreilles , la tète 
soûle. 

— Et quelle cordialité, dit Sartignac! quel 
calme ! quelle grandeur! La fête de famille de tout 
un peuple ! 

— Le reportage a fait de grands progrès , fit 
Doumerc. J'ai lu ça dans les journaux du matin. 

— Ça vous enthousiasme donc bien les pétards, 
monsieur Sartignac ? 

— Oui, monsieur Tralala, quand ils partent du 
cœur. Et vous aurez beau blaguer : après un pareil 
14 juillet, la république est une Bastille impre- 
nable. 

— De quelle république parlez-vous, s'il vous 
plaît? 

— De la nôtre. 

— Je m'en doutais, vous êtes philippiste. 

— Comment? 



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180 LE BOUL MIGH 

— Eh oui! qu'est-ce que votre république? une 
édition populaire de la monarchie de Juillet, le 
marc de Torléanisme, une poire tapée, quoi! 

— C'est égal, monsieur Tralala, je serais curieux 
de connaître votre opinion. 

— Moi aussi, fit l'oncle, que les idées de Tra- 
lala hurluberluaient plus que les lampions de la 
fête. 

— Après ça, vous aussi peut-être, reprit Sartignac 
en riant. 

— Monsieur, fit méprisamment Tralala, je vous 
permets de vous expliquer. 

— Dame ! depuis que j'ai l'honneur de vous con- 
naître, je vous ai entendu blaguer les socialistes en 
la personne de Rossignol et les républicain^ sensés 
en la mienne... Vous n'êtes pas légitimiste, que je 
sache ? 

— Non. 

— Orléaniste ? 

— Non. 

— Bonapartiste ? 

— Non. 

— Alors ! conclut triomphalement Sartignac. 

— Alors, je n'ai pas d'opinion. Voilà la vôtre 

Ainsi, il y a, à votre compte, cinq opinions, pas une 
de plus. 



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LE boul' migh' 181 

— Mettons dix avec les sectes révolutionnaires 
connues. 

— De vous... Dix à la rigueur, et c'est tout. Après 

ces dix, on est un toc, un farceur, un fumiste 

Eh bien! monsieur, sachez d'abord que le modéran- 
lisme, le radicalisme, Torléanisme, le légitimisme, 
le bonapartisme, ne sont pas des opinions. 

— Et qu'est-ce? 

— Des partis, des administrations, des carrières, 
des gagne-pain. Après cela, permettrez-vous à un 
monsieur qui ne rêve ni plaque de garde champêtre, 
ni sur-ventrière de maire, ni médaille de commis- 
sionnaire député, ni serviette de garçon ministre, ni 
quelque livrée que ce soit, lui permettrez-vous une 
opinion qui ne soit ni celle d'Henri, ni celle de Phi- 
lippe, ni celle de Jérôme, ni celle de Léon, ni celle 
de Jules, et qui soit la sienne : l'amour de sa rai- 
son, le goût de son esprit ? 

— Eh bien, soit! Qu'êtes-vous? 

— Aristocrate. 

— Légitimiste ? fit Sartignac étonné. 

— Le contraire, à peu près... L'on ne vous 
a pas appris du grec pour votre argent, mon- 
sieur. 

— Enfin ! comment l'êtes-vous, aristocrate? E^ - u 
que je dois savoir ça, moi ? 

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182 ,LE boul' miqh 

— Non, la Faculté ne l'exige pas... Comment je le 
suis ? Comme on Test. 

Et Tralala se leva. 

Par goût, Tralala cultivait l'éloquence, s'exerçait 
& parler brusquement et longuement, aux exordes 
insinuants, aux péroraisons enlevantes: à tous les 
trucs de Toratorerie. Même, quand une idée-mère, 
une opinion favorite, une théorie aimée Tempoignait, 
il n'avait de tranquillité qu'après l'avoir formulée 
dans du style de tribune savamment serti et mélodi- 
quement clamé. Des semaines, des mois au besoin, 
il couvait cette idée, l'exerçant, la lutinant, la mus- 
clant d'arguments, l'ornant d'images, et, quand il la 
sentait vigoureuse, ailée, devenue une éloquence 
capable d'enlever un imbécile comme un aigle un 
mouton, il la lâchait soudainement dans un batte- 
ment rythmique de périodes. 



LXII 



— Ce que nous voulons ? conclut Tralala après 
une heure d'éloquence débordée et torrentueuse, ce 
que nous voulons ? L'égalité de point de départ et 
l'éducation intégrale, rien plus. Ce que Lagrange 



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LE boul' mich' 183 

donne à ses pur-sang, somme toute. Môme avoine, 
même entraînement, même drapeau de départ, 
même poteau d'arrivée. Arrive premier qui peutî 
Ce que nous réclamons, c'est l'abolition des patri- 
ciats factices, des oligarchies héréditaires, de tout 
rouage parasite s'interposant entre la société et l'in- 
dividu. Pour unique et commune famille, l'État, nous 
protégeant jusqu'à l'âge adulte, puis nous lâchant 
dans la vie à nos risques et périls. Une fin aristocra- 
tique par des moyens démocratiques, quoi ! Les en- 
fants tous égaux, les hommes tous libres. Pour ce, 
l'abolition de la famille et de l'héritage dans les lois 
et la transformation de l'amour dans les mœurs. Bon 
voyage, la mère des Gracques ! Et pas au revoir, 
Juliette et Roméo ! 

— Et les besoins du cœur? 

— Remplacés par ceux de l'esprit.... Puis, des 
blagues ! Quand le mâle a sailli, la femelle allaité, 
engendreurs et petits se tirent des patles. Et voilà 
l'amour selon la nature ! Après ça, si l'homme ne se 
croit pas un animal, c'est tout uniment qu'il ne s'est 
jamais reluqué, monsieur Sartignac. L'amour selon 
la civilisation que nous devons à Jésus, Pétrarque, 
mademoiselle de Scudéri et le marquis de Sade, 
vous le connaissez. Et vous connaissez aussi le mon- 
sieur qui dit, avec les poètes satiriques, que toutes 



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484 LE boul' mich' 

les femmes sont des filles, et, avec les poètes senti- 
mentaux, que toutes les mères sont des saintes. Ce 
qui prêterait à croire que les mères ne sont point 
des femmes. D'ailleurs, la maman idéale et poncive, 
la couveuse de l'âme, la madame de Lamartine qui 
fit de son Alphonse (un garçon ne manquant pas de 
moyens, pourtant) le perruquier que vous savez, 
cette mère vient d'être tuée en duel par la mère 
Vingtras, d'un pet de rire dans la baudruche éthérée 
de la convention. Contre l'amour sexuel, les Germi- 
nie Lacerteux, les Élisa et les Bovary disséquées à 
vif et leurs passions décomposées dans les cornues 
du roman moderne, contre cet amour reconnu un 
appétit frelaté d'hystéries, nous avons mieux encore 
que des chefs-d'œuvre : dêsSalpêtrières. Aussi, plus 
n'est le temps, ô bourgeois ! où tu appelais : 
« Ange ! » celle qui soufflait la bougie sur ses for- 
mes difformes, et proche est celui ou tu n'oseras 
plus dire : « Ma mèèère ! » avec le trémolo de brebis 
consacré. Ah ! certes oui ! si nous n'avions à lutter 
que contre vos sentiments, nous aurions bien vite 
raison de vous, mes petits bourgeois ! ne serait-ce 
qu'avec la collaboration du ridicule que vous crai- 
gnez, à bbn droit, et de la blague que vous aimez, à 
tort. Malheureusement, au-dessus ou au-dessous de 
vos sentiments, planent ou rampent, à votre choix. 



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LE boul' migh' 185 

vos intérêts. Et si vous êtes fort capables de vous 
passer des baisers de la maman, vous Têtes moins 
de faire fi des picaillons du papa. N'importe ! nous 
trouverons le truc. Nous discuterons d'abord. Tenez, 
si nous discutions un peu, pour rire?.... Est-ce 
qu'en art, par exemple, il y a un fils Shakespeare ? 
Pourquoi donc alors, en finance, un Rothschild 
fils ? Si l'on n'hérite pas du génie de son père, de 
quel droit hérite- t-on de sa fortune, fruit de ce génie ? 
D'un autre côté, hérite-t-on de ses hontes? non: 
votre morale en dispense. De ses dettes? pas davan- 
tage : vos lois en préservent. Passe pour la donnée 
antique de l'héritage ! L'on était de famille patri- 
cienne ou plébéienne, bénie ou maudite, et l'on n'en 
sortait pas ; l'on en partageait jusqu'au bout la for- 
tune bonne ou mauvaise. Tant pis pour le sperma- 
tozoïde débidard égaré sur un germe maudit ! Mais 
aujourd'hui où la morale et le code permettent de 
lâcher père, mère et ancêtres, de sortir de leurs 
castes, de se désintéresser de leurs tares, ce qui 
reste de l'héritage est tout à fait absurde. Pour 
préciser nos revendications, nous voulons que la 
société se modèle sur la nature, comme l'art qui 
veut vivre se modèle sur la vie. Nous voulons que 
l'honneur soit au plus honnête, l'épée au plus brave, 
la gloire au plus génial, la bêche ou la truelle au 



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486 LE BOUl' MICiï' 

plus balourd. Nous n'entendons pas traîner la guêtre 
ou rouler carrosse parce que notre engendreur aura 
été millionnaire ou gueux, mais parce que nous 
serons assez malins pour aller en voiture ou assez 
simples pour aller à pied. 

— Mais, monsieur, fit Sartignac, par quels moyens 
désigner les triomphateurs ? 

— Parla bataille, monsieur ! par la bataille ! Au 
désert, comme les lionnes sont de beaucoup plus 
rares que les lions, à Tépoque du rût, des mâles, par 
cinq ou six, se donnent rendez-vous devant l'antre 
d'une belle et là, dame ! luttent pour l'amour. Eh 
bien ! le victorieux, le Roméo de cette Juliette des 
sables est certainement le plus brave, le plus ro- 
buste, le plus capable de reproduire l'espèce, le mâle 
idéal. De même, nous sélectionnerons-nous lorsque, 
lâchés dans la mêlée sociale, nous combattrons pour 
nos passions, pour nos ambitions, pour nos rêves. 
De même, les vainqueurs du combat pour la vie 
intégrale, selon Tépithète de Spencer, seront, sans 
conteste, les plus dignes et les plus forts. Reste à 
nous assurer votre^ collaboration, sales bourgeois ! 
indispensable très probablement. Et, pour ce, nous 
tablons sur cette observation-ci : que, pas plus que 
les alouettes aux bons chasseurs, les imbéciles ne 
font défaut aux grands politiques. De même que la 



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LE boul' mich' 187 

Commune de Paris vous fit héroïques en Tan 93, 
nous vous ferons, nous autres, désintéressés, grâce 
aux grâces de cette décevante et irrésistible sirène 
que, la bouche pleine, on appelle la gloire. La vanité, 
votre passion dominante, n'est-elle point là, toute 
prête à servir notre orgueil ? Nous vous persuaderons 
ou plutôt vous vous persuaderez que point ne vous 
est besoin de votre père pour être quelqu'un. Bègues, 
vous vous imaginerez être des Démosthènes ; bor- 
gnes, des Annibals ; boiteux, des Byrons ; et il vous 
suffira d'être obèses pour vous croire quelque chose 
dans le ventre ! 



LXIII 



— Tu es un Mirabeau, mon cher ! s'écria Lucasa, 
la main tendue, comme Tralala s'asseyait. 

— Sans 89, marmotta Doumerc. 

— Contente-toi de l'espérer, canaille ! Au surplus 
les Mirabeaux qui n'ont pas de 89 les préparent : 
vois Diderot, ou les achèvent : vois Danton. 

— Ah çà! lu ne vas pas nous la faire au tribun, 
hein? 



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188 LE boul' migh' 

— Népaul et Sarguez qui lui soufflent ça, dit tout 
bas Tatave. 

— Pas de danger, réponditTralala, dans un temps 
oîi, pour être tribun, il faut être avocat. 

— A ce propos, hasarda Fonde, pourquoi ne vous 
faites-vous pas avocat? 

— Parce qu'il n'y a pas d'aréopage où l'on puisse 
étaler la vérité nue comme Phryné. 

' — Et pourquoi ne faite s- vous pas de l'art? insi- 
nua Sarlignac. 

— Que préférez-vous du liebig ou du bouillon de 
viande ? 

— Le bouillon de viande, naturellement. 

— Moi aussi. Et c'est pourquoi je préfère la vie k 
l'art. L'art, c'est l'efTort d'un homme pour être grand 
et surtout pour le paraître, le labour qui fera lever 
les moissons de la gloire ; c'est le collectionnement de 
ces papillons de l'esprit que sont les rêves ; c'est 
le génie mis à la caisse d^épargne ; c'est la tirelire 
où Ton laisse tomber les pensées comme des sous ; 
c'est la cuvaison des idées pour en faire du style : 
au bout du compte, le reportage de la postérité. Et, 
certainement, c'est très joli, tout ça, quand on est 
laid, ou pauvre, ou malheureux, ou simplement 
vaniteux ; quand on peut rester chez soi, regarder 
en soi, prendre des notes, couver des années un 



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LE boul' migh' 189 

chef-d'œuvre. Mais quand on aime à vivre, quand 
on a la bourse pleine, le lorse élégant, le coffre 
fort, quand on se fiche un peu de l'admiration des 
imbéciles, quand on prise trop son temps pour s'oc- 
cuper de la postérité ; enfin, quoi ! quand on n'est 
pas organisé pour ça.... Pourquoi je ne fais pas de 
l'art? parce que je ne puis pas, parbleu ! Qui peut 
veut. . 



LXIV 



A cinq heures du matin, Tralala, pareil à un pur- 
sang forcé de galoper longtemps après le poteau 
dépassé, pérorait encore, assis par terre, un verre à 
la main, devant quelques pochards avachis et quel- 
ques filles bâillantes. 

— Eh bien, quoi ! la morale, gueulait-il. Laquelle, 
d'abord? Car il n'y en a pas qu'une ; pas que deux, 
ainsi qu'à la grande stupéfaction des bourgeois l'a 
dit M. Nisard ; pas que cent ; pas que mille ; il y en a 
autant que d'êtres, de moments et de circonstances. 
Prendre un vermouth est moral avant dîner, immo- 
ral après ; moral pour qui l'aime, immoral pour qui 
ne l'aime pas ; moral pour qui, ne l'aimant pas, doit 

H. 



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190 LE boul' migh' 

y^ trouver un plaisir supérieur en intensité .à son 
dégoût momentané : un surcroît d'appétit, par 
exemple; immoral pour qui, Taimant, doit ea 
éprouver un dégoût comparativement plus fort que 
le plaisir d'absorption : des vomissements, si vous 
voulez. Il est moral pour un homme vulgaire de 
n'aimer que soi, moral pour un homme supérieur 
d'aimer autrui, par la raison que Tun a le cœur 
petit et que l'autre l'a grand. La philosophie mo- 
derne, forcément supérieure aux philosophies pas- 
sées, parce qu'elle a grossi leur héritage de vérités 
nouvelles, la philosophie moderne, que nous appelle- 
rons le Passionnisme, ou le formalisme, ou l'Équî- 
librisme, dit avec Épicure : jouissez ! avec Helvétius : 
aimez-vous ! avec Jésus : aimez les autres ! avec 
Épictète: connaissez-vous I avec Mahomet: acceptez 
le sorti avec Darwin : luttez pour la vie ! Elle dit 
plus particulièrement, avec l'esprit même du siècle : 
connaissez ! Connaissez, pour que le désir soit pro- 
portionnel à la puissance; pour que le rêve devienne 
réalité ; pour que l'espérance ne crève pas en dé- 
ception ; pour que le bond ne se termine pas en 
chute ; pour que le rut de toute votre vie soit ration- 
nellement consacré à l'enfantement du bonheur. Le 
Passionnisme, outre qu'il comporte le développe- 
ment logique des passions, pourrait donc être défini : 



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LE boul' mich' 19^ 

la connaissance et la conquête du possible. Ma foi ! 
c'est, pour me servir d'une expression dont quelques 
fumistes ont abusé, un opportunisme tout simple- 
ment. En somme, on n'en retire que ce résultat-ci : 
se savoir et se vouloir ce qu'on est. Résultat énorme, 
mes enfants !.... Eh quoi ! dormite, brutes ! fit Tra- 
lala, remarquant dans quel désert d'esprits il prê- 
chait.... Si je pionçais aussi, moi ? ce serait du Pas- 
sionnisme en action. J'ai sommeil. Seulement, ce 
parquet est bien dur, dur comme un de chambre 
correctionnelle. Mieux vaudrait gagner le divan. Le 
pourrais-je ? Si je ne dois pas le pouvoir, le Passion- 
nisme me défend de le tenter. C'est embarrassant... 
Je crois, Tralala, que te voilà'en train de bêcher ta 
philosophie. Bah! personne ne le saura. Et puis, zut, 
si elle ne cadre pas à la vie ! Voyons un peu ! . . . Si je 
le veux, c'est que je le peux. Par précaution, je vais 
ne pas le vouloir. Mais alors je triche. Non, laissons- 
nous faire et discutons à l'instar du Portique... Il 
s'agit de se coucher ou non sur le divan. Le puis-je 
d'abord ? Non. Le veux-je maintenant? Partant, 
non. Parbleu ! l'équilibre, le voilà. On ne sait quand 
l'on veut qu'après que l'on peut. Ainsi, du moment 
que je ne puis me coucher ailleurs, il me plaît de 
me coucher sur ce parquet. Admirable, ma doc- 
trine ! Avec elle, on est toujours content de soi, des 



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192 LE boul' mich'^ 

autres, de tout. Le pire devient le mieux. Mais, 
tiens ! c'est l'Oplimisme du Fatalisme. ... 

" — Voyons, Tralala, dit Sourire survenant, que 
fiches-tu par terre ? 

— J'expérimente une philosophie. 

— Pourquoi ne vas-tu pas l'étendre sur le divan ? 

— Parce que je ne veux pas ! 

— Et pourquoi ne veux-tu pas? 

— Parce que je ne peux pas, à cause de mes 



— Veux-tu que nous t'y portions?... Monsieur 
Benoît ! 

— Si vous le pouvez, veuillez-le... Vous le pouviez^ 
vous l'avez voulu, reprit Tralala, quand Sourire et le 
gérant l'eurent allongé sur le divan. Je vais vous ex« 
pliquer. Comment ! vous filez? Mais, comme je ne 
puis les retenir, qu'ils s'en aillent I ... Il n'y a pas, je suis 
mieux ici, bien mieux... Épatant, tout de même, le 
Passionnisme ! Il m'avait fait accepter le parquet en 
stoïcien; il me fait jouir du divan en hédoniste. Je. 
comprends même pourquoi je ne me suis pas en- 
dormi là-bas ; c'était parce que je ne devais pioncer 
que sur du cuir rembourré. Je suis déjà très fort en 
Passionnisme... Cette affirmation dernière est-elle 
orthodoxe? N'est-elle pas l'infirmation du Fatalisme", 
l'un des ingrédients de mon orviétan philosophique ? 



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LE boul' migh' 193 

Faudra voir... Pour Tinstant, sachons si je veux 
dormir, rêver peut-être... 

Moins d'une minute après, un léger ronflement 
témoignait qu'il voulait. 



LXV 



Dans le sous-sol d*uncafé, une salle en forme d'F. 
L'entrée est ménagée au bout externe de la ligne 
transversale supérieure ; l'autre^ extrémité de cette 
ligne est occupée par un théâtricule, à peine plus 
grand qu'une scène de guignol. Le jambage maître est 
marqué par un piano et par trois fenêtres simulées 
oîi, sur leurs vitres peintes, l'humidité suintante des 
murs met l'apparence d'une buée. A l'idéale place de 
la double virgule de la demi-ligne transversale de l'F 
monte le bureau présidentiel. Tout le long des murs 
régnent des divans rouges, des tables de marbre ; 
entre leur encadrement éclatent des blancheurs 
rondes de guéridons. La salle est comble, tumul- 
tueuse. Des garçons courent, les plateaux chargés. 
Pêle-mêle se crient les commandes et les saints.... 
C'est le club des Imberbes, un hall artistique où l'on 
siffle des bocks en applaudissant des vers, une cha- 



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194 LE bqul' migh' 

pelle sixtine de ces castrats littéraires que sont les 
poètes. 

Les Imberbes: des harhus, des glabres, des hir- 
sutes, des chauves, et même des imberbes, méritent, 
littérairement, leur nom. Ce sont des artisticules sans 
pcfil, sauf dans la main ; des amateurs qui n'auront 
jamais de talent, des débutants qui n'ont guère que 
celui des autres. Et cette médiocrité de recrutement 
est irrémédiable. Non seulement, en effet, les mieux 
doués du club s'empressent de le lâcher aussitôt 
arrivés à la notoriété, au vrai public, au talent, se 
font une règle de ne plus revenir parmi les anciens 
camarades, un plaisir de les humilier de leurs dédains, 
mais encore la plupart des michelins de valeur (sans 
compter ceux qui ne font pas de vers) se refusent à 
tout enregimentement, font fi des mesquines apothéo- 
ses de chapelle, ne viennent aux séances que comme 
spectateurs ou plaisants : René Coinchon pour rire, 
l'illustre Quinnsépatt pour fumister, Sarguez et 
Népaul, deux inconnus dont on pressent la force, tous 
les trois mois, dans l'unique dessein d'observer les 
êtres ; quand ils ne se bornent pas comme Blondor, 
le filleul moderne de Shakespeare, le rimeur le plus 
poètede la génération, à se faire dédaigneusement 
représenter par leurs maîtresses. Ces conditions 
restrictives de recrutement connues, c'est une quasî- 



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LE boul' migh' 195 

anomalie de trouver au sein des Imberbes deux vraies 
valeurs littéraires : le talent fait du Parnassien Ulrich 
Hayrillot et Toriginalité détraquée du moderniste 
Georges Montard. 

Georges Montard, les sourcils très en arc, la mous- 
tache en croc, la barbe en pointe, le ventre soufflé, 
Tair d'un reître menant grasse vie de chanoine, d'un 
matamore barytonnant d'opéra italien, case, en sa 
qualité de président, les arrivants attardés, crie 
d'une voix éraillée et sourde : « Qu'on fasse place à 
ces gentilshommes, nom de Dieu ! » k l'entrée, une 
bohème étrange, la Moscovite x\ndreia Vladimirovna 
Makarow, assez heureusement myope pour se dispen- 
ser de sauter au cou de ses centaines d'amants, prend 
langue avec un miche bourgeois qu'elle a amené 
pour lui frapper l'imagination et lui taper le porte- 
monnaie ; Estlier couve un poétereau blond, un dé- 
licieux amour en redingote ; d'autres filles, non 
moins littéraires, vont de lèvre en lèvre. Dans le 
fond, une table est grave ; on y joue au baccarat sur 
parole . L'attraction de la soirée est une vieille, madame 
Héloïse, que Quinnsépatt a rama^^sée sur le boule- 
vard. Zizi, la maîtresse de l'avocat Planés, et Toinette, 
la maîtresse de Blondor, l'asticotent, lui font crier des 
bêtises et des saloperies dont la salle se tord. Tatave, 
l'un des vice-présidents, est au fauteuil ce soir pour 



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.•^:r- 



196 LE boul' migh' 

faire honneur à Toncle Auguste, venu, sur le conseil 
de Sartignac, se rendre compte de la popularité de 
son neveu. Quand il est dix heures, il fait signe à 
Montard qui s'écrie : « Que la fête commence ! » Et 
la séance est ouverte. 

— Madame Andreia Vladimirovna Makarow I 
appelle Tatave. 

— Andreia Vladimirovna et de tout le monde 
pour un louis, ajoute Doumerc à Toreille de l'on- 
cle. 

La Moscovite se glisse discrètement jusqu'au piano , 
grignotte un morceau délicat et fin, que personne 
n'entend, mais que les voisins applaudissent, quand, 
avec la même discrétion qu'elle est venue et qu'elle 
a joué, Andreia Vladimirovna retourne à sa place. 
Tatave, alors, appelle d'autres noms : — « Sernin, 
Perrot, Gendron, de 'Marennes, Marsac ! » Ce der- 
nier, enroué, montre sa gorge. La salle insistant, 
il explique victorieusement son refus, d'une voix 
qu'on n'entend pas. « Charny, de Boisselles, Gre- 
nier ! » reprend Tatave. Un tout jeune homme, les 
cheveux frisés, les traits fins, se lève, gagne le théâ- 
tricule, dit : les Girouettes^ une pièce de vers oîi, 
mêlées à des ramages criards d'images, il a dégorgé 
toutes les idées générales d'un rhétoricien sur le 
néant des hommes et l'inconstance des femmes, 



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LE boul' migh' 197 

sans prétention, du reste, et sans conviction. Car, loin 
de chercher à faire valoir sa philosophie, le joli gosse 
bredouille dédaigneusement les syllabes de ses vers, 
sauf la dernière, la rime sur laquelle il appuie, qu'il 
fait sonner haut comme une pièce qu'on sait n'être 
pas fausse. Quand il descendde la scène, son groupe 
claque et, à la suite, tout le club. Tandis que Tatave 
appelle d'autres noms, Zizi, Toinette et madame 
Héloïse gueulent dans le fond, réclament le garçon. 
Montard se fâche, menace. — « Les femmes ne sont 
que tolérées ici ! — On voit bien que tu n'as pas soif 1 
réplique Toinette. — Garçon ! fait Montard attendri, 
des bocks à ces trous, là-bas ! Et maintenant la paix ! » 
Quinnsépatt, qui a sous la table le cheval de bois de 
l'enfant du patron, le retire et l'enfourche. — « En- 
suite ! lui crie Montard. — Mais non, tout de suite, 
fait Jordan ! c'est bien plus amusant. — Eh bien ! tu 
es encore gentil pour nous, toi! grogne Montard. 
Alors, c'est que nos vers t'em.... bêlent! — Tu exa- 
gères. — Mais si, mais si ! D'une politesse douteuse, 
ça ! Voyons, si nous, nous, les poètes, nous t'avouions, 
après les déjeuners que tu nous offres, que ta pein- 
ture ne nous amuse pas autrement, que serions-nous? 
des manants ! Messieurs, soyons toujours gentils- 
hommes, messieurs de Coigny, francs comme les 
lires du pape ! » Durant rattrapage, Pierre Bellonge, 



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198 LE boul' migh' 

un vieux garçon, en redingote propre et râpée, l'air 
gauche et morne, est monté sur la scène, attend 
qu'on veuille bien l'écouter. Quand fatave, à force 
de supplications et de coups de sonnette, obtient un 
à peu près de silence, le patient s'empresse de réci- 
ter, honteusement, presque àvoixbasse, deuxsonnets 
pauvrement rimes et veut descendre de la scène. — 
« La Chatte! la Chatte I » lui crient quelques amis. 
Bellonge fait non, d'un geste mou' — « Si! si! » insis- 
tent-ils. La Chatte^ c'est h. Levrette en paF tôt à.xxi^diM-' 
vre homme, la consolation d'une vocation ridicule. Il 
se laisse aisément contraindre et vient la ronronner. 
C'est gentiment nul, peu gênant pour les vanités : 
vigoureusement applaudi. Un juteux succède à 
Bellonge, dit des vers aussi corrects que son nœud de 
cravate, aussi empesés que les poignets de sa che- 
mise. Après celui-là, tous les Baudelairiens et Par- 
nassiens, les tourmentés et les impassibles. Parmi : 
de Marennes qui débite en des rimes « pures » un 
sonnet à la lune ; Treillan qui détaille finement un 
madrigal coquet et futé comme un page ; de Boiselles 
qui déclame d'une voix apeurée ^on Sabbat moderne ; 
du high life d'outre-tombe par un Dante de la Belette 
Blanche; enfin, Havrillot. C'est un jeune homme de 
vingt-cinq ans, de teint très brun mais de physiono- 
mie blond du Nord, la tête grosse, les mâchoires 



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LE boul' mich' i99 

larges, le corps épais, sanglé dans une redingote 
comme dans un uniforme. Ses vers, d'un galop lourd 
de grosse cavalerie, ne vont pas à la charge des 
idées, mais à la parade ; et tandis qu'ils vont, magni- 
fiques, solennels, impassibles, sur les corsets de leurs 
rythmes apparaissent, ainsi que sur des cuirasses 
miroitantes, toutes les imageries du chemin, de 
l'embrasement radieux du soleil à lombre du vol 
d'un oiseau. 

Apèrs Havrîllot, le théâtricule reste un moment 
vide, personne n'osant risquer le contraste. Cepen- 
dant, à l'un des noms appelés par Tatave, Esther ré- 
pond : « Présent ! » Puis elle ajoute : 

— Va, mon Jules ! 

— Allons ! va, son Jules ! fait Doumerc. 

Son Jules, Tamour en redingote, qui s'est levé à 
l'ordre d'Esther, rougit, fait un mouvement pour se 
rasseoir. 

— Ira ! ira pas ! cria la salle. 

— Ira ! affirme Esther qui se dresse irritée, su- 
perbe, provocante. 

Et. quand Jules est sur les tréteaux, elle 
reprend calmement : 

— Les serins ne m'ont jamais fait peur. 
Pas de réclame ! 

La première timidité vaincue, Jules se tient très 



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200 LE boul' mich 

bien sous l'ironie des regards et lentement dé- 
clame : 

Ne crois pas ce que dit le vain sophiste infâme, 
Superbe négateur, qui, pour jouir sans mors 
Des voluptés d'un jour que son ventre réclame,^ 
l'insensé ! se voue à l'éternel remords. 

Eh quoi 1 ce qui nous fait nous aimer, homme et femme > 
Ce serait le désir d'assouvir notre corps ? 
Non, non 1 C'est le besoin d'extasier notre âme, 
Qui nous unit vivants et nous unira morts. 

Mais si, nous abaissant aux vœux de la matière, 
Nous n'aimions que Je corps, comme il sera poussière, 
Vous seriez nos derniers amants, vers du cercueil 1 

Oh ! pour croire un moment possible la conquête 

De l'être aimé par un de ces vils trouble-fête, 

Il faut n'avoir d'humain ni l'amour ni l'orgueil ! » 

Comme il faut applaudir si Ton veut être applaudi, 
la salle, qui a pu se permettre de blaguer Tamant, 
S(3 fait un devoir de faire une ovation au poète. 

— Eh bien ! Tralala ? crie Esther radieuse. 

— La poésie est mais le poète est crâne. 

Encouragés par ce succès équivoque, les précoces 

et les rococos qui, peu faits aux procédés de la pro- 
sodie à la mode, riment pauvre sous prétexte de 
penser riche, tous les prud'hommes fiers d'être des 
Ponsards défilent sur la scène. Cependant, les tables 



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LE boul' mich' 201 

du fond manquant de bocks et les penseurs d'intérêt, 
je chambard recommence. Toinette, rivalisant avec 
le Ponsard qui est sur les planches, fait rimer : « j'ai 
soif avec je m'em.... bète » ; Quinnsépatt, profitant 
du tumulte, enfourche son cheval de bois et caracole 
sur place. Comme on a assez de vers, on lui ouvre 
un passage, sans qu'il le demande. Tatave fait signe 
à Montard qui lui répond : « Laissons faire ! » Quinn- 
sépatt s'avance, salue à droite et à gauche avec des 
grâces d'écuyère ; Planés lui offre un bouquet et le^ 
lui pique au bas du ventre. Une fois sur le théâtri- 
cule, ce sont des trépignements, des hennissements, 
des cabrements, des ébrouements, jusqu'à ce que le 
cheval casse. Alors, on réclame les jeux de physio- 
nomie 

C'est un tordement général, suivi d'un long 

tapage durant lequel le club littéraire devient une 
brasserie vulgaire. Pour rétablir le calme, monte sur 
la scène Jean Demoy, un populaire, de la série des 
édités. Cette série, sans être supérieure à celle des 
raffinés et des impassibles, doit son succès relatif à 
son précoce amour de la lettre moulée qui Ta fait, au 
lieu de s'inspirer d'un mort comme Baudelaire ou 
d'un vivant calmement hautain comme Leconte de 
Lisle, copier, souvent avec effronterie, tous les ri- 



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202 LE boul' migh' 

meurs connus de ce temps, devenus pour elle autant 
de protecteurs. Ses membres les plus applaudis, 
outre Tatave et Montard, sont le larmoyant Demoy et 
le forcené Bastard pour la longueur de leurs pièces 
et la banalité de leurs attrapes ; pour le charme du 
rythme et la distinction du style, le tout jeune blon- 
din Joséphin Gemma, Tauteur presque ancien des 
Féminines, un talenteux d'avenir dont Tambition ar- 
demment précoce Ta déjà fait renoncer à peu près 
complèlemei^t aux faciles sonorités des vers et s'exer- 
cer victorieusement aux symphonies compliquées de 
la prose en des nouvelles exquisement chantantes. 
Quand la salle le réclame à son tour, Tatave aban- 
donne un moment la présidence et vient dire, avec 
tact et mesure. Tune des odelettes les mieux venues 
de ses Zigzags d'Ivrogne qui, par une brutalité ter- 
minaleinattendue, enlève l'auditoire . L'oncle Auguste 
est rayonnant; Sartignac s'exalte. — « Et la morale !» 
leur fait Tralala. L'oncle, par un geste, répond qu'il 
s'en fiche un peu. « Montard ! Montard ! » crie-t-on 
de tous côtés. 

— Attention, monsieur Auguste ! dit Doumerc. 
Montard, le plus grand raté de l'année dernière. 

— Un prophète qui se sait fumiste, ajoute Tra- 
lala. 

— Rénovation! Rénovation! crie-t-on à Montard. 



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LE boul' migh' 203 

— Toujours alors ! fait Jordan qui a la sortie do 
tout à l'heure sur le cœur. 

— On ne se lasse pas des chefs-d'œuvre, répond 
Planés d'un ton emphatique et douteux. 

— Puisque ça t'embête, je la dégoise ! dit Mou- 
tard qui la dégoise en réalité pour n'ôtre pas écrasé 
par le succès des édités qui l'ont précédé. 

Une fois sur la scène, il crache, tousse, se mouche, 
siffle un bock, semble s'amuser à mettre à l'épreuve 
la courtisanerie de ses admirateurs qui, bien que 
sachant la pièce par cœur, attendent bouche béante. 
Puis, quand il est las de faire le cabotin, il essaye sa 
voix, lui fait répéter : Rénovatioii, Rénovation^ jus- 
qu'à ce qu'elle trouve le ton convenable et, ce Ion 
trouvé, déclame: 

RÉNOVATION 

Nos aïeux, très paillards, dans les forôts, très vierges. 

Sous le bleu firmament, 
Sans connaître ni Dieux, ni sergots, ni concierges, 

Vivaient béatement. 



Forts comme des lions, comme des serpents souples, 

Agiles, presque ailés, 
Tels étaient ces aïeux : les singes, dont les couples 

Se montraient accouplés. 



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204 LE boul' migh' 

Leurs forôts n'avaient pas d'arbres de tolérance, 
Ni leurs baisers de cours ; 

Et c'était sous Toeil d'or du soleil que, sans transe, 
S'étreignaient leurs amours. 



Que sont changés les temps ! (pour plagier Racine, 

Ce plagiaire heureux). 
Le macaque tuait ; Thomme, hélas ! assassine . 

Tout progrès est véreux. 



Du singe, homme des bois, Tanthropolde tombe 

Au Dante vicieux, 
Qui, lui, rêve descendre, en passant par la tombe, 

A Tangue, homme des cieux. 



Nous avons détraqué, nature, ta loi sainte ; 

Et le désordre est tel 
Que notre bouche va, d'instinct presque, à Tabsinthe, 

Synonyme de fiel. 



Qui nous rendra la force et la santé premières ? 

Qui nous délivrera 
Du droit, de la vertu, des tailleurs, des lumières, 

De la grand'Opéra ? 

En vain, pour rec(»uvrer leur énergie antique, 
Les hommes aux abois 

Ont-ils fait du chausson et de la gymnastique, 
De la canne et des poids ! 



dbyGoogfe 



LE boul' .migh' 205 

En vain, pour remonter anx primitives sources, 

• A ranimante, 
Les hommes, chez Zidler, ont disputé des courses 
Et, chez Sari, lutté 1 



En vain, a-t-on pu voir tous les gymnasiarques 

A Reims tenir congrès 
Et se palmer les fronts ainsi que des Pétrarques ! 

Touchant spectacle I .. . Après? 

Après I rien de changé I Toujours la loi du linge 1 
Oh ! ces horribles cols ! 

Qui douQ, qui donc, qui donc est redevenu singe 
Dans ce tas d'Auriols ? 



Nul. L'homme est perverti. Son corps (il dit sa bête) 

Est soumis au cerveau. 
Ce qu'il reste à tenter, c'est de brouiller sa tête 

Ainsi qu'un écheveau. 

Puisque sous nos cailloux sont les causes nouvelles 

Des malaises humains. 
Que l'âme des aïeux, simiesquant nos cervelles, 
Y marche sur les mains I 

Que, des charges que fait aux bourgeois des Écoles 

L'illustre Quinnsépatt 
Jusqu'au charabia qu'aux Concours agricoles 

Bave un ministre fat I 

12 



dby Google 



206 LE boul' mich^ 

Que^ des peurs qu'Ignotus fait du général X 

Et des poèmefi d*Il 
Jusqu'au cliché, vieux legs d'Anacréon, qui fixe 

Le printemps en avril ! 



Que, du comble moderne au vieux calembour rance 

Qu'illustra Jésus-Christ, 
Le gâtisme, le toc et Tabracadabi-ance 

Hègnent dans* noti*e esprit ! 

• 

Que le paradoxe ait les droits de Taxiome ! 

Et que le sens commun 
Soit k jamais rayé de la nature, comme 

De chez monsieur de Mun ! 



Homme, détraque-toi I charentonne ! chahute ! 

Casse ù 1 ame le cou l 
Si tu veux recouvrer ta sanité de brute, 

Tout d'abord deviens fou ! 



Ce paradoxe de style étrange, bariolé comme un 
arlequin, disloqué comme un clown, où la langue 
poétique et la langue argotique se fourrent impu- 
demment, se livrent à de fantasques débauches, où 
le modernisme de Tinspiration se drape dans le clas- 
sicisme de la forme el se roule dans Tactualisme de 
l'expression, ce paradoxe, dit comme il doit Têtre : 



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LE boul' migh' 207 

tantôt dans une déclamation majestueuse de prêtre 
>à l'autel ; tantôt dans un débit heurté, précipité, dé- 
gueulé de boniment de camelot canaille, met debout 
toute la salle, fait claquer les mains, battre les pieds, 
secouer les tables, danser les bocks ; déchaîne un 
•enthousiasme aliéné, à croire que la religion de la 
folie prêchée par Montard n'a là que des adeptes, que 
le club littéraire n'est qu'un phalanstère de possédés. 
Après l'ut de ce fort ténor, la soirée devient un 
concert, oîi romances de barytons et solos de violon- 
celle, monologues et imitations d'acteurs se succè- 
dent. Parmi, cependant, et pour aider à la rigolade, 
quelques utilités poétiques défilent. L'une d'elles. 
Marins Jarriau, est vivement apostrophée, nettement 
accusée de plagiat. 

— J'ai entendu dire le Dernier Vceii par M. Fio- 
lin, déclare le protestant. 

— M. Fiolin n'est qu'un ivrogne et qu'un bohème ! 
s'écrie Jarriau. Le Dernier Vœu est de moi. Je le jure! 

— Crachez ! fait quelqu'un. 

— M. Fiolin, intervient Tatave qui veut clore l'in- 
cident, a lu la pièce contestée devant un comité d'a- 
mis ; M. Jarriau vient de la dire devant plus de cent 
personnes. Jusqu'à plus ample informé, nous tenons 
le Dernier Vœu comme étant de M. Jarriau. 

— Bravo, Salomon ! crie Tralala. 



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208 ' LE BOUL* MIGh' 

— Salvy, avertit Quînnsépatt, appelez-moi ! 
D'une voix roucoulante de gorge qui voudrait être 

une voix d'âme, dans une pose extasiée, les yeux au 
plafond comme au ciel, Quinnsépatt déclame le Lac 
et, sur le dernier vers, crie : 

— De moi ! 

— Le Lac que vous venez d'entendre, fait Tatave, 
est de M. Quinnsépatt. 

— Cette poésie, dit Tralala, est de M. de Lamar- 
tine. Je le crois, du moins. 

— M. de Lamartine, réplique vivement Quinnsé- 
patt, n'était qu'un Homère et qu'un Alphonse ! 

Tatave, ainsi blagué, intervient de nouveau ; cette 
fois avec bonheur : 

— Messieurs, déclare-t-il, bien que le Lac ait été 
attribué à M. de Lamartine par plusieurs générations 
de canotiers qui ne ramaient pas en silence, comme 
cette poésie vient d'être dite ici et réclamée comme 
de lui par M. Quinnsépatt, dont la gravité est connue 
et appréciée de tous, pour nous, pour cette assem- 
blée, la première du monde, et jusqu'à plus ample 
informé, le Lac est de M. Quinnsépatt. 

— Et de qui la musique ? 

— D'Andreia Vladimirovna ! 

— De moi ! crie Mme Héloïse, navrée d'être ou- 
bliée. 



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LE boul' migh' 209 

— Madame Héloïse! madame Héloïse ! gueule-t-on. 

Zizi et Toinette rejmpoignent, la traînent, la ju- 
chent sur Ip théâtricule. On fait silence. La vieille, une 
paysanne futée, attend sournoisement; et, quand la 
curiosité est bien allumée, fait : « — Eh bien ! et 
qu'est-ce qu'on paye? » Et, comme on la hue : « C'est 
qu'il est d'habitude dans les théâtres de fixer une 
somme pour les artistes. » Les huées redoublent; 
quelqu'un la fiche en bas de la scène ; des bourrades 
l'accueillent ; des poussées la renvoient, larmoyante, 
à sa place. Dans le tumulte, Montard annonce que la 
soirée va se terminer par des expériences de magné- 
tisme. Deux jeunes g^ns, deux frères, sont sur la 
scène. L'un fait des passes ; l'autre, un grand efflan- 
qué à figure féminine, s'endort. — « Deux person- 
nes pour se rendre compte de la parfaite rigidité ca- 
davérique ! » Quinnsépatt et Planés se présentent, 
essayent sans succès de ployer le bras allongé du pa- 
tient que le magnétiseur, lui, allonge et ploie comme 
un membre d'automate dont il aurait le secret. Main- 
tenant, le sujet est étendu entre deux chaises : pieds 
sur l'une, tête sur l'autre, cul à terre ; des passes le 
secouent, le soulèvent, le nivellent. Dans cette der- 
nière position. Planés lui monte debout sur le ventre, 
sans le fléchir. « Réveillez-le ! » crient les femmes 
énervées. Quand le jeune homme est revenu à lui, 

12. 



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210 LE boul' migh' 

les deux frères saluent. On les applaudit et Ton se 
lève pour sortir. Mais Quinnsépatt retient les curio- 
sités par l'annonce d'une expérience semblable et 
contradictoire. A la première passe, Planés, son su- 
jet, tombe sur une chaise. «Mesdames et messieurs! 
dit Quinnsépatt, je vais m'assurer de la complète ri- 
gidité cadavérique. » Et il se met en mesure de dé- 
shabiller le patient, qui fait un mouvement de pu- 
deur. — « Messieurs, répond Quinnsépatt aux pro- 
testations de son public, ma bonne foi était 
complète. Malheureusement, je ne puis garantir 
celle de M. Planés. » Cela dit, d'une passe, il éteint 
un bec de gaz ; mais il avoue n'avoir pas assez de 
fluide pour le rallumer. Cependant, le mouvement 
de sortie s'accentue. Les garçons font régler les con- 
sommations. La partie de baccarat se termine sur 
des différences énormes. Tatave déclare la séance 
levée. On vend V Imberbe, le journal officiel du club, 
dont le numéro est consacré à la caricature et à la 
biographie de Marsac. Et quand tout le monde est 
en branle, Montard entonne, bientôt accompagné 
de tous, le chant de guerre réglementaire : 

Proclamons les principes de l'arl ! 

Que toult le mond'se soûle ! 
Le plâtre est un' matière à part. 

Ça courhien dans- le monlc ! » 



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LE boul' mich' 211 



LXVI 



— Alors, monsieur Pajols, fit l'oncle Auguste, 
vous croyez que mon neveu...? 

Julien Pajols, le jeune chroniqueur à la mode, le 
plus goûté des Goncourtistes, avait accepté une invi- 
tation à dîner de l'oncle pour faire plaisir à son ami 
Tatave. Arrivé à la notoriété par un coup de veine de 
sentaient, sans la courte échelle delà camaraderie, 
sans l'usure des paillassons de grands hommes, Pa- 
jols avait gardé dans le succès les amitiés des années 
d'apprentissage. C'était pour les michelins littéraires 
encore un camarade et presque un maître. Très 
serviable et très sincère, on le consultait sur le livre 
à faire, sur la voie à suivre, sur la démarche à tenter. 
On le savait peu prodigue d'encouragements mais 
aussi teneur de ses promesses, de poignée de main 
peu banale. 

— Mon Dieu ! mon cher monsieur, répondit Pa- 
jols, votre neveu, certainement, oui, il al'étoffe. Il fait 
bien le vers et je le crois capable, s'il veut travailler, 
de bonne prose. Seulement, dame! le journalisme 
est éreintant, le théâtre bouché, la gloire bégueule. 



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212 LE boul' migh' 

Et, tenez, le journalisme, la carrière la plus ouverte, 
c'est une impasse pour les artistes. Moi qui vous 
parle, à de certaines heures, quand les ambitions 
d'autrefois reviennent me taquiner, je suis navré d'y 
avoir réussi. J'avais espéré concilier l'art et le mé- 
tier, la gloire et le profit, la copie et l'œuvre, très 
vainement, je m'en aperçois tous les jours. J'ai d'abord 
gagné dix mille francs par an, puis vingt ; j'en 
gagne trente et j'en gagnerai bientôt, je le pressens 
tristement, quarante et cinquante mille. Oui, je dî- 
nerai tous les jours de mieux en mieux et donne- 
rai satisfaction aux rêves de mon estomac. Mais à 
ceux de mon esprit ? Mes seconds volumes ne valent 
pas plus que mes premiers ; mon talent reste en 
panne. A trente-deux ans, un tel stationnement 
équivaut à un recul. Finis les cheÊ-d'œuvre, mon- 
sieur I et je ne les ai pas commencés !.. . Mon Dieu! de 
toutes façons, c'était fatal, à moins d'être un austère. 
Le journalisme est une des formes de la corruption 
littéraire, mais ce n'est pas la seule. Ce qui nous tue : 
chroniqueurs, romanciers, poètes, dramaturges, c'est 
la grande production, la production continue. Faites 
un chef-d'œuvre et n'en faites qu'un, et vous serez 
moins connu que le plus crétin des crétins qui pu- 
bliera deux volumes. Alors, qui par amour de la glo- 
riole, qui par amour de l'argent, nous nous surme- 



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LE boul' mich' 213 

nons, nous touchons à tout, nous nous usons en des 
commandes et nous arrivons, vannés, devant Tœuvre 
à faire. Enfin, quoi ! nous sommes trop hommes 
de lettres pour être écrivains... Eh bien ! pour un 
jeune homme, la question, c'est de faire son choix 
entre le métier de pondre et l'art d'écrire : deux car- 
rières diamétralement opposées, j'en suis tout à fait 
convaincu, trop tard. Si votre neveu veut être un écri- 
vain, qu'il devienne n^importe quoi : notaire, com- 
merçant, agronome, tout, sauf homme de lettres .; 
de préférence rentier. S'il a cinq mille livres de 
rentes assurées, qu'il se mette dans un coin et qu'il 
produise à son heure, à son jour, à sa fantaisie, le 
mieux et surtout le moins possible. 

— C'est qu'il a des charges de famille. 

— Il me faudrait, dit Tatave, trente mille livres 
de rentes... 

— Alors, dame ! sois homme de lettres. Et encore 
n'auras-tu jamais que le revenu de.. . 

— C'est du capital que j'aurais besoin. 

— On ne trouve cela que par contrat de mariage. 
J'ai failli, il y a deux ans, finir par là. J'ai refusé une 
charmante jeune fille et 1,200,000 francs. 

— Pourquoi ? demanda l'oncle. 

— Par. amour de l'art, de la liberté ; pour des 
scrupules, des répugnances ridicules... 



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2 H LE boul' migh' 

— Et vous vous en repentez ? 

— Quelquefois. 

— Alors, si uiî parti s'offrait à mon neveu, un 
parti honorable, riche, avantageux, inespéré, vous 
lui conseilleriez...? 

— Rien... Il y a deux ans, je lui aurais donné le 
conseil de ne pas se marier. 

— Tu entends. Octave... Et moi, je te propose 
Mlle Léonie Gharolles : dix-neuf ans ; pas trop mal ; 
400, 000 francs ; des espérances... Si tu veux rester 
poète, épouse. Que dis-tu de ça? 

— Je ne dis pas non, mon oncle. 



LXVII 

Mlle Léonie Gharolles, Tintime amie de couvent de 
Berlhe, Taînéedes trois sœursd'Oclave, aimait le poète 
depuis sa prime adolescence : au physique, sur les 
révélations de la photographie ; au moral, à travers 
Tâme de sa sœur. Quand cette dernière avait été en 
âge de se marier, comme elle savait que son établis- 
sement dépendait de la fortune de son frère, elle 
avait mis son oncle au courant de la situation de cœur 
de son amie, etM. Auguste était venu à Paris, sous pré- 



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LE boul' migh 215 

texte de voir la Fête nationale, en réalité pour sonder 
Tatave. Charmé de le trouver très à point, il rem- 
menait aussitôt et, quinze jours après, lesCharolles 
et les Salvys se rencontraient à Biarritz. Tatave, sans 
trouver sa future aussi bien que les vadrouilleuses, 
lui reconnaissait des dehors aimables. Cependant, il 
se comportait avec elle comme avec Tamie d'une 
sœur, se montrait prévenant et poli, sans plus... 
Bien que résigné au mariage, une espérance der- 
nière et vague le retenait de s'engager définitive- 
ment : celle mise en son second volume, alors sous 
presse. Si les Zigzags d'Ivrogne avaient un succès 
foudroyant, pensait-il, point ne serait besoin de se 
lie^ à une femme, de s'attacher à la province, de 
devenir le châtelain de Bielrokas. D'autre part, les 
audaces de son nouveau livre le retenaient aussi. 
Pouvait-il se marier avec la perspective d'un scandale 
littéraire, d'une poursuite devant les tribunaux, 
d'une condamnation pour pornographie ? Il pouvait, 
c'est vrai, ne pas publier son volume, supprimer 
tout au moins les pièces le plus compromettantes : 
finalement, il s'arrêtait à ce dernier parti et n'atten- 
dait plus que l'occasion d'une promenade solitaire 
pour faire à Mlle Léonie, avec la poésie de ri- 
gueur, l'aveu de l'envie qu'il avait de palper sa 
dot. Malheureusement, un matin, M. CharoUes, 



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i 



216 LB boul' migh' 

qui venait le faire lever pour une excursion, le sur- 
prit au lit avec sa propre femme de chambre, une 
Béarnaise accueillante. Bien que son futur beau-père 
se fût retiré sans mot dire, cette aventure gêna si 
fort Octave qu'il se fit adresser une dépêche et partit 
le soir même pour Paris, sous prétexte d'épreuves à 
corriger. De Bordeaux, il écrivit à son oncle pour lui 
expliquer qu'après cet accident malencontreux, il ne 
jugeait pas convenable de faire de quelque temps sa 
demande en mariage, d'au moins six mois ; que, d'ici 
là, il allait tout faire, d'ailleurs, pour réussir prati- 
quement dans les lettres, et qu'après cette époque, si 
ses espérances n'étaient pas réalisées, il serait à la 
disposition de sa famille et tout h ses vues. 



LXYIII 



Ses ambitions lui étaient subitement revenues, 
mêlées à de sincères résolutions de vertu et de tra- 
vail. Avant de se perdre dans la nuit et la mort de 
la province, il se devait, jugeait- il, de tout faire pour 
surgir dans l'apothéose parisienne. II devait aussi, 
pour les cas où son mariage raterait définitivement, 
s'assurer le vivre, ne plus rien demander h sa famille 



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LE BOUL» MICH' 217 

se faire une position sociale. Pour ce, les trucs ne 
manquaient pas, et il résolut d'user de tous ceux en 
son pouvoir. Par Pajols et ses autres patrons litté- 
raires, il s'insinuerait dans le journalisme, comme 
reporter au besoin. Il collaborerait à des pièces de 
théâtre avec Doumerc et Tralala. Il entrerait dans 
un ministère. Il deviendrait secrétaire de député. Et 
ce serait le diable si, dans six mois, il ne trouvait 
pas de quoi vivre amplement. 

Bans le premier feu de ses nouvelles résolutions, 
il fit des visites qui eurent des fortunes diverses. 
Son député, qui avait à le ménager, lui promit une 
jolie situation à l'Instruction publique, section des 
beaux-arts : 2,400 francs d'appointements, rien à 
faire et des relations utiles. Avec ses maîtres poètes, 
il fut moins heureux. Ils l'avaient toujours chaude- 
ment accueilli quand il ne demandait en retour de 
ses encensements que des encouragements et des 
conseils : ils furent plus réservés quand il les pria de 
le recommander à leurs directeurs, insistèrent sur 
les difficultés de l'accès des journaux, sur l'encom- 
brement du personnel. Seul, Pajols l'engagea à lui 
apporter des articles. Une autre déception, la plus 
inattendue, lui vint de Doumerc, qui refusa net sa 
collaboration. 

— Trop tard, mon pe tit, lui dit-il . Nous avons trouvé. 

13 



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ai 8 L^ boul' migh' 

— Qui donc ? 

— Forster. 

— Forster ! 

— Oui. Et je ne comprends pas que nous n'y 
ayons pas songé plus tôt. Ça m'est venu subitement, 
le soir de sa réception à l'agrégation d'anglais, 
alors qu'il se plaignait de ne plus savoir à quel 
examen se vouer. Sans rien laisser voir de mon plan^ 
j'ai été sous rOdéon acheter tous les auteurs drama- 
tiques connus ; j'en ai chargé la hotte d'un commis- 
sionnaire, les ai débarqués chez lui; et je lui ai 
donné six mois pour posséder son Scribe et devenir 
le nôtre, pour mériter seul le surnom de Grand Wiil 
que lui dispute Tillustre adaptateur et tireur à six, 
Musnack. 



LXIX 



Une autre déception plus cruelle atteignit bientôt 
Tatave. Ses Zigzags cCItirogne n'eurent pas de suc- 
cès, pas de retentissement, si ce n'est au BouF Mich'. 
Dans le débordement pornographique du moment, 
leurs gravelures affinées parurent fades, n'émurent 
ni le parquet, ni l'opinion. Les protecteurs de 



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LE boul' mich' 219 

Tatave parlèrent du nouveau volume avec les mêmes 
adjectifs que du premier, mais avec moins d'empres- 
sement, alors qu'il avait à peu près disparu de l'éta- 
lage des libraires. Même, au grand étonnement de 
Téditeur et de l'auteur, la vente n'atteignit pas celle 
des Herbes folles. Baisse qui avait son explication 
dans la non-intervention commerciale de Sartignac 
dont les ouvertures de mariage avaient été repous- 
sées pendant les vacances, et qui en gardait de 
J'humeur. Pour comble, le bruit que les Zigzags 
divrogne firent dans les petites brasseries du 
Bour Mich' devint bientôt malsonnant pour la vanité 
du poétereau, à la suite d'un mot de Doumerc : 
« La poésie de Tatave, pff I la piquette de l'éloquence 
de Tralala. » Ce mot, qui eut la fortune de toutes les 
médisances, rapporté au poète par Floflo avec qui 
il venait de renouer, le mit en fureur. « Après les 
Herbes folles, on lui avait reproché Musset, Hugo, 
Baudelaire, Leconte de Lisle, un tas d'autres. Et 
soit ! Mais lui reprocher Tralala maintenant, c'était 
grotesque ! Tralala, son souffleur, alloua donc ! A 
peine s'il avait jamais été son caissier ! — Et même, 
avait-il ajouté, il se néglige. Il voyage et me laisse 
sans le sou. » 

— Combien lui dois-tu ? avait demandé Floflo. 

— Près de cinq mille francs. 



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220 LE boul' mich^ 

— Hé ! hé ! on a beau être large... D'MUeurs, tu 
lui dois assez pour qu'il te tienne. 

— Me tienne ? 

— Eh oui ! quand ce ne serait que par la recon- 
naissance. Essaie de protester contre le bruit qui 
court, si absurde qu'il soit. Tu ne le peux. Ce serait 
inconvenant. Il te tient, c'est un fait. Et, tu sais, ces 
bruits de collaboration anonyme, d'inspiration ca- 
chée, ils vivent aussi longtemps que Tenvie et sou- 
vent plus que l'œuvre. Vois Barbier, vois Maurel, 
vois Croumiche et tant d'autres: ils ne passeront 
jamais pour les pères de leurs bouquins. 

— Mais qui peut avoir intérêt à propager une 
telle légende à propos d'un aussi petit poète que 
moi ? 

— Tralala. 

— Tralala? 

— Oui ! qui aura la gloire, une gloire d'ÉgérîCj 
et sur laquelle il se gardera de souffler. 

— Allons donc ! il s'en fiche un peu. 

— ^-On n'a jamais pu 'savoir. Après tout, ce n'eat 
pas si béte de se faire une réputation avec le génie, 
d'un autre. Et puis, mon cher, c'est un homme, n'est- 
ce pas ? Eh bien ! trouves-tu logique sa conduite à 
ton égard, si elle n'est pas angélique ? Pour moi, de 
deux choses l'une : ou il a voulu t'endetter, t'abru- 



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LE boul' migh' 221 

tir pat la noce, te raler en haine de ta supériorité ; 
ou il a espéré escompter ton talent, accaparer ta 
gloire. Au lieu de procéder comme les glorioleux 
classiques qui achetaient une œuvre et la signaient, 
il te la laisse signer et te dérobe sourdement l'hon- 
neur de l'avoir écrite. C'est bien plus malin, ça, et 
c'est moderne, 

— Mais non 1 je ne crois pas.... fit mollement 
Tatave, à demi convaincu, l'imbécile ! 



LXX 



En renouant avec Tatave, Floflo avait cédé à l'é- 
volution naturelle de ses caprices, dont le caprice 
persistant et périodique était l'amour. Lorsque de- 
venue, dans une fortune rapide, la vadrouilleuse la 
plus admirée et la mieux payée du BouF Mich', elle 
avait été blasée de luxe et de chic, lorsqu'en atten- 
dant un avatar plus glorieux, elle s'était trouvée 
sans une neuve sensation sous la dent, sans un 
désir inconnu dans la cervelle, elle s'était repliée 
et souvenue. Et, de tous les bonheurs passés, le 
plus ardent lui avait semblé être l'amour; et, de 
tous les hommes qu'elle avait connus ou qu'elle 



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222 LE boul' migh' 

connaissait, Tatave le plus désirable. Son vicomte, 
tout charmant qu'il était et tout aimable qu'il se 
montrât pour elle, ne la considérait pas autrenaent 
qu'un être de luxe, guère plus que son cheval, 
et n'avait en ce moment d'autre passion au cœur 
que le scrutin de liste. Lestapy, avec ses humi- 
lités, avec ses lâchetés, avec ses dévouements obs- 
tinés de caniche, ne donnait même pas le' plaisir 
du dressage. Doumerc était un raffinement bon 
pour les jours de pluie du cœur, au surplus un 
inénamourable. Tralala, lui, n'était pas seulement 
bon à se laisser aimer ; et puis, elle le haïssait. Les 
femmes, elle en avait goûté par chic, par toquade, 
par bravade, par entrain de vice, mais elle était 
trop essentiellement féminine et, dans tous les cas, 
trop jeune, pour sérieusement les aimer. La fantaisie 
lui était aussi venue de retomber sous le joug de 
Chariot. Et^ si c'eût été un boucher vigoureux, une 
terreur de barrière capable de la tomber d'un re- 
vers de main, certainement, elle aurait tenté d'a- 
mollir cette force, d'attendrir cette brutalité. Mais 
le pâle voyou, l'efflanqué lâche et louche qu'était 
Chariot lui donna des nausées. Faiblesse pour fai- 
blesse, mieux valait Tatave. Un ami de son vicomte, 
Guy de Montchenu, d'une beauté fine et douce, 
dont elle avait tâté, l'avait également écœurée par 



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LE boul' migh' 223 

sa fadeur d'éreînté précoce et son insignifiance de 
crétin. Elle avait eu beau chercher: nul, parmi les 
hommes de son enlour, ne répondait à ses besoins, 
à ses goûts, comme le poète. Celui-là allait juste à la 
pointure de son cœur, était l'exacte somme d'idéal 
qu'elle pouvait s'assimiler. Sajoliesse concordait avec 
l'idée qu'elle se faisait du beau. Elle l'eût fait fabri- 
quer sur commande qu'elle n'aurait pas voulu son 
amant autrement. Et comme il était gentil en ju- 
teux, à la fois correct et dégagé, frisé et chevelu î 
Elle ne comprenait plus qu'elle eût pu se fâcher au- 
trefois, lors de sa transformation en moderne. Il 
n'était pas que son jeune premier idéal : il était 
l'homme qui avait subi des évolutions parallèles aux 
siennes. Ils s'étaient développés et transformés en- 
semble. Et combien à leur avantage ! Pourquoi ne 
persisteraient-ils pas dans une communion de sen- 
timents, qui était une association d'intérêts ? Elle 
deviendrait sa muse, son inspiratrice ; elle le dirige- 
rait, le pousserait, en ferait un grand poète, digne 
de la chanter. Ils seraient une Laure et un Pétrarque 
à Fylang ylang, sans bégueulerie ni platonisme. 
En même temps que l'atavisme d'amour de son 
cœur, autant et plus que ses affinités et rêvasseries, 
un autre besoin ramenait Floflo à TaAave : un be- 
soin, non pas de vengeance pour la façon leste 



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224 LE BOUL* mich' 

dont il Tavait lâchée, mais de revanche pour les 
fautes de sa stratégie durant son collage. Elle ne se 
dissimulait pas, qu'avec toutes sortes de raisons pour 
être adorée du poète, elle s'était stupidement arran- 
gée pour lui devenir indifférente. Elle avait aigri ses 
douceurs, enragé ses énergies, armé ses tendresses. 
De cet être mou, dont elle se savait capable d'idéale- 
ment modeler l'âme, elle avait fait un pacha grin- 
cheux, un mâle énergique et volontaire. Avait-elle 
dû être assez maladroite ! A en être encore hon- 
teuse ! Ainsi,' par amour-propre au moins autant 
que par amour, elle voulait se remettre à la con- 
quête de son plus adorable amant, de môme qu'un 
artiste revient, après des ans, à l'œuvre qu'il pres- 
sent être son chef-d^œuvre. 

LXXI 

LES PAROXYSTES AUX BOURGEOIS 

« Nous vivons en cochons I » Et quand ce serait, muffes I 

Lès cochons ont un groin rupin, trouveurde truffes. 

Comme eux, en barbotant dans la fange à plaisir. 

En gavant le besoin, en fouettant le désir, , 

En te creusant d*absinthe, aussitôt assouvie, 

panse ! nous trouvons les truffes de la vie. 

« Nous vivons en cochons I » Soit I Nous vivons, au moins ! 

Vous, Bourgeois! vivez-vous? — Siècles 1 soyez témoins I 



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LB BOUL' migh' 225 

Le souper est exquis. Dans les plats les rôts fument ; 
Nos dents mordent dedans sans modération. 
Allons ! bâfrez, Bourgeois, dont les narines hument I 
Eh quoi ! n'aimez-vous point ces cailles qui parfument ? 

— Si.... Mais pourquoi risquer une indigestion.... I 

Le Champagne, au dessert, tonne, écume, déborde ; 
Et, doux, donne aux esprits toute leur salaison. 
Allons ! soiffez. Bourgeois I Que de rire on se torde ! 
Eh quoi 1 méprisez-vous Çliquot ? miséricorde ! 

— Non.... Mais nt)us redoutons de perdre la raison.... 

Nous sommes à Torgie, et les femmes sont belles ; 
A nous les nudités frémissantes des corps ! 
Ça I Bourgeois ! vous allez chiffonner vos flanelles ! 
Eh quoi I vos sens seraient aux pâmoisons rebelles ? 

— Non.... Mais nous avons peur de Tataxie. Alors î.... 

Soûls de vin, las d'amour, il faut^ comme des brutes, 
Dormir ; et nous dormons sans un songQ énervant. 
Allons I pioncez, Bourgeois ! Ça vous convient, cuscutes I 
Quoi ! vous n'aimez pas plus les calmes que les luttes ? 

— Si.... Mais le médecin de trop dormir défend..,. 

Las de dormir, rêvons I La vie est belle en rêve ; 
La terre devient ciel et Thomme devient dieu. 
Allons ! rêvez. Bourgeois, des extases sans trêve ! 
Devant ce doux labeur qui pourrait faire grève ? 

— Nous.... Car pourquoi rêver? au rêve on dit adieu.... 

Maintenant, que le rêve en action se change I 
Ou nous mourrons vaincus, ou nous vivrons vainqueurs. 
Voulez-vous nous aider, Bourgeois, à mettre en grange 
Tous les bonheurs qui vont faire de Thomme un ange ? 

— Oui I.... Mais non I trop dlvresse asphyxierait nos cœurs.... 

13. 



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226 LE boul' migh' 

Et toigonra, et partout, soit au lit, soit à table, 

Dans Taction grisante et le rêve ineffable, 

Dans le sommeil, dans la veille, dans le repos, 

Vous vous réservez donc, bons Bourgeois ?. . . . A propos, 

Savez-vous dans quel but, sages à la diète, 

Vous emplissez II peine et le ventre et Tassiette ? 

— Dans le but de bien vivre, et longtemps. 

» Ah ! j'entends. 
Pour chauffer vos hivers, vous glacez vos printemps ; 
Pout» éloigner la mort, vous éloigflez la vie ; 
Vous en restez, de peur du dégoût, à Tenvie ; 
La diète entretient Tappétit, en effet. 
Ah ! le raisonnement, messeigneurs, est parfait ! 
Oui, pour vivre longtemps, il faut vivre peu, dame I 
Mièvres de corps, il faut ménager votre flamme ; 
Mièvres de cœur, il faut ménager votre amour ; 
Mettre sous cendre un peu de braise chaque jour, 
De peur qu'aux jours d'hiver votre cœur ne grelotte. 
Nous, les fous, nous buvons, dans un soir de culotte, 
Totit notre Tin, et, dans une nuit de plaisir, 
Nous nous rassasions à tuer le désir. 
Toutefois, et tandis que vous broutez des gesses, 
Sur notre triste sort se navrent vos sagesses. 

Ah I vraiment, c'est donc vous, les sages ? Si c'est vous, 
Le proverbe est donc vrai. Les sages sont les fous. 

Nous, du moins, quand viendra notre commune ogresse, 
La mort, avec le vin nous aurons bu l'ivresse ! 
Et quant à nos regrets de vieux, à nos remords. 
Nous n'en saurions avoir, nous les fous ivres-morts. 
Dont le pire destin, que vous plaindrez peut-être, 
Sera de nous éteindre en bavant à Bicètre ! 



1 



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LE boul' mice* 22T 

Eh bien I sensibles cœurs, pitoyables aux fous, 
Gardez votre pitié pour vous ! Les fous, c'est vous I 

L'âme gavée au point de se croire assouvie, 

Sans regrets, sans remords, nous, nous perdrons la vie. 

Nous la perdrons, cuvant Tivresse, et radieux 

Ainsi que des chrétiens comptant monter aux cieux, 

Nous qui savons pourtant aller fumer la terre. 

Et vous. Bourgeois ? Ah I vous 1 lorsque, dans nulle artère , 

Le sang ne courra plus ; lorsque, la glace au cœur, 

Vous verrez apparaître, ignoblement moqueur, 

Le spectre du squelette affreux qu'au fond vous êtes. 

Ah I je vous vois gémir d'horreur sur vos disettes ! 

Ah I je vous vois pleurer le jeune âge aboli, 

Les plaisirs de la table et les plaisirs du lit, 

Les oublis du sommeil, les extases du rêve, 

Tous les bonheurs que vous deviez vivre sans trêve. 

Tous les bonheurs que vous pourriez avoir vécus 1 

Je vous les vois pleurer, fous trop tard convaincus, 

A l'heure de la mort, à l'heure où tout se givre 

Dans l'homme, tout, tout, tout ! hors le besoin de vivre. 



LXXII 

Ce manifeste, en apparence dirigé contre les Bour- 
geois, n'était rien autre qu'un essai de réfutation du 
Passionnisme. Sous la tenace soufflée de la haine 
de Floflo, rirritation de Tatave contre Tralala, « qui 
le laissait sans argent après lui avoir donné des ha- 
bitudes de grosse dépense », et continuait à passer 



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228 LE boul' mich' 

pour son inspirateur, était devenue une jalousie 
assez ardente pour faire, du poétereau aimable, 
léger et naïvement sceptique, jusque-là étranger à 
tout ce qui ne lui était pas intime, un prédicateur 
prétentieux, un prosodien à visées philosophiques. 
Cette pièce très inégale, sans ampleur ni suite, avec 
seulement deux ou trois mouvements bien venus, 
moinslitléraire, somme toute, que la plupart des ode- 
lettes de ses Zigzags dlvrogne^ et surtout moins 
heureusement truquée, où la discrétion et la déli- 
catesse, les qualités les moins contestables de ses 
poésies, faisaient place aune violence aussitôt essouf- 
flée, ces Paroxystes aux Boiirgeois, bruyanmient 
acclamés aux Imberbes^ eurent de désastreuses con- 
séquences. Dans cet indice de dévoiement, Tatave 
ne vit que la révélation d'une manière nouvelle, que 
le témoignage de l'élargissement de ses facultés. 
Et cela, le croirait-on, parce que la pièce était rela- 
tivement longue, parce que jamais encore il n'avait 
fait tant de vers à la fois. « Il était donc capable 
d'œuvres de longue haleine, de large envergure, de 
haut vol ! Il n'était pas qu'un mièvre baladin de la 
phrase, mais bien un robuste athlète de taille à se 
battre avec l'idée comme Jacob avec l'Ange. » Au 
lieu de reconnaître que sa théorie traînait partout les 
vieilles loques de ses paradoxes et, de préférence, 



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LE boul' migh' 229 

dans rembuement malsain des brasseries, il se per- 
suada avoir inventé le Paroxysme, s'en convain- 
quit si bien qu'il le prêcha en prose, le répandit 
:sur des auditoires de pochards et, le malheureux 1 
le pratiqua. 

Comme le poète, et pour les mêmes raisons, le 
micSelin et Fhomme se transformèrent. On vit l'é- 
couteur complaisant, le répondeur discret, le causeur 
neutre qu'avait été Tatave, gueuler des paradoxes 
dans le tumulte des vadrouilles, formuler des théo- 
ries durant un déshabillé de fille, l Et comme, à 
force de vivre dans la compagnie d'esprits rares et 
fantasques, il avait nécessairement retenu beaucoup 
de drôleries d'opinion et de cocasseries de langage, 
grâce aussi à l'éloignement des plus célèbres para- 
distes: deMontard qui vaticinait à Montmartre, de 
Quinnsépatt qui se remplumait en province, de 
Tralala qui faisait son tour de France, Tatave put 
jouer, sans trop de ridicule, les tribuns de va- 
drouille un mois durant. Quand il eut épuisé ses 
formules, écoulé ses boniments, il eut le tact- de re- 
noncer à ce rôle pesant, de ne pas devenir un raseur 
grotesque, mais point le courage de prendre son 
parti de cet épuisement qu'il espéra cacher ou, du 
moins, expliquer en roulant dans l'ivrognerie et la 
débauche. Aux observations qu'on lui fit alors, il 



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230 LE boul' mich' 

répliquait : « Certainement^ ça ne peut pas durer 
toujours. Mais il est bon de se tremper au feu de 
forge dés voluptés. Chez certains, chez Tralala, par 
exemple, dont la vie est une paresse, la débauche 
n'est qu'une activité nécessaire au bien-être ; chez 
d'autres et chez moi, elle est bonne à mettre à l'é- 
preuve et le tempérament et le caractère? Ce 
n'est pas pour rien qu'on appelle les débauchés 
des viveurs. » 

Ces désordres, les auditoires buvant sec et les 
soûleries coûtant cher, eurent des contre-coups 
financiers très graves. Force lui fut de recourir à 
des expédients bêtement ruineux. Il dut acheter 
700 francs un Larousse j payable à raison de 25 francs 
par mois, pour le revendre immédiatement à moitié 
prix, mettre sa montre et sa chaîne au clou, puis 
emprunter sur les reconnaissances, bazarder ses 
quelques bibelots et tous ses livres, et, finalement, 
jouer. 

Il gagnait d'abord une somme considérable, près 
de 3,000 francs, et sans en profiler autrement qu'en 
fumant des cigares de cent sous. Puis venait une 
guigne qui le nettoyait en deux jours. Un matin, il 
se trouvait les poches vides, sur le boulevard, 
dans un enveloppement de brumes froides que 
suait la nuit et de poussières écœurantes que soule- 



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LE boul' mich' 231 

valent les balayeuses matinales. Un moment, il 
croyait être une de ces ordures qu'implacablement 
absorbent les gueules^ des égoûts et, d'instinct, 
comme une épave qui serait consciente, s'écartait 
démesurément loin de l'atteinte justicière des balais. 
Aussitôt empoigné d'une indicible honte, il se jurait 
de réagir, de dompter se» veuleries, et, favorisé 
par l'état de spiritualité qui suit les décavages, il ne 
remettait pas l'œuvre à Tétemel lundi, pétrissait, 
aussitôt rentré chez lui, la besogne que son imagi- 
nation avait levée en chemin : des nouvelles qpe, le 
soir même, îl allait offrir toutes chaudes à la gour- 
metterie de Pajols. 



LXXIII 



— Mauvaise, mon cher! ta prose, très mauvaise, 
lui dit Pajols, les nouvelles parcourues. Style vague 
et flasque, pauvre et encombré. Puis, tu ne lies pas. 
Et je ne parle pas de cette liaison d'idées qui n'est 
que le produit des intelligences équilibrées et mûries ; 
je parle de cette liaison de mots qui est la sauce 
banale à laquelle le goût du public est fait. Les vers, 
décidément, une exécrable gymnastique : et pour la 



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232 LE boul' mïch' 

forme, et pour le fond. Mon Dieu I j'ai fait aussi 
mal, moi, et j'ai eu Tâge oîije ne savais pas che- 
viller la prose. Mais, que diable I ça s'apprend, 

— Comment? 

— Comme la nage, en barbotant dans l'encre. 
Oui! Et pas d'autre école. Avec l'étude des maîtres, 
avec l'approfondissement des règles du langage, tu 
arriverais au style, je ne dis pas non, à un style 
d'œuvre réfléchie et personnelle, à ton style, soit ! 
mais non au style courant du journalisme, à l'élé- 
gance conventionnelle, à la distinction réglementaire, 
à la facilité élégante 

— Alors? 

— Alors, un régime horrible ! Tous les jours, trois 
colonnes de journal sous toi, sur des sujets variés 
et quelconques, sans te préoccuper d'autre chose 
que du comment dire. Après un mois de cet exercice, 
quand tu auras 600 pages, fais-en un tas et, placide- 
ment, un feu de Saint-Jean ensuite. Puis, à propos 
de la première actualité venue, d'une impression, 
d'un racontar, lâche ta plume sur du papier à copie 
comme, au cirque. Loyal un cheval une fois dressé. 
Et, n'aie crainte : elle se comportera avec les grâces 
requises par notre seigneur le public. 



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LE boul' migh' 233 



LXXIV 



— Il est bon, Pajols I Ponds 600 pages et fais-en 
du feu I SU croit qu'on les noircit comme ça ! 

— Veux-tu mon avis? dit Floflo. Autant de con- 
seilleurs, autant de décourageurs. En exagérant les 
«difficultés à vaincre, les arrivés ne songent qu'à glo- 
rifier les mérites de leur réussite. Puis, des mérites 

•de barbouilleurs, tout ça! La palme aux de 

tong ! A ta place, je ferais tout simplement comme 
Sarguez. 

— Le monsieur qui se concentre, fit ironiquement 
Tatave, qui, sans l'avoir jamais fréquenté, détestait 
en Sarguez son dédain de toute gloriole et sa dignité 
d'orgueil. 

— Parfaitement, mon cher. 

— Et que fait-il ? ou plutôt que ne fait-il pas, le 
constipé ? 

— Il ne fait pas des œuvres ridicules ! c'est tou- 
jours ça. Il n a pas un volume de publié, et pa» un 
de prêt. Il attend, couve un chef-d'œuvre, tranquille- 
ment. Ça viendra quand ça viendra. 

— Et si ça ne vient pas? 



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234 LE boul' migh' 

— Tant pis ! Au moins, il n'aura pas encanaillé 
sa plume. 

—, Il est pour le moins riche, Sarguez. 

— Guère ; moins que toi, je crois. 

— Il n'a pas, en tout cas, des charges de fa- 
mille? 

— Ehl mon cher I un grand homme n'est pas tenu 
d'être un bon fils. Il a des devoirs envers son génie 
qui priment tous les intérêts de famille. Car, toi, en 
somme, tu n'es attaché au vulgarisme que par ça. 
Encore s'ils étaient bien entendus, ces intérêts ! 
Mais non. Elle serait bien malheureuse, hein ! ta 
mère, si elle vendait Bielrokas: c'est-à-dire si 
800,000 francs en bonnes actions lui rapportaient 
40,000 livrés de rentes, alors qu'ils lui en rapportent 
à grand'peine 25,000 en mauvaises terres? Enfin, tu 
dois savoir ce que tu as à faire, n'est-ce pas ? A ce 
moment-ci, tu as du génie : les Paroxystes en té- 
moignent. Si tu chroniquailles, le journalisme te 
mangera, comme les autres, Pajols aussi en avait du 
génie. A peine s'il lui reste du talent. 



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LE boul' MIGH^ 235 



LXXV 

« Toulouse^ le 30 janvier 1881. 

» Mon. cher Octave, 

» Tu nous avais demandé six mois pour réussir pra- 

» tiquement dans les lettres ; ils sont révolus et saris 

» que rien soit changé dans ta situation. Nous ne 

» t'en faisons pas un reproche, persuadés qu'il n'y a 

» pas de ta faute ; nous venons seulement te rappe- 

» 1er ton engagement de revenir à Bielrokas, cette 

» dernière tentative avortée. Tout, d'ailleurs, com- 

» mande ton retour. Mademoiselle CharoUes t'aime 

» encore ; son père a oublié l'accident ; ton mariage 

» est plus possible que jamais. J'ajoute que, vu les 

» vingt ans de Berthe, il devient nécessaire. Tu ne 

» voudras pas condamner tes sœurs au célibat, ni 

» désespérer ta mère en la forçant à vendre Biel- 

» rokas pour leur donner une dot. Ce serait man- 

» quer à des devoirs qui sont de tradition dans 

» notre famille, qui ont fait son bon renom et sa 

» vertu. Quant à t' obstiner dans une carrière sans 

» issue qui te mènerait à la ruine et serait notre 

» déchéance à tous, ce serait une folie indigne. Con- 



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236 LE boul' migh' 

» suite tous tes camarades, tous tes amis, tous tes 
» maîtres, M. Pajols, au bon souvenir duquel je te 
» prie de me rappeler : ils seront unanimes à te 
» conseiller des devoirs profitables. Jusqu'à Tralala 
» avec qui je sors de dîner et qui, plus raisonnable 
» qu'il n'en a l'air, convient qu'avec ton tempéra- 
» ment de délicat tu ne peux te faire aux travaux 
» forcés du journalisme. Du reste, il y a six mois, tu 
» étais de cet avis, qui est resté celui de tous ceux 
» qui s'intéressent à toi. L'expérience que tu viens 
» de renouveler, le peu de bruit de ton second vo- 
» lume, l'insuccès de tes nouvelles tentatives, tout 
» cela doit t'avoir confirmé dans cette idée que la 
» meilleure voie, c'est encore la grande route. Nous 
» t'attendons. 

» Ton oncle, 

» Auguste Salvy. » 

« P.-S. Inclus, un billet de mille francs pour régler 
tes affaires, les petites dettes que tu peux avoir. » 

LXXVI 

— Alors, tu pars ? fil Floflo. 

— Et que veux-tu. . . .? 

— C'est Tralala qui va rire ! Eh oui I cette lettre a été 



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LE BOUL migh' 237 

écrite sous sa dictée, sous son inspiration tout au 
moins. « Cette grande route qui est la meilleure 
voie », ce n'est pas de ton oncle. 

— Mais quel intérêt ? 

— Et la jalousie ! Les impuissants ont la haine 
des forts, les ratés des victorieux : c'est tout naturel. 
Cueillir un fruit avant sa pleine maturité c'est une 
façon pas bête de le rendre sec. Il la connaît. Tra- 
lala, et la pratique. On a vu des gens résister au 
mariage ; on en a peut-être vu résister à la pro- 
vince ; mais à la province et au mariage !... Après 
ça, si la njofession de bon fils, bon frère et bon 
époux peut te consoler de tes charges de grand 
homme, si la châtellenie de Bielrokas te paraît valoir 
la royauté de Paris... 

— Mais le moyen pratique d'être grand homme ? 

— Est-ce qu'il en manque ! Paris qui donne l'im- 
mortalité donne aussi la vie. Cherche un expédient, 
parbleu ! Tu as d'ailleurs mille francs pour le trouver. 
Joue, gagne, emprunte, enfin, débrouille-toi I 

LXXVII 

— Qu'as-tu, mon chéri ? faisait, moins de deux 
mois après, Floflo à Tatave qui, au lieu de l'attendre 



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238 LE boul' migh' 

chez lui comme d*habitude, venait chez elle une 
après-midi et s'écroulait dans un fauteuil, morne- 
ment, sans l'embrasser, sans mot dire. 

— Rien. 

— Si, tu as quelque chose. 

— Non. 

— Si ! Dis-le-moi ! je le veux 1 je l'en prie I 

— Eh bien ! j'ai, j'ai... que j'ai joué sur parole ! 
que je dois payer cinq cents francs ce soir à Dogoyl 
J'ai que je dois huit cents francs au croupier des 
Bonnets verts! J'ai que, depuis deux mois, je n'ai pas 
reçu un sou de ma famille ! J'ai que j'ai à régler cinq 
mois d'hôtel ! J'ai, qu'à force d'user de mon crédit 
aux cafés, aux restaurants, chez mon tailleur, par- 
tout, je vais bientôt n'avoir plus l'œil nulle part ! J ai 
que le père Moïse me tient depuis six mois le bec 
dans l'eau, sans se décider à me plumer ! J'ai que 
Pajols prétend que mes nouveaux articles ne valent 
pas mieux que les précédents ! J'ai que je suis panne 
et vanné, sans aucun nerf, de quelque sorte que ce 
soit ! J'ai que Tralala voyage toujours et que Sarti- 
gnac me bat froid! J'ai que mon député, ma fa- 
mille consultée, me prévient qu'elle s'oppose à 
mon entrée à l'Instruction publique! J'ai que je 
dois deux louis de consommation à Esther, trois à 
Clorinde ! J'ai que j'ai épuisé tous les trucs, tapé 



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LE boul' mioh* 239 

tous les camarades tapables ! J'ai que je n'ai plus 
de veine au bac ! J'ai que me voilà réduit à dîner 
dans les tripots I J'ai que tout se ferme devant moi 
et que rien ne s'ouvre ! J'ai que je deviens un dé- 
classé , un bohème, que je fais pitié et que je me 
fais honte ! J'ai que je suis à bout I J'ai que j'en ai 
assez ! 

— Et tu as vraiment tout épuisé, tout ? 

— Tout! 

— Tout? bien tout? 

— ToutI 

— Regarde-moi, bien en face ! Ah ! tu rougis ! 
Tu vois bien que non, gros bête I 

— Toi, voyons ! 

— Oui, moi! Moi, une femme! Moi, une fille! 
Après? Tu m'aimes et je t'aime! Zut les préjugés ! 
Est-ce que tu ne m'as pas recueillie, pourchassée et 
demi nue? Pourquoi ne te secourrais-je pas, misé- 
rable? Parce que c'est déshonorant, peut-être? Mais, 
d'abord, qui le saura ? Puis, voyons, l'argent que tu 
recevras de ta mademoiselle CharoUes, que tu n'ai- 
mes pas, sera-t-il plus honnête que celui que tu re- 
cevras de moi, que tu aimes? Oui, pour le public! 
mais pour toi, pour ta conscience ? Or, le public 
n'en saura rien, je te le répète. Voilà un point. 
Reste Tautre, l'essentiel. Peux-tu manquer à ta.for- 



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240 LE boul' migh' 

tune, trahîr ton génie? le peux-tu ? Tiens, ça me 
fail bondir de penser que tu pourrais hésiter entre 
les convenances et le devoir I Est-ce que c'est pour 
le prix de vertu que tu concours, par hasard ? Est-ce 
que la gloire a des bégueuleries d'Académie ? Est-ce 
que la postérité s'inquiète de qui a fourni Tencre ? 
Est-ce que les grands écrivains de tous les temps 
n'ont pas été des entretenus? Est-ce que c'est ta 
faute si ta famille est stupide? Est-ce que ça te re- 
garde, enfin! les moyens? Parbleu, oui! tu joues 
gros jeu, et des chefs-d'œuvre seuls sont capables 
de légitimer tes procédés! Si tu es vidé, oh! alors, 
retourne en ta province, et sois le dos vert de ta 
femme. Sinon, si tu as quelque chose dans le ventre, 
reste et ne crains pas d'être l'obligé de ta maîtresse. 
Eh bien? allons, parle! qu'es-tu? artiste ou bour- 
geois ? Après avoir eu le cœur de rompre avec ta 
famille il y a deux mois, n'auras-tu plus l'énergie de 
supporter les conséquences de ta rupture? Et revien- 
dras-tu au bercail, humilié et penaud, nouvel en- 
fant prodigue? Après avoir déjoué les trucs de 
Tralala qui voulait te rater, vas-tu lui offrir le 
régal de l'aveu de ton impuissance? Après avoir eu 
des révoltes de grand homme, vas-tu subir des 
pudeurs d'épicier? Allons donc! ce n'est pas pos- 
sible. ! 



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LE BOUL* MIGH* 241 



LXXVIII 



DepuÎ3 le renouveau de son amour, Floflo avait 
pu grandement satisfaire son désir de jouer de Ta* 
lave. Et, avec quelle science délurée elle l'avait fait 
résonner de tous les airs qu'elle avait retenus, 
surtout de ceux naturellement antipathiques au 
poétereau, mis dans le cas d'un ténorino d'opéra- 
comique ayant à interpréter du Wagner ! Ainsi, elle 
l'avait mis en rage contre Tralala, estampillé grand 
poète, brouillé avec sa famille. Puis, quand, les vi- 
vres coupés, le poète avait dû recourir aux expé- 
dients, elle avait songé à le mettre complètement 
sous sa dépendance, à faire son esclave de cet 
amant que, dans son orgueilleuse naïveté, elle se 
croyait capable de faire grand. Si Talave eût été un 
garçon aux violents appétits, de ceux décidés à pâ- 
turer n'importe où, oelte envie ne l'aurait guère 
obsédée; mais c'était un bourgeois scrupuleux 
qu'une note non payée de blanchisseuse tourmen- 
tait, et sa perversion s'était singulièrement plu à 
flétrir cette délicatesse de sensitive, tandis que sa 
vanité avait vu, dans le salissement d'une nature 

14 



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24'2 LE boul' migh' 

aussi foncièrement immaculable, un triomphe su- 
prême et rare, l'irréfutable preuve qu'elle était 
aimée jusqu'au délire. A ces considérations particu- 
lières, des considérations générales s'étaient forcé- 
ment ajoutées pour la passionner, elles aussi, au 
déshonneur du pauvre Tatave. Outre qu'un dos vert, 
comme le michelin, était la montre de son luxe de 
grue arrivée, il était, comme ses pareils, l'assouvis- 
sement des instincts de dévouement dont regor- 
gent tous les cœurs de femme et des affamements 
d'estime qui tenaillent toutes les têtes de fille. Il 
avaitTattraction propre à l'espèce d'être à la fois 
l'homme à qui l'on se sacrifie et Thomme qui re- 
hausse, qui sert à élever la femme à ses propres yeux 
par l'obligation du dévouement, et qui l'élève aux yeux 
du monde en tombant plus bas qu'elle : le seul être 
humain qui ne la puisse mépriser. 

Sa dette de jeu l'obsédant, Tatave était venu chez 
sa maîtresse avec l'intention d'en finir avec les af- 
fres de sa probité. Comment ? il n'y avait que vague- 
ment songé. L'idée que sa maîtresse pourrait lui 
venir en aide, qui se présente plus ou moins impu- 
demment à tous les jolis garçons sans le sou, lui 
était nécessairement venue ; mais non rintention 
formelle de demander ni d'accepter de l'argent. 
L'idée de rentrer dans l'ordre, de s'enfouir en pro- 



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LE boul' mich* 243 

vince, de se soumettre à sa famille lui était égale- 
ment venue, mais mêlée à une vague sensation de 
l'impossibilité oùil se trouvait de quitter Floflo, de 
renoncer à l'obsession qu'il avait d'elle, de s'arracher 
à la possession qu'elle avait de lui. Ses énergies 
contre la femme, il les avait toutes dépensées dans 
sa première liaison ; maintenant il se savait sans 
force, sans volonté, devant sa maîtresse. Partant, sa 
molle nature n'avait pas fait de choix. A quoi bon? 
Elle avait préféré attendre n'importe quelle solu- 
tion, prête qu'elle était à les trouver toutes suffisam- 
ment bonnes. Et, Floflo ayant voulu qu'il devînt 
dos vert, Tatave Tétait placidement devenu. 

Les premiers jours cependant, d'un commun et 
tacite accord, ils dorèrent la pilule. « Ce n'étaient pas 
les vices de l'homme qu'elle entretenait, c'étaient les 
facultés du poète. Ce n'était point à son corps qu'elle 
donnait la vie, c'était à son esprit qu'elle assurait 
l'immortalité. Quand il serait célèbre et riche, il 
lui rendrait ses bienfaits au centuple. Elle n'avait 
peur ni de la banqueroute de son génie, ni de la 
faillite de sa reconnaissance. » Trop . enfiévré pour 
réfléchir aux conséquences, flatté, dans sa vanité 
d'amoureux, du dévouement de sa maîtresse, pré- 
paré par les blagues et les complaisances de son 
milieu, par les moyens de vivre louches de quelques 



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244 LE boul' migh' 

camarades, Tatave s'était d'abord laissé prêter de 
l'argent pour solder sa dette d'honneur, puis, au 
premier besoin nouveau^ il avait eu recours à la 
même bourse, toujours largement ouverte. Quand, 
après un mois, cette façon commode de faire face 
aux besoins de ses caprices lui était devenue une 
habitude, Teuphémisme dont se payait sa facile 
honnêteté avait été jugé ridicule, peu moderne; 
l'emprunt s'était appelé par son nom : la paie ; et 
Tenthousiasme de sa honte avait empoigné Tatave. 
« C'était crâne,- ce sacrifice de ses préjugés de bour- 
geois à ses devoirs de poète, de sa considération à 
sa gloire. Peut-être bien que Tralala n'oserait 
jamais pousser le mépris des convenances sociales 
aussi loin ni aussi haut? Il était décidément voué 
aux grandes choses et aussi peu scrupuleux qu'un 
Bonaparte. N'était pas capable d'un tel coup d'État 
sur les idées reçues n'importe quel rimeur venu. » 
Et, se montant ainsi par des comparaisons histori- 
ques, par des rapprochements célèbres, par des for- 
mules altières que Floflo lui soufflait, des rêves de 
toutes sortes de canailleries lui venaient. Même, 
poussant l'enthousiasme jusqu'à l'héroïsme, il tri- 
chait au jeu. Il était navré de n'avoir pas une foi 
religieuse à apostasier, une opinion politique à ven- 
dre. 



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LE boul' migh' 245 



LXXIX 



Les vieilles mœurs ont les vaillantes agonies des 
lueurs mourantes et les générations morîbonSes des 
représentants vivaces. Aux extrêmes limites de Tan- 
cien quartier latin, sur les confins du BourMich', 
s'agitent éperdument, avant la pétrification prochaine 
et fatale, quelques jeunes gens d'imagination vieil- 
lotte : des bousingots attardés, des romantiques de la 
vingt-cinquième heure. En dépit des tramways et 
des colonnes Morris-, de l'ouverture des grandes voies, 
du confortable des nouvelles habitations, de Finlru- 
sion de gens de toute provenance et de toutes condi- ':^ 

tions, de l'invasion de la vie générale dans la vie in- 
time de la gent étudiante, de la communion forcée 
du vieux quartier avec le Paris moderne, ils persis- 
tent à se rêver dans une ville étroite et fermée, avec 
les us et franchises du moyen âge. Ce sont eux qui 
lancent les canards à dix centimes, qui, l'espace de 
deux semaines, barbotent dans la mare des anas ; 
eux qui réclament le^roit d'envoyer des délégations 
littéraires (?) aux premières de TOdéon, le privilège 
de ne pas faire queue aux portes des théâtres, d'aï- 

14. 



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246 ^ LE boul' mich' 

•1er aux Folies- Bergère à moitié prix ; eux qui appel- 
lent Bullier^ où ils ne mettent pas les pieds deux fois 
par an, leur bal ; eux qui demandent que les encartés 
des facultés et des écoles portent un uniforme, une 
casqifette,tout au moins, les triant du commun; eux 
qui voudraient voirflorir, dans l'indépendance d'habi- 
tudes dé Paris,, les mœurs soldatesques, abrutissantes 
et abjectes des universités allemandes» Parfois, à les 
entendre dans les discussions et disputes, jeter leur 
ridiculement prétentieux quos ego : « Nous sommes 
étudiants I » — et, pour un rien, ils diraient « escho- 
liers ))^^ on les croirait férus de haines d'artistes pour 
les bourgeois, tout prêts à rosser le guet comme au 
bon vieux temps. Mais point! Ils n'ont pas plus le cœur 
que le pourpoint des escholiers d'antan ; pas même 
les truculences enfantines de costumes et d'opinions 
des badouillards de 1830. Et, tout bêtement, ils sui- 
vent la mode, quand elle leur revient de Carpentras. 
Restés les amants platoniques d'une m'use ridée, 
les disciples eunuques d'un romantisme rococo, le dé- 
saccord de leur rêve et de leur vie les écœure. Ne 
voulant pas se résigner à la popote provinciale des 
étudiants, ne sachant pas se créer un idéal propre à 
leur temps et à leur milieu comne les michelins, ils 
s'énervent dans la contemplation lassante d'une poé- 
sie morte. Cependant, les toilettes exquises des va- 



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, LE boul' migh' 247 

drouîUeuses les font rougir des robes mal taillées de 
leurs maîtresses ; Montmorency est trop loin et trop 
cher ; le BourMich' trop près et trop chic ; ils doivent 
s'exiler dans les quartiers excentriques, à Montrouge, 
aux Gobelins, parmi les ouvriers, mener une exis- 
tence d'employés pauvres avec des Musettes qui ri- 
golent peu d'avoir les mains rouges et qui, préférant 
la honte en robe de soie à l'amour sans gants, ne 
restent fidèles qu'à la triste condition d'être laides. 
Aussi les pauvres hères vivotent-ils comme les 
spectres ennuyés d'un monde crépusculaire, comme 
des âmes enfantines vagissant dans le vague des 
limibes. 

A l'ordinaire, ils subissent leur vie effacée et ba- 
nale, et c'est au mieux. Malheureusement, de temps 
à autre, particulièrement à la rentrée, alors qu'ils 
reviennent imprégnés, avec les senteurs du pays na- 
tal, du parfum de leurs premiers rêves, ils sont pria 
d'une envie brusque d'être jeunes et d'être fous, de 
vivre dans un tapage de gaieté, dans une apothéose 
de plaisir, de lâcher la bride à leurs fantaisies. Et, 
furieux, en reprenant le banal licou des vieilles habi- 
tudes, d'être rivés au môme et tenace ennui, ils cher- 
chent, pour les conjbattre, les invisibles et formida- 
bles ennemis de leurs joies. Et, ne sachant ou 
n'osant les découvrir en eux-mêmes, ils croient les. 



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248 LE boul' mich' 

trouver dans les compagnons que la vie moderne 
leur impose. C'est ainsi qu'ils s'en sont pris tout d'a- 
bord : parmi les pauvres, aux calicots dont les ridi- 
cules sont criants ; parmi les riches, aux yalaques 
dont les procédés sont décriés. Or, les questions de 
tenue et de moralité mises justement à part comme 
n'intéressant que les maîtresses et les fournisseurs, 
que le bon goût et la morale, que reprochaient-ils 
aux premiers ? de séduire à Tœil les griseltes, de les 
accaparer, de les éloigner des marchés publics, 
somme toute, d'être les étudiants d'autrefois. Aux 
, seconds ? d'imposer le luxe et la pose, de rechercher 
les filles huppées et roublardes, d'introduire sur la 
rive gauche les mœurs de l'autre côté de l'eau, en 
définitive d'être les michelins d'aujourd'hui. Vaincus, 
et ils devaient l'être fatalement, les derniers Don 
Quicholtes du quartier ont alors tourné leur combat- 
tivité contre les dos verts, sans plus de succès. 

Dans leurs précédentes campagnes ils n'avaient 
guère été suivis que par les étudiants de première 
année ; dans la dernière tous les encartés : ceux de 
la médecine et des beaux-arts^ du droit et des mines 
les ont vaillamment soutenus, pour des raisons à la 
fois sentimentales et économiques. D'une part, en 
effet, les étudiants veulent bien payer les filles, mais 
point cher ; d'une autre, ils désirent que leurs com- 



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LE boul' mich' 249 

pagnes n'aiment qu'eux,' repaissent leurs sensua- 
lismes à leur profit, brûlent d'amour en l'honneur 
de leurs vanités. Ils trouvent dur, à vingt ans, de 
n'être point aimés pour eux-mêmes, de nourrir des 
parasites, souvent moins beaux et moins vigoureux. 
Mais ces prétentions, raisonnables ou non, ne tom- 
bent-elles pas devant le fait de Tinvasion normale 
des souteneurs, aussi fatale que celle des calicots, 
que celle des valaques, et qui résulte de l'assimila- 
tion de jour en jour plus complète de leur quartier à 
la capitale, de la libre concurrence pour l'amour, de 
l'état d'infériorité dans lequel ils tiennent la fille, 
autrefois leur camarade, de l'argent qu'ils lui don- 
nent et de l'amour qu'ils ne lui donnent pas ? De 
sorte que la croisade à laquelle ils coopèrent, com- 
préhensible chez les Don Quichottes qui voudraient 
revenir aux coutumes de jadis, n'est qu'absurde de 
la part des étudiants consentant aux nouvelles 
mœurs de plaisirs sans responsabilités. 

Depuis déjà deux ans, tous les trois mois, s'orga- 
nisait une pèche à Bullier, o% à deux ou trois mille, 
on expulsait, avec de grands cris, deux ou trois 
êtres louches. D'ailleurs, tout se passait au mieux, 
sans un coup échangé. Les dos verts se laissaient 
prendre philosophiquement, protestant seulement 
de leur honnêteté de photographes. On les eût crus 



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250 LE boul' migh' 

les figurants bien stylés d'une parade réglée en l'hon- 
neur de la morale. Le soir môme, c'est vrai, il n'y 
avait pas un souteneur de moins au BourMich', et, 
quinze jours après, il s'en niontrait tout autant à 
Bullier. Mais la jeunesse des écoles s'était amusée 
deux heures. La police, maternelle et souriante, lais- 
sait faire. 

Cependant, après les vacances de cette année, les 
pèches se multiplièrent, firent partie du programme 
du Bullier du lundi. On se mit à expulser au jugé, 
les figures qui ne revenaient point, les cols trouvés 
compromettants ; et dés erreurs en résultèrent. On 
prit, en outre, l'habityde de sortir du bal en foule, de 
descendre le boulevard par troupe, et, quand, à la 
suite d'un incident quelconque, s'en suivait une 
arrestation, d'aller gueuler, sur l'air des /awjoîb/î^^ le 
nom du préfet de police sous les fenêtres de la Pré- 
fecture. Les temps héroïques semblaient revenus. 
Les Don Quichottes étaient dans la joie. Alors, leurs 
audaces grandissant, ils se mirent en tête d'expulser 
les dos verts de leurs zincs, envahirent le plus 
connu : le Sans Souci, et le saccagèrent. Une dou- 
zaine des plus compromis ayant été arrêtés et rendus 
responsables du dommage, un comité décida une 
souscription pour indemniser le propriétaire. Des 
jeunes gens, sortant des cartes qui les affirmaient 



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LIE boul' migh' • "251 

étudiants, firent des collectes dans tous les cafés, 
ramassèrent en une seule soirée plus de 600 francs 
et ne reparurent plus. Quand on s'enquit d'eux, on 
reconnut que les noms qu'ils avaient donnés ne 
figuraient point sur les registres des facultés. Une 
autre souscription dut s'organiser immédiatement ; 
ce qui lit réfléchir. Mais les Don Quichottes, exaltés 
plus que jamais, voulurent poursuivre la campagne, 
et, pour la relever par un coup d^éclat, décidèrent 
qu'on expurgerait le Luxembourg après Bullier, leur 
jardin après leur bal. Seulement, cette résolution, 
communiquée par circulaire, ayant été connue des 
souteneurs, ceux-ci s'abstinrent prudemment de 
paraître à la musique. Alors, les promoteurs de 
l'exécution, au lieu d'attendre leur réapparition, s'em- 
parèrent au petit bonheur de deux jeunes ouvriers 
en gilets à manches qui jouaient à la main chaude 
dans un coin, et les trempèrent dans le bassin. Les 
victimes, cette fois, ayant porté plainte, le préfet de 
police, sollicité d'ailleurs par les réclamations des 
habitants du boulevard Saint-Michel, agacé aussi 
parles manifestations turbulentes qui venaient brail- 
ler sous ses fenêtres, résolut de mettre fin à ces 
pratiques par trop fantaisistes de justice som- 
maire. Les brigades centrales furent mises sur pied, 
trois jours durant, avec la consigne formelle de 



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252 LE boul' migh' 

réprimer tout désordre, au besoin par la force. 

Justement, une manifestation socialiste était an- 
noncée pour le dimanche suivant, au Père-Lachaise, 
à propos de l'anniversaire de la Semaine Sanglante. 
C'était une occasion de faire la main aux hommes. 
Puis, si Ton tapotait sur les étudiants, sur des fils 
de bourgeois, on pourrait tranquillement massacrer 
les ouvriers, avec un semblant d'impartialité. Mal- 
heureusement les brigades centrales, énervées par 
le surcroît de service et depuis longtemps sans 
occasion de se faire valoir, ne comprirent pas la 
besogne qu'on attendait d'elles, eurent la main 
lourde. Les étudiants, arrêtés à la hauteur de la rue 
Soufflot alors qu'ils descendaient en masse de Bul- 
lier sur la Préfecture, mais qui n'avaient pas cru au 
sérieux des sommations de l'officier de paix com- 
mandant, eurent beau ne pas riposter, se débander, 
s'enfuir, les policiers les chargèrent furieusement, 
assommèrent pour le plaisir d'assommer, piétinè- 
rent les blessés, poursuivirent les fuyards jusque 
dans les cafés. Quelques crânes furent fracassés; 
quelques peaux lardées. De nombreuses arresta- 
tions furent faites, très brutalement. Toute la nuit, 
la terreur régna. 

L'émotion fut grande, l'indignation générale. La 
j)olice, si paternelle et si juste, la police, terreur des 



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LE boul' migh' 253. 

criminels et sauvegarde des honnêtes gens, la police, 
si différente de la police de Tempire, la police, à 
laquelle, ainsi que des Pandores, les étudiants, amis 
de l'ordre, donnaient invariablement raison, devint 
une institution détestable, une bande de bêtes 
brutes, un ramassis d'êtres tarés, complices des dos 
verts. Pendant quelques heures, tout ne fut pas 
pour le mieux dans la meilleure des monarchies. 
Des protestations se signèrent ; des délégations cou- 
rurent les bureaux de rédaction, sollicitèrent des 
nterpellations à la Chambre et au Conseil municipal ; 
id'autres allèrent demander des explications au 
préfet de police. Celui-ci, très menacé, s'excusa, 
expliqua qu'on avait mal interprété ses ordres, pro- 
mit, pour calmer l'effervescence, de retirer les ser- 
gents de ville du boulevard Saint-Michel. Effective- 
ment, pas une tunique ne parut de la soirée. Mais 
alors on vit des mouchards dans toutes les impé- 
riales. Des péroreurs imbéciles, qui attroupaient les 
passants, finissaient ordinairement leurs speechs par 
des prud'hommades de ce genre : « Du calme, mes 
amis, je vous en supplie ! Nous avons le beau rôle, 
gardons-le ! Pas de désordre ! Pas d'attroupements ! 
Après tout, je ne sais pas ce que vous faites autour 
de moi ! J'ignore si vous n'êtes pas de la police I Je 
ne vous connais pas I Je vous prie de vous disperser ! 

15 



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254 LE boul' migh' 

Je considérerai ceux qui n'obtempéreront pas comme 
des agents provocateurs I » 

Les lettres de protestation parurent le surlende- 
main. Elles étaient stupéfiantes. On y révélait, avec 
des étonnements risibles, que les postes n'étaient 
pas parfumés à Topoponax et que les policiers 
n'avaient pas des manières de maîtres à danser. 
Elles laissaient entendre qu'il n'y avait plus d'ordre 
possible si Ton ne distinguait pas entre les mains 
calleuses et les blanches, entre les redingotes et les 
blouses. Toutes se terminaient par une appréciation 
mélancoliquement sévère « de ces procédés qui rap- 
pelaient les plus mauvais jours de l'empire ». La 
presse ; d'ordinaire indifférente aux boucans du 
quartier latin, forcée de s'en occuper cette fois, 
apprécia diversement et à côté. Les opportunistes en 
profitèrent pour faire valoir un de leurs ours, la loi 
sur les récidivistes ; les intransigeants pour taper 
sur la préfecture de police ; les monarchistes pour 
agoniser la république. Un seul article, d'un journal 
collectiviste, fait par Desgranges, un habitué do 
Fory^, traita de la question avec compétence. Et 
encore, comme il déclarait cette querelle de poseurs 
de lapins et de dos verts peu passionnante, causa-t-il 
un scandale. 

Pendant une quinzaine, jusque après le procès qui 



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LE BOUL MIGH' 2SS 

suivît les troubles et qui se vida par quelques con- 
damnations insignifiantes , les policiers furent 
honnis et, quand on les vit paternes quand même et 
par ordre, nargués en face. Une plaisanterie, qui 
était une provocation, devint classique. On simulait 
une ivresse, une querelle, une bataille, et, quand 
apparaissaient les sergots, on roulait sous leur nez 
leur gueuler: «Ne m'arrêtez pas, au moins, moil 
Je suis » 

Mais ce souffle de révolte tomba vite ; l'on ne tarda 
guère à donner, tout bas, raison à l'autorité. Où 
irait-on, si Tordre n'était pas respecté? Du reste, 
môme les premiers jours, la protestation n'avai^ 
jamais été entière, n'avait jamais visé plus haut que 
le préfet, n'avait jamais atteint le gouvernement. 
Dans un meeting tenu place de la Sorbonne, la pro- 
position d'aller en masse manifester devant le Palais 
Bourbon n'avait pas eu d'écho. Et Rossignol, alors 
anarchiste, descendu de Belleville avec quelques 
compagnons pour « proposer l'alliance de la bour- 
geoisie intelUgente et de la généreuse plèbe », avait 
été hué. 

— Mon cher, lui avait fait Sarguez, venu là pour 
observer, les émeutes sont les répétitions des révolu- 
lions. Les bourgeois n'en font plus. 



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256 LE boul' migh' 



LXXX 



Soit par antipathie des étudiants du vieux et du 
nouveau jeu, soit par répulsion du rôle de policiers, 
soit encore par scrupule, par respect de la liberté 
individuelle et répugnance de Tabus de la force, la- 
plupart des michelins n'avaient pas pris parti dans 
la querelle. Quelques-uns cependant avaient cédé au 
mouvement : les jeunets par goût des chahuts et les 
tarés par roublardise. De ce nombre, Tatave. Nul- 
n'avait été plus ardent aux expulsions, plus remar- 
qué dans les tumultes ; il avait été des arrêtés, lors 
du sac du Sans-Soiidj et des endommagés, lors des 
charges des brigades centrales : à la fois héros et 
martyr. Par une excessive prudence, il avait, dès 
cette époque, renoué avec Sartignac, avait crié et 
manifesté en sa compagnie, s'était abrité derrière 
son honorabilité. Et c'avait été tout d'abord une 
vive jouissance pour lui de tromper tout le monde 
sur son compte, de pouvoir s'offrir intimement le 
titre de « bonhomme rudement fort tout de même». 
Cependant, aprèâ la lutte, la violente répulsion 
qu'inspiraient les dos verts dans son nouveau milieu 



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LE boul' migh' 257 

finît par le gôaer, surtout lorsqu'il put constater que 
les suspicions calomniatrices des étudiants s'é- 
tendaient à la légère sur à peu près tous les miche- 
lins et ne l'épargnaient, lui, que par lâcheté de po- 
litesse. Il pensa à se retirer de ce monde où il se 
sentait mal à l'aise, mais il ne put, retenu qu'il 
fut par Sarlignac. Celui-ci avait vu dans les poli- 
tesses de Tatave un retour des Salvys, qui n'a- 
vaient voulu que l'humilier en lui refusant une 
première fois la main de mademoiselle Berthe, et se 
repentaient, sans doute, de l'avoir trop complète- 
ment éconduit. Leur orgueil satisfait, ils envoyaient 
Tatave au-devant de lui pour l'engager à reprendre 
les négociations. Il avait aussi pensé que, si on avait 
pu le refuser étudiant, on devait le désirer docteur, 
car il venait de subir sa thèse et tout son être en 
était transformé. Il était, du coup, devenu pliis 
grave et plus digne, plein de respect pour sa nou- . 
velle dignité, allait dans les rues avec des airs épa- 
nouis de Prud'homme couronné César, Il aurait dé- 
siré s'amuser un peu avant de retourner à Cuxeras 
et de se marier, joyeusement enterrer en michelin 
sa vie d'étudiant. Impossible. Il faisait une cart^ 
ainsi qu'une ordonnance ; auscultait mécaniquement 
alors qu'il prétendait peloter ; restait docteur en 
commandant des huîtres. Au fond, il était impatient 



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258 LE boul' migh' 

d'exercer son ministère, de saigner et purger, d'être, 
au lieu du passant vulgaire des rues de Paris, le mé- 
decin de campagne que tous les paysans, humble- 
ment, saluent. Cependant, la vanité de se donner 
l'air de parfaire consciencieusement ses études, de 
culotter les maladies spéciales, le retenant jusqu'aux 
prochaines vacances, il en profitait pour étudier sur 
Tatave les intentions des Salvys. Même, dans les 
noces où il l'entraînait ou le suivait, il risquait des 
allusions à leur alliance prochaine, que le poète n'o- 
sait retoquer. 

Tatave étail, depuis trois mois, sans nouvelles au- 
cunes de sa famille, quand son ancien correspon- 
dant du lycée lui écrivit, qu'ayant appris sa brouille 
avec ses parents, il croyait de son droit d'ami de lui 
faire parvenir trois cents francs par mois tant 
qu'elle durerait. Le poète comprit que sa famille 
revenait sur ses sévérités, faisait les premiers pas 
vers une réconciliation complète. Et ce pardon de 
sa révolte, cette protection prévenante des siens 
l'attendrirent si fort que, brusquement, des remords 
s'éveillèrent en lui d'avoir sali l'honneur de son 
nom sans tache. Un moment, il songea à rentrer 
dans l'ordre, puis il n'osa. Floflo le tenait et, de- 
puis quelque temps, le lui faisait même sentir, de- 
puis que Tralala avait annoncé son retour. Craignant 



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LE boul' migh' 259 

que ranîmosité de Tatave ne fondît à la chaleur d'une 
poignée de main de son ancien camarade, elle lui 
enjoignait, sous forme de proposition, l'ordre de 
rembourser Tralala avec de l'argent qu'elle lui four- 
nirait. Et, pour lui bien rappeler par quels liens ils 
étaient unis dans la haine et l'amour, elle lui ra- 
contait que son vicomte ne l'ayant pas trouvée chez 
elle une après-midi et lui ayant demandé oîielle 
était, elle avait répondu : « Chez ma tante. » Puis, 
pour qu'aucune ambiguïté ne fût possible, elle 
ajoutait : « J'y vais souvent chez ma tante, hein? » 
Tatave avait dû sourire. 



LXXXI 



Quand on sortit de la Sambre-et-Meuse, Tralala 
prit familièrement le bras de Tatave et, le tirant à 
part, lui fit : 

— Et avec ça, quoi de neuf ? 

— Les vivres coupés. 

— Depuis quand ? 

— Depuis, depuis ton passage à Toulouse^ par- 
bleu! 

— Pourquoi, « parbleu » ? 



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260 LE boul' mich' 

— Parce que c'est à ton instigation que mon on- 
cle m*a rappelé. 

— Tu crois ce que tu dis ? 

— Oui. 

— Alors, mon cher, ce serait bêle de me discul- 
per. 

— Surtout difficile. » 

— Admettons. 

Et, lâchant le bras de Tatave, Tralala pressa le pas 
pour rejoindre les camarades. 

— Attends ! lui cria le poète... Tiens, prends ça, 
ajouta-t-il, lui tendant un billet de banque. 

— Cinq cents francs I fit Tralala. 

— Oui. Je t'en rendrai autant tous les mois. 

— Bien. 

A Bullier, où Tralala avait tenu à aller pour juger 
de la production de l'année, on rencontra Floflo 
avec Lestapy. 

— Hé ! bonjour. Tralala ! cria-t-elle du plus loin 
qu'elle l'aperçut. 

Tandis que s'échangeaient des politesses, Tralala 
surprit les signes d'une demande de Floflo et d'une 
réponse affirmative du poète. Et, cet indice lui suf- 
fisant pour s'expliquer l'accueil agressif de Tatave, il 
lui fit tout bas, négligemment : 

— Si nous ne l'avions rencontrée^ j'aurais eu du 



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LE boul' migh' 261 

mérite à dire qu'il y avait une femme là-dessous. 

« Une femme là-dessous. » Et Tatave, donnant à 
l'allusion de Tralala tous le sens qu'elle comportait, 
fut pris d'une angoisse qui lui coupa la parole. 



LXXXII 



De ce jour, sa pelure de dos vert lui fut une tuni- 
que deNessus dehonte, le brûla vivacement, à toute 
heure, à toute occasion, jusque dans les cauchemars 
du sommeil. 11 tremblait à la rencontre d'un ami : 
s'il allait lui refuser sa main ? Il pâlissait à la moin- 
dre allusion plaisante sur les souteneurs, un aliment 
vulgaire de causerie, pourtant : si on la faisait pour 
lui? Une conversation en aparté^ l'inquiétait : c'était 
un complot pour l'exécuter I Dans tout mot mal en- 
tendu, il entendait une insulte. Et se défendre de 
l'obsession, impossible ! Rien ne l'avait préparé à 
cette abominable déchéance, rien ne le soutenait 
dans le rôle infamant qu'il s'était laissé imposer : ni 
les révoltes d'esprit d'un Tralala contre les préjugés 
d'une société haïe ; ni un passé de duperie généreuse 
comme Rossignol ; ni môme l'énergie des appétits 
d'un affamé pauvre comme Prochot. Les sophismes, 

15. 



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262 LE BOUL'' migh' 

dont il s'était grisé, n'étaient pas les fleurs malsaines 
de théories aimées, ce n'étaient que des champignons 
vénéneux poussés subitement dans la moisissure de 
sa vie et qui se mouraient dans leur propre infection. 
11 ne se souvenait seulement plus des arguments qui 
avaient vaincu son honnêteté. Et s'en fût-il souvenu 
que, bons ou mauvais, il les eût trouvés misérables. 
Que lui importait d'avoir, spéculadvement, tort ou rai- 
son devant l'horrible fait de sa déchéance, de son dés- 
honneur, de toutes les voies fermées devant ses pas? 
Était-ce une supportable existence de vivre ainsi, à 
la merci d'une médisance de jaloux, d'une colère de 
fille, éternellement tressaillant ainsi que sous un 
fouet toujours levé? Comme les bourgeois qu'il avait 
essayé de braver et de blaguer étaient vengés I Si 
leur horizon était borné, au moins étaient-ils libres 
de le parcourir, le front haut, le cœur placide. Lui 
avait voulu faire le bonhomme fort, le grand homme, 
s'afiFranchir des préjugés, se fabriquer une morale à 
son usage, sortir des idées et des mœurs de sa caste: 
eh bien I libre à lui désormais d'être un proscrit de 
tous les mondes propres, un paria de la patrie de 
l'honneur, un lépreux dont les regards se détour- 
nent. Son crime remontait même plus haut, il le sen- 
tait, venait de ses glorioles de poète. Que n'avait-îl 
été un amateur rimant des vers à ses maîtresses ? Non, 



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LE boul' migh' 265 

il avait prétendu enfourcher Pégase, monter au plus 
haut du ciel de Fart dans les nues de Téther poéti- 
que. Et à peine s'était-il élevé qu'il roulait, non su- 
blime et les reins cassés sur les crêtes des monts, 
mais sordide et grotesque dans une marmelade 
de boue. Aussi de quel droit avait-il espéré se coiffer 
d'une gloire? De quel droit avait-il jeté le gant à sa 
race ? Au nom de quelle noble ambition, de quel 
avouable appétit ? A quelles souffrances s'était-il 
résigné, à quelles luttes préparé? A quelle foi, à 
l'amour de quelle bonne cause pouvait-il se rattacher 
dans la débâcle de son honorabilité ? Aux pieds de 
quels autels avait-il fait sa veillée des armes ? Qu'a- 
vait-il défendu? qu'avait-il servi? quels étaient ses 
dévouements? Et, s'il n'avait été autre qu'un préten- 
tieux égotiste, quelles sympathies attendre ? ou 
même quelle pitié implorer? Celle de Floflo tout au 
plus. Car c'était à cette déesse qu'étaient allées ses 
religions : à une fille ! Car, à être sincère, ce n'était 
point à la poésie, point à la gloire qu'il avait sacrifié 
l'honneur de son nom, la paix et la fierté de sa vie, 
c'était à une fille : aune fille ! Et ce n'était point que 
dans la conscience des autres qu'il se sentait déchu : 
c'était dans la sienne. Pour comble ironique, par 
une action réflexe de sa primitive moralité, son bour- 
geoisisme d'éducation lui remontait à l'esprit dans 



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264 LE boul' migh' 

un agrandissement auguste. Les étudiants qu'il 
voyait placidement aller au café et au cours lui de- 
venaient sacrés dans la satisfaction du devoir facile- 
ment rempli, dans Tépanouissement de béatitude 
d'une existence considérée. Si c'eût été possible, 
comme il aurait donné ses glorioles de poète et ses 
voluptés d'amant pour être digne de la poignée de 
main de Sartignac I 

Mais ce n'était pas possible ! Il était, il restait à la 
merci de Floflo, ne pouvait seulement pas la rem- 
bourser, devait attendre qu'elle eût assez de lui, 
qu'elle voulût bien ne plus l'entretenir. Et, même 
alors, il serait encore sous sa coupe, sous l'incessante 
angoisse d'une indiscrétion. Ah ! vraiment ! c'était 
une belle vie qu'il s'était faite ! une vie de bagne à 
perpétuité, avec, sur la conscience, une ineffaçable 
marque de honte. 



LXXXIII 



Quinze jours, il fut de la sorte torturé par tous les 
remords de son bourgeoisisme. Puis, après ce grand 
effort de martyre, comme petites étaient ses éner- 
gies de bonheur et de souffrance, une accalmie, 



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LE boul' migh' 265 

bientôt suivie d'une réaction, se fit. A quoi bon se 
retourner sur le gril pour faire saigner de nouvelles 
blessures ? Valait-il pas mieux, alors que, naturel- 
lement, s'apaisait la braise vive de sa honte, consi- 
dérer l'involontaire cuisson première comme un 
tannage préservatif, capable de le mettre à l'abri des 
Surprises de jsa sensibilité? Et, puisqu'il avait eu la 
sottise de tomber dans l'avilissement, ne devenait-il 
pas de vulgaire sagesse d'en retirer les bénéfices 
logiques? Alors, il eut des exigences, se fâcha contre 
Floflo du peu qu'elle lui donnait. « Quand on voulait 
avoir un homme chic, c'était le moins qu'on en eût 
les moyens! » La vadrouilleuse, piquée dans son 
amour-propre, redoubla d'amours sales. Elle, qui 
avait déjà pour miches, outre Lestapy et de Karmeck, 
la plupart des amis de ce dernier, se livra à des 
entremetteuses, courut les maisons borgnes pour 
se procurer des ressources plus grandes et put ainsi, 
sans rationner ses luxes, fournir jusqu'à 1,300 francs 
par mois à Tatave. Ainsi argenté, le poétereau, à 
qui, par-dessus le marché, le bac redevenait propice, 
s'abandonna complètement, se soûla tous les jours,- 
eut des femmes toutes les nuits, mena à grandes ficel- 
les la vie de polichinelle. Quand Floflo se plaignait de 
ses trahisons, il répliquait qu'il affichait des grues 
pour cacher son jeu, qu'il dépensait son argent avec 



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266 LE boul' migh' 

des filles pour qu'on ne pût soupçonner qu'il lui 
venait de l'une d'elles. Quand elle le suppliait de 
ménager sa santé, de prendre soin de son intelli- 
gence, de se remettre au travail, il ricanait et bla- 
guait. « Bon pour les pauvres, le travail ! bons pour 
les phtisiques, les ménagements ! bonne pour les 
bourgeois, la santé ! On n'était excusable d'écrire 
des poèmes que lorsqu'on n'avait pas de quoi les 
vivre. Était-elle à sec? Non. Eh bien! tant qu'il 
aurait une marmite, il n'aurait pas recours à son 
encrier. » Ce cynisme inattendu ravivait, exaltait 
la passion de Floflo. Et, comme Tatave était de 
temps à autre pris de tremblement alcoolique, d'im- 
puissance génitale, de divers symptômes de ramol- 
lissement, filait du très mauvais coton, un désir 
l'empoignait de l'emporter loin, bien loin, dans un 
coin désert et, là, de le vider jusqu'aux moelles, 
d'être seule à se gaver de sa moribonderie, à se 
rassasier, ainsi qu'une goule vampirique, des su- 
prêmes convulsions de volupté de son cadavre. 



LXXXIV 

Oui, j'ai assez de Paris et de la sale vie que 

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LE boul' mioh' 267 

je mène ! Trouve vîngt-cînq mille francs et nous pai;- 
tons. Nous irons à Tétranger... tu sais Tanglais... 
en Angleterre. 

. — Mais où trouver une aussi forte somme? fit 
Lestapy. 

— Ça, c'est ton affaire, répondit négligemment 
Floflo. 

— A moins de k voler.... 

— Vole-la. 

— Mais.... 

— Le déshonneur peut-être? Eh bien, quoi! 
si tu m'aimes!... Tatave s'est bien déshonoré, 
lui.... Eh oui ! c'est mon dos. 

— Ton...? 

— Parfaitement.... En veux-tu la preuve ? Oui I 
Eh bien ! passe-moi un billet de cent.... Maintenant, 
fais une marque, une déchirure de façon à le recon- 
naître. Ce soir, va au cercle avec lui et arrange-toi 
pour le faire changer. ... Et, quand tu auras la preuve, 
que feras-tu ? 

— Mais... 

— Comment I voilà un bonhomme qui se fiche 
de toi, qui vit de ton argent, qui te vole ta mal- 
tresse, qui te fait pleurer de désir à ma porte, 
et tu lanternerais, et tu ne l'exécuterais pas! 

— Que t'a-t-il fait? 



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268 LE boul' migh' 

— Ce qu'il m'a fait ? Il m'a fait que je ne Taime 
plus et que je t'aime ; qu'avant de partir avee loi 
je veux te venger de tout ce que je* t'ai fait souf- 
frir à cause de lui. M'aimes-tu, toi, au moins? 

— Tu le sais bien. 

— Alors, si tu veux m' avoir, à toi seul et à ja- 
mais, exécute Tatave et apporte-moi vingt-cinq 
mille francs d'ici à demain. Dans deux jours, nous 
serons à Londres. 



LXXXV 



A minuit, Lestapy, ayant acquis la preuve du 
déshonneur de Tatave, quittait le cercle, cou- 
rait conter l'aventure à la Belette Blanche. Mais 
presque tous les camarades restaient incrédules, 
auguraient une manigance calomniatrice de Floflo. 
« Tatave n'était pas assez fort. » 

— Assez faible, qui sait ? insinuait cependant Dou- 
merc. Pas souteneur peut-être, mais soutenu ? 

— Allons donc 1 protestait Tralala. Rien ne nous 
autorise à le croire niais à ce point. Une telle igno- 
rance des convenances les plus élémentaires est 
inadmissible de sa part. 11 a de la tenue. 



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LE boul' migh' 269 

— Cela est, affirma Lestapy. 

— Alors, reprit Tralala, renversant I et l'on n'est 
pas stupide à ce point! non, parole! Mon Dieu! je 
ne vais pas, àpropos d'un monsieur aussi quelconque 
que Tatave, parler de la sujétion la plus dégradante 
qui soit, de la sujétion à la femnie. Cette sujétion, 
tous les amoureux, tous les féministes la subissent 
sans en souffrir: qui, en tant que miches, qui, en 
tant que dos verts. Mais, en ce dernier cas, des gants, 
nom de nom ! Même les hommes très forts, alors 
qu'ils ont été forcés de recourir aux femmes, y ont 
toujours mis des formes. Ce n'est qu'en leur qualité 
de chef de secte et de chef de parti que Jésus et Fer* 
dinand Lasalle se sont fait entretenir. Ce n'est que 
sur ses bons de trésor de premier ministre que 
Mazarin a fait sapelote. Puis, soyons justes, il y met- 
tait du sien, celui-là : il volait. Et, pour prendre des 
gens de notre connaissance, de notre entour, que 
nous saluons tous, tenez: de Marennes, de quoi 
vit-il? d'un héritage de dix misérables mille francs.* 
Seulement, il l'a confié à madame Foilly, une femme 
d'agent de change qui a dépassé* l'âge de tolé- 
rance de la beauté, selon Charles de Bernard. Savez- 
vous ce qu'il lui rapporte ? Six cents francs par mois, 
huit mille francs par an. Où la quinquagénaire le 
place, l'impur aux rimes pures n'en sait rien, n'en 



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270 LE boul' migh' 

veut rien savoir. Quoi qu'il survienne en Bourse, 
hausse ou baisse, calme ou tempête, son revenu 

de 80 0/0 lui arrive avec la régularité d'une 

marée, parbleu ! Et Ragon le pianiste ! D'où tîre-t-îl 
de quoi entretenir Cochonftette? de ses cachets 
chez et sur la baronne de Puissac, des cachets de 
cinquante balles. Et Vernier, nommé secrétaire gé- 
néral par le mari? Et Rossignol ? Et tant d'autres 
qui, pour avoir indécemment palpé la viande, pal- 
pent l'os décemment ? Et puis, que diable ! il y a 
le grand océan: le mariage. Et, sacrebleu! si la 
bourgeoisie s'éteint, c'est que la réputation des 
poissons en fait de frai est bien usurpée. Non, là, 
que Tatave ait manqué aux formalités de l'honnê- 
teté conventionnelle, c'est trop bête ! Qu'il ait été 
homme de joie de la seule façon qui ne soit pas 
tolérée : en recevant des louis de la main à la main, 
en touchant une paie, fi I messieurs ! c'est un 
imbécile ! Mais c'est aussi insensé que de voîr^ 
'dans une époque où il suffit de fonder une banque 
pour la faire sauter, un financier faire le mou- 
choir I 

— L'exécuterez-vous? demanda Lestapy. 

— Ça, non, répondit Tralala. 

' — Nous ne pouvons pas, nous autres, voyons, fit 
Doumerc. Nous nous décimerions. Mais je t'îndi- 



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LE boul' migh 271 

querai qui se chargera de la besogne et avec toute l'au- 
torité requise : ses copains de lycée. 

— Et Sartignac, son pays^ c^est vrai. 

— Tu les trouveras demain à midi à leur café, 
au Forge^ au premier; Tatave ira, probable, comme 
c'est son habitude depuis quelque temps. 



LXIIVI 



En sortant de la Belette Blanche j Lestapy retour- 
nait au cercle où, toute la nuit, il jouait un jeu de 
brûleur qui laissait tousses voisins étonnés. Un mo- 
ment, il gagnait dix mille francs, ne se retirait pas et, 
finalement, ne s'en allait qu'à huit heures du matin, 
décavé. A sa banque, au lieu de s'installer à son 
bureau, il restait à causer avec son oncle et, profitant 
d'une absence pendant laquelle il était chargé de 
veiller à la caisse, il ouvrait le cofTre-fort, farfouillait 
dedans. Son oncle revenu, il disait aller à sa beso- 
gne et recourait au cercle, oîi la partie finissait dans 
une joie d'orgie. Plusieurs gros banquiers ayant été 
nettoyés durant la nuit, les petits pontes, gorgés, 
jouaient abracadabramment, tiraient à sept, se te- 
naient à deux, se décavaient sur une poursuite 



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272 LE boul' migh' 

acharnée, se relevaient par une héroïque garde de 
main, jouaient pourTart; tandis qu'implacablement 
la cagnotte les raillait les uns après les autres. Tou- 
tes le» niaiseries de convention des tables de jeu 
éclataient. Aux : « huit pour tout le monde 1 » ripos- 
taient les « neuf pour vous, monsieur! ». Aux : 
« avez-vous cent sous à me prêter ? » les : « si je 
les avais, je ne serais pas ici ! ». Aux : « à la troi- 
sième fois, nous nous embrasserons » qui suivaient 
deux en cartes, les: « vous êtes assez joli garçon 
pour ça ! ». A un : « il est trop tard, les cartes sont 
lancées », Tatave, gagné à Tépaisse bêtise entou- 
rante, répondait: « ce n'est pas. comme moi ». 

Leslapy regardait jouer, navré de la mesquinerie 
de cette fin de partie, où c'eût été folie de risquer 
les vingt-cinq mille francs qu'il venait de voler. Ce- 
pendant, il restait, retenu par la veine de Tatave. 

— Joue-t-on encore ? demanda le croupier comme 
finissait la taille. 

— On en a assez, je crois, fit un commissaire. 
Puis, c'est vraiment l'heure d'aller se coucher. 

— C'est ennuyeux qu'on n'ait plus le sou I cria 
Tatave. J'étais en train d'avoir des mains épaisses 
comme des volumes. 

— Je te joue mille francs I fit brusquemment Les- 
tapy, s'emparant d'un paquet de cartes. 



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LE boul' migh' 273 

— Maïs, messieurs, observa le commissaire, ce 
n'est pas réguliarl 

— Zut! lâcha Tatave Au chemin de fer, natu- 
rellement? Tirons à qui la banque.... Un six. 

— Un quatre A toi. 

— Si tu veux ? questionna le poète, les cartes 
données. 

— Non. 

— Non? Alors, je tire. Et je file. Un trois rangs. 
Je puis avoir huit. Huit I... 11 y a deux mille francs» 

— Je les tiens ! déclara Lestapy qui sortit une liasse 
de billets de mille . 

— Ah çà ! tu as donc dévalisé Rothschild? 

— Peut-être bien. 

— Neuf, mon petit ! dit Tatave en abattant 
son jeu. 

— Les quatre mille, veux-tu ? 

— Oui, mais cela s'appelle s'emballer. 

— Il n'y a que trois mille neuf cent quatre- 
vingt-dix-sept francs cinquante, observa le crou- 
pier. 

— Il y a quatre mille I gueula Tatave. Et vous 
allez nous ficher un peu la paix, hein, 'messieurs de 
la cagnotte ? 

Le croupier n'insista pas. La partie prenait la 
gravité d'un duel, et l'angoisse des joueurs gagnait 



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274 LE boul' mich' 

la galerie, réveillait les torpeurs, secouait les bla- 
sements. Une minute, dans le grand silence que 
seulement trouaient comme des balles les annonces 
des points, on put entendre, pareil à un bruit de chien 
qu'on arme, le froissement des cartes dans les mains 
énervées des joueurs. 

Aux deux premiers engagements, dans lesquels 
Lestapy avait été comme blessé, succédaient main- 
tenant des en cartes comparables à des coups 
fpurrés dans le vide, et qui donnaient ainsi à la 
partie toutes les similitudes d'une rencontre. Fina- 
lement, le poète succombait sous le coup droit 
d'un abatagè. ' 

Lestapy, ayant à son tour pris la banque à 
mille francs, Tatave perdit le premier et le second 
coup. 

— Décavé, déclara-t-il. 

— Je te tiens jeu, sur parole, proposa Les- 
tapy. 

— Sur parole ? Et le poète hésita une seconde. 
Soit I Les quatre mille ? 

— Les quatre mille... 

Les quatre mille perdus, Tatave se levait tout pftle. 
Mais, Lestapy insistant pour continuer le jeu, il 
se rasseyait, croyant à une générosité qui voulait le 
faire rattraper, jouait les huit mille ; après eux, sur 



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LE boul' mich' 273 

nouvelle invitation de son toujours heureux adver- 
saire, les seize ; allait même jouer naïvement les 
trente-deux mille lorsque, sèchement, Lestapy lui 
faisait : 

— lime reste dû vingt-neuf mille francs. Je les 
attends avant six heures, monsieur. 

— Vous les aurez, répondait machinalement 
Tatave. 



LXXXVII 



— Où vas-tu à présent? demanda Floflo. 

— Mais à ma banque, fit Lestapy, rendre les 
vingt-cinq mille francs dont je n'ai plus besoin. 

— Dont tu n'as plus besoin, imbécile ! Alors, tu 
t'imagines que Tatave va te payer 1 D'où veux-tu 
qu'il tire l'argent, hein ? Donne-moi le magot un 
peu vite, que je le garde. Prends seulement 
mille francs. Comme ça, si on t'arrête, tu peux 
nier.... Tu partiras par le Havre; moi par la Belgi- 
que. Après-demain, rendez-vous à Londres, Ponton 
hôtel, 28, Ponton street. Maintenant, va le faire 
exécuter par Sartignac. Va, va vite ! 

Le plan de Floflo, pour enlever son amant, avait 



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276 LE boul' mich' 

été de lui rendre impossible le séjour de Paris. 
Tel quel, il lui avait doublement plu, parce qu'il 
déshonorait à la fois Thomme qu'elle aimait et 
l'homme qu'elle n'aimait pas. La complication sur- 
venue le rendait d'une réussite assurée. Le poète 
ne pourrait se refuser à la suivre après la culotte 
de la veille. 

Elle avait eu raison de se presser de renvoyer 
Lestapy. Dix minutes après, Tatave s'aboulait et lui 
faisait : 

— N'aurais-tu pas vingt-neuf mille francs sur 
toi, par hasard? 

• — Si. Pour ? 

— Une dette de jeu. 

— Je les ai pour filer ensemble à l'étranger^ 

Et elle le mit rapidement au courant de son plan, 
de sa réussite. 

— Très chouette I cria Tatave. Seulement, con-- 
fie-moi l'argent. Si on arrêfe Lestapy, on peut t'ar- 
rêter. On ne viendra pas fouiller dans les ouïes de 
mes poches. 

— Au fait, il ne m'en reste que vingt-huit mille, 

— C'est toujours ça. Donne !....Et maintenant, 
reprit-il, quand il eut serré les billets de banque dans 
son portefeuille, je vais taper Sartignac de mille 
francs et payer Lestapy. Avec son argent, c'est drôle. 



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LE boul' migh' 277 

— Non, c'est bête ! Et tu ne feras pas cela ! 

— Tu vas voir. 

— Tu n^es qu'un imbécile, alors ! lui gueula-t- 
elle, furibonde, dans le dos, tandis qu'il s'enfuyait. 



LXXXVIII 



Sartignac écouta froidement les révélations de 
Lestapy et le renvoya en affirmant qu'elles n'étaient 
ni vraies, ni vraisemblables. « Il répondait d'Octave 
comme de lui-même. Mon Dieu ! Floflo se vengeait 
comme elle pouvait. Mais il ne comprenait pas qu'un 
homme^ un honnête homme, eût prêté l'oreille à 
de telles infamies. Le billet échangé, une mani- 
gance. Floflo avait dû le rendre sur un de cinq cents, 
parbleu ! Dans tous les caa il ne pouvait, avant plus 
amples éclaircissements, douter de l'honneur d un 
ami qui allait devenir son frère! » 

Quand Lestapy, tout décontenancé, avait parlé 
des vingt-neuf mille francs gagnés au jeu : 

— Octave payera, monsieur, avait-il répliqué 
tranquillement. 

Lestapy sorti, Sartignac courait expédier, à l'a- 
dresse de madame veuve Salvy, une dépêche la pres- 
se 



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278 LE BOUL* migh' 

sant d'arriver tout de suite « pour affaire d'honneur » . 
Comme il rentrait, il trouvait chez lui le poète qui 
lui demandait mille francs. 

— A ton service. Et plus, s- il le faut. 

— Non, ça me suffit. 

— Tu sais ? Lestapy sort d'ici. 

— Ah! fît Tatave troublé. 

— Où as-tu trouvé les autres vingt-huit mille francs? 

— Floflo me les a avancés, crut devoir avouer 
le poète. 

— C'est une imprudence, ça. 

— J'avais peur que tu ne pusses disposer d'une 
aussi forte somme ; alors, et pour quelques jours, 
comme elle se trouvait en fonds. ... 

— On ne doit jamais emprunter à une fille, serait- 
ce pour une heure.. As-tu la somme sur toi? Oui. 
Passe-la moi. Je vais aller la rendre à Floflo ; de là, 
chez mon banquier. Tu pourras payer Lestapy à qua- 
tre heures. 

Chez Floflo, qu'il -trouva rageante, Sartignac se 
convainquit de la réalité des accusations qui pesaient 
sur Tatave. D'ailleurs, elle voulait tout dire, et tout 
haut et à tous. « Tant pis ! on n'était pas stupide à ce " 
point. 11 fallait maintenadt qu'elle rendît les vingt- 
huit mille francs à Lestapy, sous peine d'ennuis, de 
poursuites pour recel. Tout ça, par la faute de Ta- 



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LE boul' migh' 279 

tave. Eh bien ! il lui payerait cher, ce regain d'hon- 
nêteté : avec son honneur ! » 

— Mais, ma chère, lui fit Sartignac, je ne vois pas 
bien pourquoi vous vous plaindriez d'un scrupule' 
qui, bien loin de vous coûter les vingt-huit mille francs, 
vous en assure légitimement la possession. Je m'expli- 
que. Dans quelques heures, Lestapy sera payé par Oc- 
tave, c'est-à-dire qu'il aura de quoi restituer la sonune 
qu'il a volée. Pourra-t-il songer à vous réclamer celle 
que je viens de vous rendre? le pourra-t-il sans se 
dénoncer, sans se compromettre ? Évidemment non. 
Et vous en profiterez. Dans ces conditions, peut-on 
compter sur votre silence,un silence d'or, c'est le cas? 

— Oui, répondit-elle, après avoir réfléchi. 

— Maintenant, reprit Sartignac, que pouvez-vous 
avoir avancé à Octave ? 

— De sept à huit mille francs. 

— Bien. Il vous enverra dix mille francs demain. 



LXXXIX 



— Madame 1 fit Sartignac, avec un accent oîi se 
retrouvait de l'humilité de valet en saluant la mère 
d'Octave. 



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280 LE boul' migh 

C'était une superbe femme d'une taille et d'une 
corpulence de phénomène, d'une carnation délicate 
de blanc de poule : le portrait de son fils en beau, 
en majestueux, en viril. Elle portait, très somp- 
tueux, le pittoresque costume de gala pyrénéen : la 
robe de soie noire, très étoffée et plissée, d'une cour- 
teur de jupon laissant voir, dans la' blancheur des 
bas, la jambe jusqu'à la naissance du mollet ; le châle 
tapis doublé, croisé sur les seins comme un fichu, et 
dont les pointes battaient les cuisses; le bonnet à 
larges ailes arrondies, d'une admirable dentelle jau- 
nie par les siècles ; aux oreilles, des anneaux d'or 
gros comme des ronds de serviette ; au cou, sous un 
étagement de trois mentons, un cœur de vieil or, 
bossue et terni. Son attitude altière de reine agreste 
faite au commandement d'un peuple de valets, son 
allure majestueuse et lente, ses lignes mons- 
trueusement sculpturales la montraient si belle- 
ment étrange, si sereinement originale que, 
par les rues de Paris où elle venait d'arrêter 
tous les regards, elle n'avait pas provoqué un sou- 
rire. 

— Qu'y a-t-îl, Raymond ? questionna-t-elle im- 
pérativement. Monsieur Auguste qui vient de chez 
un ami d'Octave... 

— De chez Tralala, dit l'oncle. 



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LE boul' migh' 281 

— M'assure qu'il n'a pas été question de duel. Que 
signifie alors : affaire d'honneur ? 

— J'ai employé ce mot vague pour vous intéres- 
ser, simplement. J'ai, d'ailleurs, aussitôt regretté 
l'envoi de ma dépêche, l'affaire qui devait nécessi- 
ter votre intervention s'étant heureusement arrangée. 
J'ai pris sur moi, me considérant comme de la 
famille, de la traiter au mieux de notre honneur 
à tous. 

— Que voulez-vous dire ? cria la mère dont les 
ambiguïtés arrogantes de Sartîgnac exaspéraient l'or- 
gueil.... Allons, faites-vous comprendre, ajouta-t- 
elleplus calmement, et s'écartant un peu comme 
pour amortir la douleur du coup qu'elle attendait. 

— Ce que Tralala m'a appris serait donc vrai ? de- 
manda l'oncle tout bas. 

— Oui. 

— Pas un mot à sa mère ! 

— Soyez tranquille!.... Madame, reprit Sartignac, 
Octave avait joué sur parole, et perdu une assez forte 
somme. Il fallait payer tout de suite. Comme je crai- 
gnais qu'il ne voulût pas accepter de l'argent de 
moi et qu'il ne s'abandonnât au désespoir, je vous 
avais appelée. Mais, ainsi que je vous l'ai déjà dit, 
tout est réglé, au mieux. Et voici même les propo- 
sitions que m'a faites votre fils pour me remercier 

16. 

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282 LE boul' migh' 

du service que je lui ai rendu et pour lequel je ne 
réclamais rien. La main de mademoiselle voire fille... 

— Rose, souffla l'oncle. Berthe est promise. 

— Rose, continua avec une tranquille impudence 
Sartignac, m'est accordée. Elle aura en dot le châ- 
teau et le domaine de Bielrokas contre le payenient 
de six cent mille francs que vous fera mon père. Cela 
porte la part de chacun de vos enfants à deux cent 
mille francs et l'estimation de Bielrokas à huit cent 
mille. Tenez-vous ces points acceptables? 

— Mais, fit la mère, révoltée à l'idée de sa dé- 
chéance de châtelaine et du mariage de sa fille avec 
le fils de son ancien valet, de quel droit Octave 
dispose-t-il de sa sœur et de nous ? Votre service, c'est 
un marché ! 

— Ma sœur, intervint l'oncle, vous vous fâchez 
à tort. Les propositions d'Octave sont très raisonna- 
bles et je suis d'avis que vous les ratifiiez. Raymond, 
avec l'aide de son père, est très apte à diriger l'ex- 
ploitation de Bielrokas. Nous, qui avons assez tra- 
vaillé et à qui le repos est bien dû, nous irons 
habiter soit Toulouse, soit Saint-Gaudens où va se 

marier Octave Et, s'approchant de sa belle-sœur 

tenaillée et hésitante,- il lui confirma la nécessité de 
son consentement dans l'énergique concision du : 
U le faut I de leur patois \ Ad cal ! 



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LE boul' migh' 28Ï 

— Qu'a-t-il pu bien faire, le malheureux? clama 
la mère quand elle se trouva seule avec l'oncle. 

— lia,' il a.... 

— Non, Auguste, ne me le dites pas, tenez ! 



XC 



« Monsieur, 

» Des bruits odieux ont couru sur mon compte. 
» Comme vous avez eu le tort de les colporter, je 
» viens vous en demander réparation. Veuillez mettre 
» deux de vos amis en relations avec messieurs 
» Sartignac et Cochinet qui vous remettront cette 
» lettre. 

» Je vous salue. 

» Octave Salvy. » 

« P.-S. Inclus les quatre mille deux cents francs que 
je restais vous devoir, avec mes remerciements. » 

— Et pas d'intérêts : c'est trop d'honneur, fit Tra- 
lala, ployant la lettre Monsieur Sartignac, vous. 

habitez ? 

— 12, rue Racine. 



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284 LE BOUL^ liaCH' 

— Bien. Mes amis seront chez vous demain malîn 
à neuf heures. 

— Et tu te bats avec ce . . . .? fit Doumerc, les témoins 
de Tatave sortis. 

— Eh oui ! Comment 1 tu ne vois pas que ce jeune 
homme veut rentrer dans le sein de la bourgeoisie 
et qu'il a besoin d'un certificat de bonne vie et 
mœurs ! Après ça, peut-on lui refuser ce qu'on donne 
aux domestiques? Non. Trop heureux, du reste, 
d'en débarrasser l'asphalte. Il lui faut un salut d'épée 
et une poignée de main, mais comment donc ! Et à 
charge de revancîhe, messieurs les bourgeois ! Mon 
Dieu ! c'est une bien belle institution, le duel, allez ! 
Unjmonsieur triche au jeu, boulotte du blanc, mange 
une grenouille, trahit son parti, commet une de ces 
innombrables infamies que les lois dédaignent et 
que réprouvent les mœurs, on va le mettre au ban 
de la société, n'est-ce pas ? Oui. Seulement, la société, 
qui aime être en nombre, a une absolution toute 
prête, un shampoing à cinquante centimes de l'hon- 
neur. Que le monsieur trouve un imbécile ou une 
canaille pour aller faire une partie au Vésinet, et le 
voilà d'une immaculation de neige de haut mont. 
L'imbécile ou la canaille se trouvent toujours, natu- 
rellement. Et des naïfs prêchent l'abolition du duel ! 
Mais supprimez un peu les duellistes d'abord, les 



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LE boul' mioh' 285 

mouchards et les grecs, les renégats et les dos 
verts, les envieux et les spleenîques, les cocufiés et 
les cocufiants, les sots et les plus sots qui les admir 
rent ! Mais le surnom du duel, à lui tout seul : une 
affaire d'honneur, indique, tout de suite, à quiconque 
sait l'exacte valeur des mots, sa véritable utilité' so- 
ciale : quelque chose de* pas propre, le lavage de 
linge sale en public qu'est devenu le jugement de 
Dieu ! Les hommes, c'est comme les tapis, plus c'est 
sale, et plus ça se bat ! 

— Cependant, remarqua Doumerc, on ne bat sou- 
vent que les tapis propres. 

— J'ajouterai, sans autrement insister sur mon 
image, et plus ça salit, plus ça bat !... Ton cas, Dou- 
merc. Tu as eu sept rencontres, combien de fois as- 
tu été blessé ? 

— Aucune. Dans le nettoyage en question, j'ai 
toujours euTesprît d'être le bâton. 



XCI 



, — J'avais d'abord l'intention bien arrêtée de le 
tuer, racontait Tralala. Mais son oncle, un brave 
homme, est venu me prier de Tépargner. Comme il 



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6 LE boul' mich' 

m'a fait bâfrer un succulent dîner à Toulouse, je ne 
pouvais lui refuser si peu de chose : la vie d'un 
serin. Alors, Tatave en a été quitte pour une piqûre 
au bras. Ç^a été difficile, par exemple. N'ayant jamais 
tenu une épée, il n'offrait à porter aucun coup clas- 
sique, se démenait comme un beau diable, fondait 
furieusement, très bravenient. Enfin, ça a bien fini 
tout de même. Et Thonneur est sauf, si Thonnôteté 
ne Test pas ! C'est bien suffisant pour un bourgeois ! 
Ce fut toute l'oraison funèbre du michelin Tatave. 



XCII 



L'hiver suivant, à une première des Variétés, 
d'une avant-scène, Floflo appelait de l'œil Tralala, 
Doumerc et Forster qui, des fauteuils d'orchestre, 
promenaient sur la salle des regards ennuyés de 
critiques. 

— Belle petite, fit Tralala pendant un entr'acte, 
ceux qui t'ont lancée te saluent ! 

— Je vous rencontre à point, mes chers, pour vous 
inviter à la pendaison de crénjaillère de mon hôtel... 
Oui, mes petits ! c'est VergnoUes qui se fend de ça. 

— Le ministre? 



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LE boul' migh' 287 

— Oui. Un vieux, quoi ! 

— A la bonne heure ! fit Tralala» 

— Vous me croirez, et je l'avoue à ma honte, j'ai 
hésité à lâcher le petit de Karmeck pour le gros Ver- 
gnolles. rélève pour le maître, l'auditeur pour le 
ministre. Vrai, il me dégoûtait trop. 

— La chair est ce qui se prostitue le plus tard 
chez la fille, formula Tralala. 

— Peut-être oui. Dans tous les cas, j'ai dû me rai- 
sonner. Puis, ma foi !... 

— Parbleu ! il n'y a que le premier vieux qui 
coûte, et tous rapportent. 

— Grand Will, fit Doumerc! retiens ça. 

— Et vous autres, reprit Floflo, quand devenez- 
vous sérieux? 

— Nous le sommes, ma petite. Nous faisons des 
vaudevilles. Je te présente les successeurs de Meil- 
hac et Halévy. 

— Mais il me semble que vous vendez la peau de 
vos ours un peu comme dans la fable. Au fait, vous 
avez raison, si ça réussit. 

— Ça réussit. Nous avons une farce reçue aux 
Folichonneries, 

— Tant mieux, mes chers!...* Alors, comme ça, 
vous avez lâché le Boul'Mich' tout à fait, pas pour 
Montmartre ? 



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288 LE BOUL^ mïgh' 

— Tout à fait, répondit Doumerc. Qui s'y fait vieux 

risque d'être éternellement un jeune au jeûne 

Note*le, Grand Will, quoique bête et vieux. 

— Parce que, remarqua Tralala. 

— A propos de BourMich', fit Floflo, ce pauvre 
Tatave est, il paraît, marié, enfoui en province. 
Je le plains: ce n'était pas un mauvais garçon. 

— C'était pire: un bon garçon Grand WîU ! 

note.... Tu ne comprends pas, raison de plus. C'est 
que c'est profond. 

— Par exemple, reprit Floflo, pas fort du tout ! 
Moi non plus, d'ailleurs, en ce temps-là. Non, mais 
étais-je jeune* il y a à peine trois mois ! Sérieuse- 
ment, je voulais en faire un grand poète, un grand 
homme. 

— Et tu commençais, comme la nature, par le 
faire poisson. 

— Tu peux le noter, Grand Will, quoiqu'il soit de 
toi. 

— Et Lestapy ? 

— Mais il est toujours à sa banque. 

— Et les autres : Prochot, Lucasa, Jordan ? 

— Jordan a vendu un tableau, à crédit* Lucasa 
vient de nous quitter, hélas ! 

— Mort? 

— Pour la France seulement, pour l'octroi pa- 



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LE boul' migh' 289 

risien, pour les fourrures. Prochof, lui, gagne des 
sommes folles àla Bourse, est quinzième de coulissier. 

— Plus moderne que vous, celui-là. 

— A peine plus actuel, fit Tralala Ah ça! mais, 

tu a:s donc coupé toutes tes du BourMicli' pour 

ignorer ces avatars ? 

— Oui. 

— Même de Karmeck ? 

— Par force, celui-là.... VergnoUes Ta laissé 
kracker. Il est complètement ruiné et en disgrâce, 
sous-préfet quelque part. Je le ferai rentrer, quand 
j'aurai l'hôtel. 

— Bonne fille, va! 

— Tiens ! pourquoi être inutilement ingrate? 
Puis, cette reconnaissance est, comme celles des 
monts-de-piété, recouvrable. Il reviendra à flot, le 
petit vicomte. Il doit avoir quelque chose dans 
le ventre ; il n'a rien sous la poche à mouchoir. 

— Forster, mon ami ! 

— Ceux des autres aussi ? 

— Tu es naïve, ma bonne. Mais rien qu'avec les 
nôtres, et bien que Tralala et moi soyons les deux 
hommes les plus spirituels... de nous trois, nous 
n'en aurions pas pour dix actes. Or.... 

— Mes amis, interrompit Floflo, voyant rentrer 
VerçnoUes, les exigences du service 

n 

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290 LE boul' migh' 

— A propos, demanda tout bas Doumerc, tu ha- 
bites ? 

— 25, rue de Moscou, jusqu'au 15. 

— Moi, 13, boulevard Haussmann. Si tu passes par 
hasard, par là, à pied et que tu envies reprendre 
langue.... 

— En tout cas, mes chers, ne manquez pas à ma 
crémaillère. C'est ma grande première à moi, ma 
pièce en cinq actes et en prose. 



>-^ 



FIN 



'^ 



Châteauroax. — Typ. et Stéréoty|>. A. MAaKSTli 

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